Un tronc d'olivier abattu près de Lopera (Andalousie). | Photo : ©Bernardo Álvarez-Villar Un tronc d'olivier abattu près de Lopera (Andalousie). | Photo : ©Bernardo Álvarez-Villar

Dans le sud de l’Espagne, les centrales solaires menacent vie rurale traditionnelle

À Lopera, une ville d'Andalousie, les habitants s'insurgent contre l'expropriation d'oliveraies pour faire place à des centrales solaires photovoltaïques. Ils craignent que ces projets nuisent à l'environnement et accélèrent le déclin rural.

Publié le 9 août 2025
Un tronc d'olivier abattu près de Lopera (Andalousie). | Photo : ©Bernardo Álvarez-Villar Un tronc d'olivier abattu près de Lopera (Andalousie). | Photo : ©Bernardo Álvarez-Villar

Manuel Cabezas a grandi au milieu des oliviers. Comme toutes les familles du village andalou de Lopera, dans le sud de l'Espagne, ses parents, ses grands-parents et ses arrière-grands-parents lui ont appris que cette culture emblématique de la Méditerranée était le meilleur investissement qu'il puisse faire. Alors, en vue de sa retraite, il a utilisé ses économies pour acheter deux hectares et demi de terrain sur lesquels il a planté 400 oliviers.

Ici, on investit dans ce qu'on connaît”, explique-t-il. “Pas dans des appartements ou des plans d'investissement que nous ne comprenons pas.

Manuel Cabezas is one of the farmers in Lopera affected by the land expropriations. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar
Manuel Cabezas. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar

Cabezas craint à présent que ses investissements et ses efforts aient été vains. Comme des dizaines d'autres agriculteurs et petits propriétaires fonciers de la région, il a reçu l'été dernier une lettre de la Junte d'Andalousie (le gouvernement régional) l'informant que ses terres allaient être expropriées. En effet, Greenalia, une entreprise espagnole d'énergies renouvelables qui investit dans plusieurs pays européens et aux Etats-Unis, prévoit de construire jusqu'à sept parcs photovoltaïques sur le site des oliveraies – un projet que la Junte d'Andalousie a déclaré d'intérêt public au motif qu'il contribue à la transition énergétique.

Le service de presse de la délégation de l'Economie et de l'Industrie de Jaén nous a informé que “la loi sur le secteur de l'électricité, qui s'applique dans toute l'Espagne, oblige les administrations régionales à traiter les demandes de déclaration d'utilité publique (expropriations) pour les installations électriques lorsque le promoteur et le propriétaire ne parviennent pas à un accord”.

Sur l'ensemble des projets d'énergie renouvelable traités par le gouvernement régional andalou ces dernières années, seuls 0,88 % ont nécessité une déclaration d'utilité publique.

L'Espagne s'éloigne plus rapidement que beaucoup d'autres pays de l'UE des combustibles fossiles et accélère sa transition vers la neutralité climatique d'ici 2050 en se tournant vers ses nombreuses ressources renouvelables, notamment l'énergie éolienne et solaire. Selon l'entreprise publique Red Eléctrica, près de 57 % de la consommation énergétique du pays provenait de sources renouvelables en 2024. Cela démontre le fort engagement de l'Espagne à réduire ses émissions de gaz à effet de serre conformément aux objectifs climatiques de l'UE. La consommation d'énergie solaire a augmenté de 19 % au cours de la seule année dernière. Or, l'essor des projets solaires à grande échelle a souvent un impact négatif sur les communautés rurales, en particulier en Andalousie, où est produite la plus grande partie de l'huile d'olive espagnole.

Personne ne se soucie de nous”, déplore María Mena, une habitante de Lopera issue d'une longue lignée d'oléiculteurs. “L'énergie qu'ils vont produire n'est pas destinée à Lopera.” Mais les terrains sont moins chers ici, conclut-elle. Le projet de Greenalia prévoit de transformer environ 1 000 hectares de terres cultivées en parcs solaires, chacun produisant au maximum 50 mégawatts d'électricité. L'objectif est d'assurer la consommation énergétique de 164 000 foyers.

Une autre entreprise, FRV Arroyadas, est également en train de planifier un projet solaire dans la région. Cependant, selon les données de la société espagnole de distribution d'énergie Endesa, la population de Lopera, qui compte moins de 4 000 habitants, a consommé moins de dix megawatts par heure tout au long de l'année 2023. Cela a conduit les habitants à se demander si l'énergie produite par des installations aussi vastes profitera davantage aux grands centres urbains qu'à leur petite communauté.

En vertu de la législation espagnole, les projets solaires de moins de 50 mégawatts sont uniquement soumis au contrôle régional, ce qui leur permet d'échapper à la surveillance du ministère de la Transition écologique. De plus, l'Andalousie a adopté en 2021 une législation qui accélère l'approbation de ces projets, en particulier ceux jugés d'intérêt public.

Carmen Torres Bellido, maire de Lopera, affirme que la municipalité n'était pas préparée à l'arrivée des fermes solaires.

Nous avions entendu dire depuis un certain temps que des panneaux solaires allaient être installés ici”, nous a-t-elle déclaré. Elle a toutefois ajouté que le processus n'avait pas été mené de manière équitable ni transparente. “Ils disent que c'est dans l'intérêt public, mais c'est mauvais pour nous”, nous a expliqué María Mena. “Cela détruit notre communauté pour enrichir de grandes entreprises.” Ni Greenalia ni la Junte d'Andalousie n'ont souhaité faire de commentaires.

Comme dans d'autres zones rurales du centre et du sud de l'Espagne, telles que Cartaojal ou Zamora, où des projets similaires ont été discutés, l'opposition à ces projets est très répandue à Lopera. De nombreux habitants craignent que ces projets nuisent à l'économie locale, accélèrent le dépeuplement et détruisent le paysage. Ils détérioreraient également les sols et consommeraient des millions de litres d'eau par an pour nettoyer les panneaux dans une région qui connaît des sécheresses de plus en plus fréquentes.

A poster in Lopera calls for a protest against the expropriation of olive grove land. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar
Une affiche à Lopera appelle à une manifestation contre l'expropriation des terres oléicoles. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar

Le problème des projets photovoltaïques actuels est qu'ils prennent de plus en plus d'ampleur et ont donc un impact plus important sur le paysage, les ressources agricoles et les sols”, explique Matías F. Mérida, géographe à l'université de Malaga, qui a étudié l'impact environnemental de ce type d'infrastructure sur le paysage.

Plutôt que de s'intégrer au territoire, ces installations remplacent un paysage et un usage du sol par un autre. Des terres fertiles, un patrimoine culturel et des siècles de tradition sont balayés par ces gigantesques installations. Pour nous qui sommes d'ici, c'est particulièrement douloureux à voir, car nous savons combien il faut d'efforts pour que ces arbres poussent”, confie-t-il.

Quiconque traverse le nord-est de la ville, à pied ou en voiture, peut voir l'immense étendue de terre où se dressaient autrefois des oliviers. À présent, c'est un terrain vague jonché de troncs desséchés et déracinés. Mena a fondu en larmes en voyant ces arbres centenaires arrachés du sol. “Nous ne pouvons pas les laisser mourir”, s'exclame María Josefa Palomo, une autre agricultrice touchée par les expropriations. “Pour nous, ils sont comme des voisins : vous sortez et ils sont là.

María Josefa Palomo. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar
María Josefa Palomo. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar

Au-delà du coût émotionnel, nombreux sont ceux qui craignent que ce changement d'affectation des terres ne rende stériles des champs autrefois fertiles et n'accélère la désertification. “Le compactage du sol nécessaire à l'installation des panneaux solaires entraîne une perte de nutriments et de propriétés physiques”, explique le géographe Matías F. Mérida. “Les sols étant privés de couverture végétale, les précipitations génèrent un ruissellement qui contribue à l'érosion, provoquant la perte des couches les plus superficielles, qui sont les plus riches en matière organique. Que ce processus soit réversible ou non dépend de nombreux facteurs.

Les agriculteurs discutent également de cette question lorsqu'ils se retrouvent au café du village à la fin de la journée pour exprimer leur frustration. “Ils apportent des machines pour compacter le sol et enlever la couche arable fertile”, explique Juan Campos, un autre habitant de Lopera qui, comme Cabezas et Palomo, est confronté à l'expropriation. “En dix secondes, ils détruisent ce que nous avons mis 40 ans à construire.

Pour les agriculteurs de Lopera, la perte de leurs oliveraies n'est pas seulement un coup dur sur le plan économique ; c'est aussi l'abandon d'une tradition séculaire et de la fierté identitaire de cette région. Javier Calvente, délégué à l'Economie et à l'Industrie, nie que “le paysage andalou soit en train de changer et qu'une industrie emblématique comme l'oléiculture soit en train de perdre de son importance”. Il fournit des données pour contextualiser la situation : “En Andalousie, la superficie des oliveraies a augmenté de 27 000 hectares entre 2018 et 2024, tandis qu'à Jaén, elle a augmenté d'environ 5 000 hectares au cours de cette période.

Au cœur du village, une fresque en carreaux de céramique reprend le poème Aceituneros ("Les oléiculteurs") de Miguel Hernández, l'un des plus grands poètes espagnols du XXe siècle, mort pendant la guerre civile : “Andalous de Jaén, fiers oléiculteurs, je vous le demande : à qui appartiennent ces oliviers ?” À quelques mètres de là, un autre monument rend hommage aux émigrants locaux. Une statue représente un homme avec une valise et une femme avec un bébé dans les bras, comme si ces deux options étaient les seules qui s'offraient aux habitants de Lopera : cultiver les olives ou partir.

A mural in Lopera depicts Miguel Hernández's poem Olivareros. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar
Une fresque murale à Lopera reprend le poème Aceituneros de Miguel Hernández. | Photo: ©Bernardo Álvarez-Villar

Nous n'avons rien contre les énergies renouvelables”, explique pour sa part Manuel Coca, 35 ans, un autre oléiculteur local. “Mais si ces parcs solaires nous privent de ce que nous avons, nous sommes fichus. Je n'aurai d'autre choix que de déménager en ville et de trouver un autre travail.

Comme Coca et Cabezas, de nombreux habitants de Lopera estiment qu'il est injuste que le poids de la transition énergétique repose sur une région rurale qui connaît déjà un déclin démographique. En effet, la province andalouse de Jaén a vu sa population baisser de 670 761 habitants en 2010 à moins de 620 000 en 2024.

Le maire Torres Bellido nous rassure toutefois en affirmant que les autorités locales travaillent sur un nouveau plan d'urbanisme qui permettra à la mairie d'avoir son mot à dire sur ce qui sera installé dans la région, garantissant ainsi le respect du paysage et du patrimoine.

Néanmoins, comme le souligne Mérida, l'avenir de ces projets solaires est incertain. “Le photovoltaïque est en plein essor aujourd'hui, mais en sera-t-il encore ainsi dans 20 ou 30 ans ? Le principe de précaution élémentaire devrait nous empêcher d'apporter des changements irréversibles à ce territoire.

🤝 Cet article est publié en collaboration avec Magma Magazine, dans le cadre de son programme de journalisme environnemental rendu possible grâce au soutien de Journalismfund Europe.
Jfund logo

Vous appréciez notre travail ?

Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !

Média, entreprise ou organisation: découvrez notre offre de services éditoriaux sur-mesure et de traduction multilingue.

Soutenez un journalisme européen sans frontières

Faites un don pour renforcer notre indépendance

Articles connectes