_Thiago Lucas_

Externalisation de l’asile : comment le système migratoire européen récompense l’échec et les acteurs peu scrupuleux

Partout en Europe, les gouvernements externalisent de plus en plus l'accueil et la détention des demandeurs d'asile à des entreprises privées. Au nom de la gestion de crise, les règles de passation des marchés publics sont assouplies, la surveillance s'amoindrit et d'énormes sommes d'argent public sont versées à des acteurs commerciaux. Nous révélons comment un marché frontalier en plein essor récompense l'échec, normalise les abus et transforme le chaos administratif en profit.

Publié le 26 mars 2026

En Suède, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, les budgets publics consacrés à l’accueil et à la détention des demandeurs de protection internationale ont considérablement augmenté. Mais l’argent des contribuables semble être dépensé de manière imprudente : les entreprises qui concluent des contrats avec les gouvernements font rarement, voire jamais, l’objet d’une vérification préalable.

La Suède : de l’idéalisme à la ruée vers l'or

Le 3 septembre 2015, les premiers exilés atteignaient la ville méridionale de Malmö, en Suède. À l’époque, le pays scandinave avait accueilli ces demandeurs d’asile à bras ouverts ; en considérant le nombre de demandeurs par habitant, la Suède était le pays le plus hospitalier d’Europe. À la gare de Malmö, une foule s’était rassemblée pour accueillir les migrants.

Pour certains entrepreneurs, cet afflux a pris des allures de véritable ruée vers l'or. Au cours des mois d'automne 2015, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière chaque semaine, alors que les centres d’accueil ne pouvaient accueillir que 2 500 personnes par semaine. La Suède n'avait pas la capacité d'accueillir les quelque 70 000 migrants mineurs présents sur son sol. Un problème dont certaines entreprises se sont rapidement emparées.

Des intermédiaires facturaient aux municipalités des frais d’agence élevés pour placer les réfugiés mineurs dans des familles d’accueil. Rien qu’à l’automne 2015, 278 “agences de conseil familial” ont été enregistrées. “C’était, en quelque sorte, le Far West”, raconte Sanna Vestin, de la Fédération suédoise des associations d’aide aux réfugiés (FARR).

C'est dans ce contexte qu’entre en scène Jan Emanuel. Ancien parlementaire du Parti social-démocrate suédois jusqu’en 2010, Emanuel dirigeait à l’époque des centres d’accueil pour jeunes vulnérables. Selon une enquête du journal Expressen, sa société, Hoppetgruppen, facturait à la municipalité 180 € par jour et par enfant en 2015. Dans certains cas, Jan Emanuel parvenait à dégager une marge bénéficiaire de plus de 80 %.

Dans le centre d'accueil d'Emmanuel, situé près d'Uppsala, les infractions liées à la drogue étaient monnaie courante, tout comme les actes de vandalisme graves et les tentatives de meurtre. Dix-sept plaintes ont été déposées. Peu après, le bâtiment a été entièrement détruit par un incendie. “Il n'y a absolument aucun ordre... J'ai peur que quelqu'un meure avant que les autorités n'interviennent”, s’inquiétait une riveraine à l’époque. Peu après s'être exprimée dans les médias, elle a reçu un appel de Jan Emanuel la menaçant d’utiliser “tous les moyens légaux”  pour l’empêcher de “s’immiscer dans [ses] activités.

En 2021, l’Inspection de la santé et des services sociaux a interdit à Hoppetgruppen de travailler avec des jeunes réfugiés. Dans son rapport, elle concluait que les foyers n’avaient pas reçu les autorisations nécessaires pour fonctionner, que le personnel manquait et que ce dernier était surchargé de travail et sous-qualifié.

Aux Pays-Bas, des coupes budgétaires et une situation chaotique

Comment est-il possible que les gouvernements européens de pays démocratiques – le Royaume-Uni, la Suède, l'Albanie, l'Italie et les Pays-Bas – versent l'argent des contribuables à des entreprises ayant des liens avec le crime organisé, parfois sans même passer par un appel d'offres ? Hasard, ou acte délibéré ?

Le journaliste d'investigation australien Antony Loewenstein a qualifié le marché de la migration de “capitalisme du désastre” dans son livre du même nom (Disaster Capitalism: Making a Killing Out of Catastrophe, Verso Books, 2015, non traduit en français). Loewenstein affirme que des entreprises comme G4S, Transfield et Serco “se réjouissent de l'afflux massif de réfugiés” car “la détention des réfugiés est une activité extrêmement lucrative”. Le capitalisme du désastre est un concept qui s’appuie sur la théorie de la “stratégie du choc”, développée par l’auteure canadienne Naomi Klein, selon laquelle les élites politiques et économiques exploitent des crises telles que les catastrophes naturelles, les guerres ou les effondrements économiques pour mettre en œuvre des réformes néolibérales et des privatisations alors que la société sombre en plein chaos.

Centres d’accueil surpeuplés, réfugiés dormant sous des tentes… Le système d'asile néerlandais est en crise depuis des années. Parallèlement, un marché florissant a vu le jour, générant d'énormes profits grâce au commerce de solutions d'urgence. Les chaînes hôtelières, les centres de vacances et les sociétés de location de bateaux de croisière prospèrent dans ce chaos. Un institut de formation en immobilier en profite même pour promouvoir ses cours : la crise de l'asile a “créé de nouvelles opportunités de marché pour les acteurs commerciaux”.

Le Financieele Dagblad (FD) a révélé comment la société LCHD, basée à Didam et dirigée par le “millionnaire de l’asile” René Derksen, a généré des centaines de millions de revenus en réservant des chambres d’hôtel pour les exilés. En jouant le rôle d’intermédiaire entre l’Agence centrale pour l’accueil des demandeurs d’asile (COA) et les chaînes hôtelières, LCHD a fonctionné comme une “machine à générer de l’argent tout en transférant tous les risques aux autres parties contractantes, ne percevant en réalité aucun paiement”, selon FD, qui cite Lisa Jie Sam Foek, experte en droit des contrats.

Derksen voit les choses différemment. “J'ai engagé des frais que les hôteliers n'ont pas”, a-t-il justifié au FD en mai 2025. “Je disposais d'un service technique et j'ai embauché des dizaines de personnes pour être disponibles jour et nuit. De cette manière, j'ai complètement déchargé la COA du début à la fin.” 

Le Service d’information et d’enquête fiscale (FIOD) a depuis ouvert une enquête sur les contrats d’accueil de Derksen. La COA a mis fin à sa collaboration avec des intermédiaires et dispose désormais de son propre service dédié à la réservation de chambres d’hôtel, et préfèrerait à terme ne plus avoir à loger les demandeurs de cette manière.

Si l’accueil des demandeurs d’asile est aussi chaotique, ce n’est pas une coïncidence, mais plutôt le résultat des coupes budgétaires structurelles dans ce domaine. Paradoxalement, cela conduit à un accueil coûteux, les financements allant principalement à des acteurs commerciaux proposant des "solutions d'urgence”.

Grâce à cette crise artificielle, ils peuvent réclamer des prix les plus élevés, ne laissant souvent pas le temps de lancer un appel d’offres en bonne et due forme. Ainsi, l’argent public va aux propriétaires immobiliers plutôt qu’à un accueil de qualité pour les demandeurs d’asile.

Les places dans les hébergements d'urgence sont en moyenne deux fois plus chères que celles des hébergements classiques, selon les chiffres annuels de la COA. Alors que l'afflux de demandeurs d'asile n'a pas augmenté depuis 2022, les coûts d'hébergement ont plus que doublé en deux ans, passant de 1,6 milliard d'euros en 2022 à 3,6 milliards d'euros en 2024. À la fin de l'année 2024, la COA louait près de dix mille lits d'hôtel pour l'hébergement d'urgence des migrants.

La solution au coût exorbitant de l'hébergement d'urgence semble simple : un investissement plus important dans les centres d'hébergement ordinaires à travers les Pays-Bas. “Mais la volonté politique de mettre en œuvre de vraies solutions fait défaut. C'est la cause principale de la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement”, regrette Myrthe Wijnkoop, du Conseil néerlandais pour les réfugiés. “Cela crée un état de panique constant, ce qui est tout à fait inutile.”

Pourtant, le gouvernement ne semble pas tirer les leçons de la situation actuelle. Alors que plus de quatre milliards d’euros ont été budgétés pour la COA en 2025, le budget national de 2025 stipule que ce montant doit être ramené à la maigre somme de 617 millions d’euros d’ici 2028, bien qu’il n’y ait aucune indication que le nombre de migrants dans les centres d’accueil aura diminué. Une recette pour encore plus de chaos et de solutions d’urgence coûteuses.

Pendant ce temps, les politiciens présentent les défaillances du système comme preuve de l’urgence de la crise. “Les Pays-Bas sont en train de devenir un immense centre pour demandeurs d’asile”, a par exemple averti le politicien d’extrême droite Geert Wilders, en réponse au grand nombre de centres d’hébergement d’urgence que la COA doit ouvrir à la hâte en raison du manque de centres d’accueil réguliers.

Royaume-Uni : des accusations de fraudes, violences et détentions sans fin

Au Royaume-Uni aussi, l’argent des contribuables est versé à des entreprises qui ont déjà été poursuivies pour fraude à l’encontre du même gouvernement. Deux entreprises – Serco et G4S – qui étaient et sont toujours responsables du centre de détention pour migrants de Brookhouse, près de l’aéroport de Gatwick (sud du pays), ont déjà fait l’objet de poursuites.

En 2013, il a été révélé que Serco et G4S avaient escroqué le gouvernement britannique pendant des années en facturant des bracelets électroniques à des détenus inexistants. Le Serious Fraud Office a ouvert une enquête, à l’issue de laquelle Serco a été condamnée à rembourser 70 millions de livres sterling (à peu près 80 millions d’euros) et s’est vu infliger une amende supplémentaire de 23 millions de livres sterling (plus de 26 millions d’euros).

Les poursuites pénales contre deux dirigeants de Serco ont été abandonnées pour des raisons de procédure. Néanmoins, Serco s’est vu attribuer un contrat de 276 millions de livres sterling (318 millions d’euros) pour le centre d’accueil de Brookhouse en 2020. En 2023, les deux entreprises se sont à nouveau vu attribuer le lucratif “contrat de surveillance” pour les bracelets électroniques.

Les dépenses consacrées à l'asile et à la migration en Angleterre ont explosé. Selon l'Institute for Fiscal Studies, les dépenses publiques consacrées aux demandeurs d'asile, au contrôle des frontières et aux passeports s'élevaient à 230 millions de livres sterling (plus de 265 millions d’euros) en 2019-2020. D'ici 2024-2025, elles devraient atteindre quatre milliards de livres sterling (4,6 milliards d’euros), soit une multiplication par 17. En 2019, le gouvernement a attribué des contrats d’accueil des demandeurs d’asile d’une valeur de quatre milliards de livres sterling sur dix ans à seulement trois entreprises : Serco, Mears et Clearsprings Ready Homes.

Millionnaire de l’asile” et soupçons de torture

Graham King, directeur de Clearsprings, a fait son entrée dans le classement des fortunes du Times grâce à ces contrats lucratifs. King, surnommé le “millionnaire de l’asile”, aurait gagné l’équivalent de 85 millions d’euros grâce aux demandeurs d’asile. 

Le collectif d'investigation Spit s'est entretenu avec sept anciens résidents de Brookhouse et trois anciens employés. Kazeem Akimwale, 49 ans, s'est retrouvé là-bas en 2025 après avoir purgé une peine de neuf ans de prison pour fraude. Il souhaite aujourd’hui retourner au Nigeria. “Le ministère de l’Intérieur m’a contacté. Ils m’ont dit que je ne pouvais pas partir tant que je n’aurais pas remboursé au gouvernement l’argent que j’avais obtenu frauduleusement. Mais je n’ai pas un centime, car je ne suis pas autorisé à travailler au Royaume-Uni.”

Un Somalien a séjourné à Brookhouse de septembre 2024 à janvier 2025. Il est arrivé au Royaume-Uni en 2002, à l’âge de 14 ans, après l’assassinat de sa famille par le groupe terroriste Al-Shabab. Il a reçu un statut de santé relevant de la “règle 35” – une reconnaissance officielle de victime de torture. “À Brookhouse, ils m’ont dit qu’ils allaient me renvoyer dans le pays où ma famille a été assassinée et où j’ai été torturé. Le syndrome de stress post-traumatique m’empêchait de dormir la nuit”, raconte-t-il. Un juge a jugé impossible de l’expulser car il n’avait pas de passeport. “Je suis resté coincé à Brookhouse pendant quatre mois pour rien.

Un Polonais a vu trois demandeurs d’asile roumains sauter sur un filet anti-suicide interne en signe de protestation. Non pas parce qu’ils voulaient rester en Angleterre, mais parce qu’ils souhaitaient au contraire rentrer chez eux. Six des sept migrants avec lesquels nous avons parlé ont vu d’autres migrants sauter sur le filet en signe de désespoir ; certains affirment que cela se produisait chaque semaine.

En 2024, Medical Justice a publié un rapport sur Brookhouse au titre inquiétant : “S’il meurt, il meurt”. L’organisation a interrogé 66 migrants logés dans le centre. 84 % d’entre eux avaient été victimes de torture ou de traite des êtres humains, et 95 % souffraient de troubles mentaux, souvent de stress post-traumatique ou de dépression. Le risque de suicide était extrêmement élevé : les trois quarts avaient eu des pensées suicidaires ou avaient tenté de mettre fin à leurs jours. Les soins médicaux faisaient souvent défaut. Des personnes vulnérables n’étaient pas libérées malgré les avertissements.

Serco a nié toutes les allégations d'actes répréhensibles, y compris celles concernant le comportement des agents de sécurité.

La logique du système

Dans le secteur de la migration, les défaillances systémiques ne sont pas sanctionnées, mais au contraire récompensées”, explique la criminologue Mary Bosworth, de l’université d’Oxford. “L’industrie frontalière privatisée fonctionne comme une opération logistique, où l’efficacité prime avant tout.”

Selon Bosworth, les demandeurs d’asile sont traités comme “des colis que l’on peut envoyer à droite à gauche”, ce qui accentue leur déshumanisation. Bosworth a mené des années de recherche au Royaume-Uni. Dans son livre, Supply Chain Justice, elle compare les déplacements des réfugiés au marché de la livraison de colis. Elle appelle cela la “logistique” du secteur de la migration. L'objectif, selon elle, est de dépolitiser la question des réfugiés, rendant ainsi plus difficile de demander des comptes au gouvernement. Cela a pour effet de normaliser le traitement inhumain des migrants.

La commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner le cas de Brookhouse a conclu que G4S avait soumis les migrants détenus à des traitements dégradants. Des gardes ont été filmés par la BBC en train d’étrangler, de frapper ou de plaquer des migrants contre le mur. Malgré cela, G4S a réalisé une marge bénéficiaire de 20 % – ce qui était contractuellement interdit – tout en réduisant systématiquement ses effectifs. 

Ce qui se passe aux Pays-Bas, en Italie, en Albanie, en Suède et au Royaume-Uni n’est pas une série d’incidents isolés, mais s'inscrit au contraire dans une dynamique structurelle. Au nom de la crise et de l’urgence, les règles en matière de marchés publics sont contournées ou ignorées, les contrôles sont affaiblis et les fonds publics sont confiés à des acteurs privés à la réputation douteuse ou ayant un casier judiciaire.

Les conséquences – la déshumanisation, la violence et l’insécurité juridique – pèsent sur les migrants. Si le marché frontalier est lucratif, c’est en raison d’une incitation perverse : les défaillances administratives ne sont pas corrigées, mais récompensées par des budgets toujours plus importants. Tant que les responsabilités politiques seront confiées au marché, la crise ne sera pas un problème à résoudre, mais un modèle de profit à perpétuer.

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