L’équipe de France de football affrontait le 29 février la grande Mannschaft allemande, cette équipe Multi-Kulti et moderne dont le jeu généreux et imprévisible est vanté dans le monde entier. Les comparaisons et allusions aux précédentes confrontations allaient bon train et un match attirait particulièrement l’attention, cette demi-finale à Séville en 1982 qui continue irrémédiablement à faire couler beaucoup d’encre et de larmes.
Ainsi le quotidien allemandDie Welt publiait un entretien où Michel Platini avoue qu’il fait toujours des cauchemars suite à ses défaites face au terrible rouleau compresseur allemand.Le Figaro, quant à lui,préférait une interview du célèbre "boucher de Séville", le gardien de but allemand Harald Schumacher, qui regrettait cet acte d’une violence extrême envers Patrick Battiston, mais qui en même temps, n’hésiterait pas à le réitérer.
Trente ans après ce 8 juillet 1982 et cette défaite française, c’est l’occasion de revenir sur un affrontement qui a réussi, de par son affiche et son scénario rocambolesque, à entrer dans le cercle très fermé des mythes sportifs figés dans le temps aux répercussions à la fois historiques et politiques. En effet, cette étrange alchimie entre le juste et l’injuste, la joie et la déception, la fatalité et le drame, ce spectacle l’acquiert par ses antagonismes qui font resurgir des mentalités nationales inhibées.
Le panache contre la force et la rigueur
L’Allemagne, c’est la Mannschaft, le bloc fort, rigoureux et discipliné. Souvent comparé à un char, une machine, elle est extrêmement bien organisée et ne laisse habituellement aucune place à la fantaisie, aux initiatives personnelles. On retrouve évidemment quelques caractéristiques propres à la population allemande et à son armée. Pour reprendre les phrases de motivation que le capitaine de l’époque Rummenigge adressaient à ses joueurs : "Maintenant il faut nous battre avec la mentalité allemande. Tout donner, tout mettre dans la bataille afin d’écraser l’adversaire." L’Allemand ne s’avoue jamais vaincu.
Les Français, c’est le panache, la fantaisie. Cette incapacité d’arrêter le jeu et de se cantonner uniquement à la défense permet à l’Allemagne de revenir dans le match alors qu’il était quasiment gagné.
Dans sa Lettre ouverte à Michel Platini, écrite peu après le match, Francis Huster fait les louanges de ces qualités qui ont coûté cher aux joueurs français et emploie des mots très durs pour qualifier les footballeurs Outre-Rhin, renforçant ainsi inexorablement l’antagonisme franco-allemand : "Ce pourquoi Cyrano, Molière, Jean Moulin en France sont morts : le panache. Contre la brute aveugle, contre la bêtise de la force, contre la masse de muscles sans faille, vous avez jailli avec votre poésie, votre imagination, votre finesse, votre inspiration, et tu sais quoi Michel, votre humilité."
Cette équipe représentait la nouvelle gauche (fraîchement mitterrandienne), qui venait, une année plus tôt, de prendre le pouvoir en France. Emmenée par le joueur Dominique Rocheteau, soutien de F. Mitterrand lors de l’élection présidentielle, cette France de 1982 donnait une leçon à ce pays "prétentieux et fier" du capitalisme.
Toutefois, comme un symbole, c’est finalement l’Allemagne qui l’emporte, enterrant ainsi les souvenirs de mai 1968 et la politique très à gauche de F. Mitterrand, pour imposer sa politique capitaliste du profit qui a envahi l’Europe aujourd’hui.
Avant ce genre de match les blagues telles que : "On va les niquer ces verts-de-gris !" ou "On va se les faire, ces sales boches" circulent traditionnellement dans les rangs des supporters.
Mais plus que jamais, lors du match de 1982, les vieilles rancoeurs sont réapparues.
Si de nombreux Français font ainsi le serment de ne plus jamais mettre les pieds Outre-Rhin, la haine est principalement canalisée sur le gardien allemand. Surnommé "Schumacher-SS", il devient le personnage allemand le plus détesté des Français devant Adolf Hitler !
Le journal Paris-Match rajoute alors de l’huile sur le feu en prolongeant la comparaison avec les précédents affrontements franco-allemands : "Tout est guerre. Et 1914. Et 1940. Et 1982 où, pour la troisième fois en un siècle, la France rencontrait l’Allemagne dans un match et le champ de bataille de Séville."
Ce sentiment haineux d’injustice français est tel que François Mitterrand et Helmut Schmidt se voient dans l’obligation d’écrire un communiqué commun afin de ne pas mettre en péril une entente harmonieuse.
Si ce match amical ne restera assurément pas aussi célèbre que son prédécesseur, la France pourrait, malgré sa victoire, avoir la bonne idée de prendre pour modèle son voisin Outre-Rhin, car au football aussi, l’Allemagne continue à avoir, en dépit de tout, des leçons à donner.
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