Data L'Europe et les incendies

La guerre en Ukraine, catalyseur des feux de forêt

La guerre en Ukraine a entraîné une augmentation des feux de forêts dans tout le pays. La lutte contre ces incendies est d'autant plus difficile que la guerre mobilise toutes les ressources et que des mines non explosées jonchent toujours le territoire. Entre la pollution de l’air occasionnée et la participation au réchauffement climatique, les conséquences environnementales de ces feux dépassent largement les frontières du pays, comme l’explique la journaliste Marilen Martin.

Publié le 20 septembre 2023 à 08:48

La fréquence et l'intensité des feux de forêt ont augmenté au cours des dernières décennies dans toute l'Europe, et sont vouées à augmenter encore avec la hausse des températures mondiales. L'Ukraine ne fait pas exception : de plus en plus d'incendies de forêt ont été enregistrés depuis les années 2000. Mais la vertigineuse multiplication des feux depuis 2022 n'est pas due au changement climatique, mais à l'invasion de la Russie.

L’Ukraine, terre brûlée

Même avant la guerre, le pays bataillait avec les feux de forêt. "18,5 % du territoire ukrainien est couvert de forêts, dont près d'un tiers est constitué de pins hautement inflammables", explique Johann Goldammer du Global Fire Monitoring Center (GFMC). Entre 2020 et 2022, l'Ukraine a vu sa superficie brûlée dépasser celle de l'ensemble des pays de l'UE, principalement en raison des grands incendies de 2020 et de l'invasion russe de 2022.

La principale cause d'incendie en Ukraine est traditionnellement l'incinération des résidus agricoles, une pratique illégale mais très répandue. Alors que dans de nombreux pays européens, la population a abandonné la tradition de l'incinération des déchets agricoles grâce aux mesures de l'UE qui encouragent les méthodes d'élimination alternatives, cette pratique persiste en Ukraine. Elle reste particulièrement populaire parmi les petits propriétaires terriens qui n'ont pas les moyens d'adopter ces approches alternatives.

Puisque plus de 70 % des terres du pays sont consacrées à l'agriculture, le printemps et l’été – saison qui suit la récolte – sont des périodes favorisant grandement les départs de feu. Les incendies agricoles incontrôlés s'étendent souvent aux forêts avoisinantes et provoquent des dégâts d’autant plus importants. Les incendies en Ukraine doivent donc davantage à la négligence qu'à l’intention criminelle, car les conséquences environnementales de l'incinération des résidus agricoles ne sont pas encore suffisamment connues.

Des équipements vétustes

La difficulté que rencontre l'Ukraine en matière de lutte contre les feux de forêt est depuis longtemps exacerbée par le manque de formation du personnel et la vétusté des équipements, comme l’explique Sergiy Zibtsev, directeur du Centre régional de surveillance des incendies d'Europe de l'Est. Un autre problème majeur reste que "les agences ne coopèrent pas, ce qui fait que les incendies deviennent incontrôlables", selon Zibtsev.


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Conscientes de la gravité de la situation, les autorités ukrainiennes ont récemment porté à 440 euros l’amende encourue en cas d'infraction à la réglementation sur les incendies de forêt. En outre, pour tenter de relever ce défi toujours plus important, le Centre régional de surveillance des incendies en Europe de l'Est a été créé à Kiev en 2013, sous l'égide de l'Université nationale des sciences de la vie et de l'environnement d'Ukraine, du Conseil de l'Europe et du GFMC. L'organisation a lancé des recherches cruciales sur le contrôle des incendies et la collecte de données sur les feux de forêt, mais l'Ukraine doit encore améliorer ses pratiques de gestion des incendies.

L’impact de la guerre

Aujourd'hui, alors qu’une guerre ravage le pays, l'Ukraine est confrontée à l'intensification des incendies qui multiplient les risques auxquels sont confrontés sa population et son territoire. En 2022, l'Ukraine a connu la plus grande superficie de terres brûlées de son histoire récente, dépassant même les incendies dévastateurs de 2020.

Même si une plus grande part de la superficie totale du Portugal a brûlé l'année dernière, l'Ukraine – qui arrive en deuxième position en termes de pourcentage de superficie dévastée – reste, et de loin, le pays européen où le plus grand nombre d'hectares a disparu en fumée.

Le fait que la plupart des incendies de forêt se soient déclarés dans la zone de combat n'est pas une coïncidence pour Goldammer du GFMC. Par exemple, le pic d'incendies survenu en 2022 peut être, selon lui, attribué en grande partie aux tirs d'artillerie et de roquettes qui finissent par mettre le feu aux forêts dans lesquelles ils tombent accidentellement.

Mais les forêts ne sont pas les seules à brûler. Pire, les incendies agricoles habituellement redoutés au printemps et après les récoltes ont vu leur ampleur exacerbée par la guerre.

Plus d’incendies, moins de moyens

Outre l'augmentation du risque d'incendie, la guerre a rendu l'extinction des incendies plus difficile. Des ressources et du personnel cruciaux ont été réorientés vers un usage militaire : "Les pompiers ont été parmi les premiers à être mobilisés en raison de leur connaissance du territoire", explique Zibtsev, et de nombreux pompiers forestiers qualifiés ont perdu la vie dans les affrontements. 

En outre, la priorité du gouvernement étant de sauver des vies tout en réduisant le volume de travail, l'extinction des incendies dans les terres agricoles et les agglomérations passe avant la préservation des forêts. Quitte à rendre l'Ukraine encore plus vulnérable aux incendies de grande ampleur. Selon Goldammer, le pays a été relativement chanceux à cet égard l'année dernière : "Ce n'est que grâce à des conditions météorologiques favorables que les incendies n'ont pas pris de l'ampleur", explique-t-il. Des feux de forêt de grande ampleur sont toutefois attendus à l’avenir.

L’héritage de Tchernobyl

Les traces laissées par la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 rendent la gestion des incendies encore plus compliquée en Ukraine. La "zone d'exclusion" autour de l'ancienne centrale, dans le nord du pays, contient encore des niveaux élevés de particules radioactives, qui peuvent se propager en cas d'incendie. C'est ce qui s'est passé en 2020, lorsqu'une vague d'incendies dans la région a fini par menacer Kiev, non loin de la centrale. La prévention et la gestion des incendies sont donc encore plus cruciales dans cette partie du pays.

Les vestiges de la guerre, explosif défi à long terme

Les vestiges du conflit, comme les mines et autres munitions non explosées, posent un problème supplémentaire à long terme. Selon Goldammer, leur présence représente une grave menace pour les efforts futurs dans la lutte contre les feux, en rendant le contrôle et l'extinction des incendies encore plus dangereux. 

Les camions de pompiers sont confrontés à un risque accru d'explosion lorsqu'ils traversent des territoires contaminés par des restes d'explosifs. Pour faire face à ce danger, des véhicules d'incendie sécurisés sont nécessaires, tels que des chars modifiés ou des blindés capables de résister à des explosions potentielles ; certains dons de véhicules ont d’ailleurs commencé à arriver en Ukraine. Afin de minimiser les risques, il faut également veiller à ce que les zones touchées soient dégagées en toute sécurité, ce qui représente une tâche longue et complexe. 

Des conséquences qui dépassent les frontières de l’Ukraine

L'augmentation du risque d'incendie et la diminution de la capacité de lutte contre les feux de forêt impacteront l'Ukraine pendant les décennies à venir, menaçant la santé et la vie des communautés et portant atteinte à des actifs économiques importants pour le pays, tels que ses champs et ses forêts, ou ses zones naturelles protégées.  

Les conséquences des incendies ne s'arrêtent pas aux frontières d'un pays. Au-delà de la pollution atmosphérique et des paysages calcinés, ceux-ci libèrent des émissions qui amplifient le réchauffement de la planète. En particulier, "les particules de fumée émanant des feux de forêt en Ukraine, notamment le carbone noir, sont transportées vers le nord jusqu'à la région arctique où elles modifient l'albédo, c'est-à-dire les propriétés réfléchissantes de la glace, accélérant ainsi le processus de fonte des glaces et exacerbant le réchauffement climatique", explique Zibtsev. Il est donc important pour tous les pays d'aider l'Ukraine à lutter contre les feux de forêt.

👉 Lire l’article original sur OBC Transeuropa
Cet article a été publié dans le cadre du projet FIRE-RES, cofinancé par l'Union européenne. L'UE n'est en aucun cas responsable des informations ou des points de vue exprimés dans le cadre de ce projet. Aller à la page FIRE-RES

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