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Expulsion de ressortissants afghans : la Pologne ouvre la boîte de Pandore, Bruxelles emboîte le pas

Les réfugiés afghans en Europe, en particulier les femmes et les minorités, sont inquiets à l’approche de la visite imminente des talibans à Bruxelles pour discuter des expulsions. En janvier, des responsables européens se sont rendus à Kaboul pour une réunion préliminaire.

Publié le 9 juin 2026

Le 10 avril, le gouvernement polonais a organisé l’expulsion de neuf citoyens afghans vers l’Afghanistan, bien que la Cour européenne des droits de l’homme ait ordonné des mesures provisoires avant leur départ. Leurs avocats ont réussi à déposer une requête à Strasbourg pour suspendre l’expulsion.

Six d’entre eux n’ont pas voyagé, mais trois ont été expulsés malgré la décision de la Cour. Ils ont décollé à bord d’un avion militaire de Cracovie vers Tachkent, en Ouzbékistan, puis de là vers Kaboul. Ils étaient accompagnés de 15 gardes-frontières polonais, d’un médecin, de huit membres de l’armée de l’air et d’un observateur indépendant.

Aucun d’entre eux n’avait de casier judiciaire en Pologne, bien que le gouvernement tente de prétendre que nous expulsons des criminels”, déclare par téléphone à El Confidencial l’avocat polonais Tomasz Sieniow, président de la Fondation de l’Institut de l’Etat de droit et observateur à bord du vol. “Il s’agissait simplement de réfugiés qui n’étaient pas reconnus comme tels”, assure Sieniow.

Depuis mars 2025, la Pologne a suspendu le droit de demander l’asile pour les exilés arrivant dans le pays via sa frontière avec la Biélorussie. Les Afghans constituent l’un des groupes les plus importants – juste derrière les Syriens et les Somaliens – à arriver à la frontière polono-biélorusse, après avoir traversé la forêt de Białowieża. Quelque 1 400 Afghans l’ont fait entre juin 2022 et décembre 2026, selon l’association We Are Monitoring. Ils arrivent “terrifiés, après avoir passé plusieurs jours sans manger, certains sans chaussures”, décrit l’un des militants de l’organisation.

Frontex n’a pas participé à l’expulsion des trois Afghans de Pologne, “car c’est illégal”, poursuit Sieniow, expliquant que c’est pour cette raison que le gouvernement polonais a utilisé un avion militaire. Pour leur sécurité, il ne peut pas donner de détails sur leur parcours, mais “c’étaient trois personnes ordinaires”, insiste-t-il. “Le plus absurde, c’est qu’ils avaient été détenus pendant sept ou huit mois sans qu’aucune procédure ne soit engagée, car cela aurait probablement constitué une violation de la Convention européenne”, ajoute-t-il. De plus, cela aurait été “très coûteux”.

Selon un porte-parole de Frontex, l'agence “[a] repris en novembre 2025 son soutien aux opérations de retour volontaire vers l'Afghanistan menées par les Etats membres”. Selon l'agence, “entre cette date et la fin du mois de mai, 52 personnes ont été renvoyées volontairement en Afghanistan avec le soutien de Frontex”.

Le porte-parole précise que “Frontex ne soutient pas les retours forcés vers l’Afghanistan : tous les retours volontaires que nous soutenons reposent sur un consentement sincère et éclairé, les personnes recevant des informations claires sur la situation dans le pays”.

La réunion de Bruxelles

Quelques mois plus tôt, le 30 août 2024, l’Allemagne avait expulsé 28 Afghans ayant un casier judiciaire, puis 81 autres le 18 juillet 2025, tandis que l’Autriche avait expulsé un Afghan condamné pour un crime le 21 octobre 2025, selon l’Agence de l'Union européenne pour l'asile (AUEA). L’UE emboîte le pas.

Bien qu’aucun pays de l’UE ne reconnaisse le gouvernement taliban, l’UE maintient une présence minimale à Kaboul depuis 2022, et après des semaines de secret, le 12 mai, un porte-parole de la Commission européenne a confirmé lors d’un point presse qu’en coordination avec le ministère suédois de la Justice, une lettre avait été envoyée au “gouvernement de facto de l’Afghanistan”, s’enquérant de la possibilité d’une réunion à Bruxelles.


“Quitter l’Afghanistan a été l’une des décisions les plus difficiles de ma vie ; j’ai dû laisser derrière moi mes parents, mes frères et sœurs, mes collègues et tout ce que je connaissais” – Shafi Karimi


Le porte-parole de la Commission a admis que cette réunion allait faire “suite à une précédente rencontre”, qui s’était tenue en janvier en Afghanistan, et qu’elle répondait à une initiative présentée en octobre 2025 par 20 Etats membres et pays de l’espace Schengen, demandant à la Commission de coordonner ces réunions afin d’expulser les personnes “représentant une menace pour la sécurité”.

La Fédération internationale des droits humains (FIDH), conjointement avec plus de 80 autres organisations, a adressé une lettre aux Etats membres de l’UE pour les avertir que “les talibans ne [représentaient] pas le peuple afghan, car ils [manquaient] de légitimité démocratique interne“ et pour mettre en évidence “les détentions arbitraires, les disparitions, les exécutions, la torture et les représailles“ qui ont lieu dans le pays.

Le seul pays où les filles ne vont pas à l’école

Nous ne pouvons pas les laisser s’asseoir à la table des négociations avec les talibans ; nous avons déjà vu ce qui s’est passé avec les négociations de paix menées par les Etats-Unis au Qatar et comment cela s’est terminé”, déclare la journaliste et militante féministe Khadija Amin à El Confidencial, faisant allusion à l’accord prévoyant le retrait des troupes américaines d’Afghanistan après 20 ans, qui a abouti au retour des talibans. “Cela nous effraie et nous estimons que c’est inacceptable.”

Amin était présentatrice de télévision dans son pays lorsque les talibans ont repris le contrôle de Kaboul le 15 août 2021. Une semaine plus tard, elle a réussi à partir, avec l’aide du gouvernement espagnol, et elle est désormais réfugiée en Espagne. Elle a laissé ses enfants derrière elle, car elle est divorcée et en Afghanistan, les femmes n’ont pas droit à la garde.

L’Afghanistan est le seul pays au monde où les filles ne peuvent étudier que jusqu’à l’âge de dix ou onze ans”, rappelle Amin. “Il y a un apartheid de genre et nous voulons qu’il soit reconnu comme un crime contre l’humanité”, poursuit-elle. Elle explique qu’il existe de nombreux cas de femmes qui ont été expulsées du Pakistan vers l’Afghanistan et ont disparu, ainsi que de soldats qui ont été tués. “Malgré tout ce que nous savons, l’Europe s’assoit aujourd’hui à la table des négociations avec les talibans ; cela me semble inacceptable.”

Malgré la répression bien documentée des droits humains par les talibans, de nombreux Etats – dont l’Iran, le Pakistan, la Turquie, le Tadjikistan, l’Allemagne et l’Autriche – réclament que les Afghans soient expulsés vers un pays où les violations des droits humains, en particulier à l’encontre des femmes, des filles et des voix dissidentes, sont systématiques”, avertit Amnesty International en décembre.

Seuls 105 000 Afghans ont été évacués au cours de ces deux semaines d’août, parmi lesquels des journalistes, des traducteurs, des artistes et des aides militaires, ainsi que leurs familles et leurs bébés, qui se sont entassés dans un brouhaha de cris et de bousculades à l’aéroport international Hamid Karzaï. Ceux qui n’avaient ni relations ni ressources ont fui par les frontières terrestres, principalement vers le Pakistan et l’Iran, où se trouvent 2,2 millions de réfugiés afghans, selon les Nations unies.


“L’Afghanistan est le seul pays au monde où les filles ne peuvent étudier que jusqu’à l’âge de dix ou onze ans. Il y a un apartheid de genre et nous voulons qu’il soit reconnu comme un crime contre l’humanité – Khadija Amin


Quitter l’Afghanistan a été l’une des décisions les plus difficiles de ma vie ; j’ai dû laisser derrière moi mes parents, mes frères et sœurs, mes collègues et tout ce que je connaissais”, admet le journaliste Shafi Karimi, réfugié en France et fondateur de Future Afghanistan, un média indépendant en exil. Il est originaire du district de Charkh, “une région qui, pendant des années, est restée largement hors du contrôle du gouvernement et a été fortement influencée par les activités des talibans et de l’Etat islamique”.

Les extrémistes nous ont désignés, ma femme et moi, comme des ‘non-croyants’ pour avoir défendu les droits humains”, explique-t-il. En novembre 2020, son ami et collègue Elyas Dayee, journaliste à Radio Azadi dans la province de Helmand, a été tué par des explosifs placés dans son véhicule, ce qui l’a “profondément” affecté. En février 2021, avec le soutien du Comité pour la protection des journalistes et de l’ambassade de Turquie, lui et sa femme ont quitté l’Afghanistan. Il affirme que s’il devait y retourner aujourd’hui, sous le régime des talibans, il “risquerait d’être arrêté, persécuté ou emprisonné”.

L’Afghanistan, un pays sûr ?

“[Etre en] sécurité a différentes significations ; il y a [en Afghanistan] des gens qui n’ont le droit de rien faire, simplement parce qu’ils sont hazaras ou chiites”, se souvient Ali Ghulami, un Afghan de 38 ans d’origine hazara et chiite, arrivé en Grèce en 2024 avec sa famille, où il a obtenu l’asile. Il affirme que la réalité ne correspond pas à l’image véhiculée par la propagande sur Instagram, TikTok et YouTube, où certains influenceurs qui se sont rendus sur place affirment que “les talibans ont changé”. “Ils utilisent des images de touristes étrangers parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent ni les tuer ni les arrêter, car cela leur causerait de graves problèmes politiques.”

En Grèce, les statistiques montrent également que le paysage juridique pour les demandeurs d’asile afghans est en train de changer. La baisse du taux d’acceptation, qui est passé de près de 97 % d’acceptation universelle à 86 % d’acceptation sur base des qualifications, suggère un “durcissement des politiques”, explique Vicky Aggelidou, avocate au sein de l’organisation Legal Centre Lesvos (LCL). Ces dernières semaines, plusieurs demandes d’asile déposées par des hommes afghans à Lesbos ont été rejetées. Cela concerne aussi bien les hommes arrivés seuls que ceux qui sont ici avec leur famille, selon un rapport du LCL.

Selon l’avocat polonais Tomasz Sieniow, les Afghans renvoyés dans leur pays depuis la Pologne n’ont appris qu’après le départ du vol que les talibans ne les avaient pas autorisés à revenir sur le territoire ; ils ont été placés en détention, renvoyés en Ouzbékistan, puis, une fois de plus, acheminés vers Kaboul, au cours d’une opération qui a duré dix jours. Pour Sieniow, si les gouvernements nationaux acceptent de maintenir des relations avec les missions diplomatiques des talibans, “ils ne respecteront pas leurs propres positions”.

🤝 Cet article s'inscrit dans le cadre du projet collaboratif PULSE Europe. Paulina Nodzyńska (Gazeta Wyborcza, Pologne), Dimitris Angelidis (Efsyn, Grèce), Gian Paolo (Voxeurop, France) et György Folk (HVG, Hongrie) y ont contribué. 
👉 L'article original sur El Confidencial 

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