Data Les étrangers et la pandémie

Les invisibles : comment la crise sanitaire a affecté la santé des migrants et des réfugiés

Avec toute la couverture médiatique que reçoit la COVID-19, les réfugiés et les migrants sans-papiers ont disparu de l’attention du public. Et la raison pour laquelle ces communautés ont été évincées des médias les a touchées de manière disproportionnée.

Publié le 14 janvier 2021 à 12:12

L’endroit où j’étais hébergée n'accueillait que des hommes adultes. Les mineurs n'étaient pas acceptés en raison de la COVID et les interventions des bénévoles dans les premiers centres d'accueil avaient été suspendues, également à cause de la COVID" raconte Franca, une infirmière italienne ayant été appelée d'urgence sur le front après la déclaration en mars de la pandémie.

À cette époque, elle vivait et travaillait en Belgique mais elle a dû tout laisser derrière elle et retourner dans son pays. Puis à la mi-août, Franca a décidé de faire du bénévolat dans un centre SPRAR (Système de Protection des Réfugiés et des Demandeurs d'Asile) près de Trapani, en Sicile. "Les conditions d'hygiène étaient désastreuses et il y avait trois ou quatre occupants par chambre. Honnêtement, les mesures de sécurité contre la COVID n’étaient pas respectées, mais l'été dernier, les masques n'étaient plus obligatoires dans la rue non plus". Franca et ses collègues bénévoles n'ont pas rencontré d’urgences sanitaires et un médecin était sur place, au cas où. Pour les jeunes hommes du centre, “une “maladie” est en fait tout autre chose”, explique-t-elle. 

Pourtant, plus de 30 000 réfugiés et migrants ont participé à la toute première enquête de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et ont évoqué les lourdes conséquences de la pandémie sur leur santé mentale et physique. L'étude, publiée à l'occasion de la Journée internationale des migrants, jette enfin un peu de lumière sur une partie de la population mondiale dont la santé a été négligée pendant la crise.

Que s’est-il passé pour les  personnes arrivant en Europe en période de COVID-19 ?

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Tout d'abord, leur nombre a diminué.

Ventimiglia demeure la frontière la plus simple à franchir pour les migrants venant d’Italie. "On a toujours énormément de passage à cet endroit. Et après une petite baisse, le nombre de migrants a à nouveau augmenté pendant l’été", explique Jacopo Colomba, coordinateur de projet pour WeWorld Onlus. "12 000 personnes ont notamment été rejetées à la frontière rien qu'au cours des neuf premiers mois de 2020. Il est également intéressant de noter que les passeurs réclamaient plus d'argent pour aider les gens à traverser la frontière pendant le premier confinement, jusqu’à 500 euros pour 40 km.”

La pandémie a altéré les conditions de vie, obligeant davantage de personnes à vivre dehors. "Nous avons eu deux cas de COVID en avril. Ajoutés à l’inquiétude sociale, c’est la raison de la fermeture de notre seul camp. Nous n'avions pas de plan d'urgence approprié et la pandémie a provoqué une sorte d'’effet barrage’."

D'autres frontières présentent des situations encore plus difficiles, au point qu'en septembre, The Good Lobby, les avocats bénévoles de De Brauw Blackstone Westbroek et WeMove Europe ont déposé une plainte auprès de la Commission européenne pour tenir la Grèce responsable de la violation des lois sur l'asile. "Depuis le mois de mai, nous avons à nouveau des demandes d'asile. Les refoulements existent toujours : les conditions de détention sont toujours horribles et de nombreuses violations des procédures de l'UE continuent de se produire" se désole le militant Giulio Carini. “Les demandeurs d'asile doivent par exemple passer un appel par Skype, ce qui est particulièrement difficile à organiser pour le moment."

Des difficultés d’intégration ont ensuite commencé ou se sont aggravées. En Bulgarie et en France, les gens ne trouvaient pas de travail et ne pouvaient même pas prendre le bus.

Mariana Stoyanova, responsable de programme au service des réfugiés-migrants de la Croix-Rouge bulgare, se rappelle que "tout était fermé, y compris les parcs" pendant le premier confinement. "L'impact a été particulièrement fort pour les demandeurs d'asile car les visiteurs n'étaient pas autorisés à entrer dans les six centres d'accueil bulgares et les règles étaient très strictes", dit-elle. "Cela a eu un résultat positif puisqu’il n’y a eu aucune contamination. Cependant, il y a eu environ 70 cas et quelques hospitalisations dans les centres de détention, principalement parce qu'ils sont pris directement aux frontières".

Il existe en France un problème préexistant de violence policière à l'égard des migrants. Selon Pierre Roques, coordinateur sur le terrain d'Utopia 56 à Calais, "les attentats terroristes servent de prétexte. Un centre d'hébergement temporaire a récemment ouvert ses portes, mais la plupart des personnes vivent encore à l'extérieur. Il est donc difficile de détecter les cas de COVID et elles ne semblent pas non plus avoir particulièrement peur, ce qui est tout à fait compréhensible".


Ellen Ackroyd, l'une des deux responsables de terrain de Help Refugees Calais raconte : "Les masques sont distribués de manière très irrégulière et non systématique. C'est un problème majeur, car les personnes qui ne possèdent pas de masque ne peuvent pas prendre le bus ou entrer dans les magasins. Les communautés marginalisées sont dans une certaine mesure tout à fait conscientes des risques et sont, comme tout le monde durant cette pandémie, très prudentes en matière d'hygiène. Mais contrairement à la plupart des gens, leur accès à des installations sanitaires sûres est très restreint, un droit fondamental qui devrait pourtant être assuré par l'État. C’est donc régulièrement source de colère, puisque certaines personnes n’ont pas pris de douche depuis des mois !”

Au moins 50 % des personnes interrogées dans le cadre de l'enquête de l'OMS considèrent qu'elles ont été impactées par la pandémie, en termes de travail, de sécurité et de situation financière. Selon l'enquête, certaines formes de discrimination ont été particulièrement ressenties dans la tranche d’âge des plus jeunes (20-29 ans), où au moins 30 % des personnes interrogées ont estimé être moins bien traitées en raison de leur origine.

Enfin, la santé des gens s'est détériorée. “De nombreuses personnes souffrant de maladies chroniques, vivant toutes ensemble dans des conditions précaires, sans médicaments et avec des problèmes psychologiques... tout cela m'inquiétait vraiment", explique Sanne van der Kooij, une gynécologue néerlandaise faisant partie du groupe SOSMoria. "Avec l’arrivée d’une seconde vague de COVID-19, l’hiver va être compliqué. Je pense que les plus grosses difficultés pour eux sont les conséquences des mesures contre la COVID-19, car ils ne peuvent pas sortir du camp. Ils sont donc isolés et effrayés".

La plupart des réfugiés et des migrants qui ont participé à l'enquête de l'OMS ont pris des précautions pour éviter de contracter la COVID-19. Et s'ils ne l'ont pas fait, c'est parce qu'ils ne le pouvaient pas – et non parce qu'ils ne le voulaient pas.

Il est cependant compliqué de dénombrer les cas et les décès parmi les migrants. Tous les volontaires et experts interrogés – en Bulgarie, en France, en Grèce et en Italie – sont d'accord : les conditions sanitaires sont souvent si précaires que personne ne se soucie de la COVID-19 et lorsque c’est le cas, il n'y a de toute façon pratiquement aucun moyen de tester les personnes qui arrivent sur notre continent.

Parallèlement, des études montrent que les personnes vulnérables sont plus susceptibles de tomber malades. Il en va de même pour les migrants, surtout s'ils n'ont pas de papiers.

L'enquête de l'OMS prouve que les principales raisons d’une absence de recherche de soins sont : financières, par crainte d'être expulsé, par manque de de soins de santé à disposition ou par absence de droits. Ainsi, un migrant sur six sans papiers ne chercherait pas à obtenir des soins médicaux s’il présente des symptômes de COVID.

"Les migrants sans papiers ont beaucoup de mal à accéder aux soins", déclare Michele LeVoy, directrice de la Plateforme pour la coopération internationale sur les sans papiers (PICUM). "Le système de santé étant réglementé au niveau national, il appartient aux États membres de l'UE de décider s'ils sont autorisés à bénéficier d'une assistance médicale. Cela signifie qu'il existe 27 systèmes différents en Europe et que même si les lois leur permettent d'accéder à un certain niveau de soins, certains pays, comme le Royaume-Uni et l'Allemagne, exigent que l'administration de la santé signale les personnes sans papiers aux autorités de l'immigration. Dans toute l'Europe, de nombreuses personnes sans papiers redoutent de se rendre chez le médecin ou à l'hôpital par crainte d'être dénoncées".

On ne peut pas invisibiliser des groupes entiers de personnes ; on a donc tenté de les dissimuler, jusqu'à ce qu'il ne devienne impossible de prétendre qu'elles ne soient pas là. C'est la raison pour laquelle très peu de pays - dont l'Irlande, le Portugal et l'Italie - ont mis en place des mesures spéciales qui ont permis aux sans-papiers d'accéder en toute sécurité aux soins pendant la pandémie.

"Cette année a montré que la pandémie a exacerbé les vulnérabilités existantes de groupes au sein de la population et la nécessité encore plus grande de s'attaquer aux facteurs qui les rendent vulnérables", conclut M. LeVoy. "Si vous voulez être intelligent en matière de santé publique, n'excluez personne. La santé publique ne connaît pas de frontières et les virus ne sont pas détenteurs  de passeports".

Cet article est publié en partenariat avec le European Data Journalism Network et  Big Techtopia.


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