Actualité Etat d’urgence en Hongrie

Le coronacoup d’Etat de Viktor Orbán

Une nouvelle loi sur l’état d’urgence votée par le parlement a conféré au Premier ministre hongrois Viktor Orbán des pouvoirs élargis, transformant le pire cauchemar pour la liberté d’expression en réalité, au motif de lutter contre la crise du coronavirus. Les démocraties libérales parviendront-elles à éviter la contagion ?

Publié le 2 avril 2020 à 12:53

Il est rarissime d’être d’accord avec l’analyse politique effectuée par le parti d’extrême droite hongrois Jobbik. Mais nous vivons un moment inédit. "Aujourd’hui, la démocratie a été mise en quarantaine", a ainsi déclaré le président du Jobbik, Péter Jakab, après le vote parlementaire du 30 mars à Budapest.

Pourtant, il s’agit bien de cela. La démocratie est suspendue. La question de savoir si et quand cette quarantaine sera levée semble avoir moins de rapport avec la progression du coronavirus en Hongrie et en Europe qu’avec la soif de pouvoir du Premier ministre Viktor Orbán.

Lundi 30 mars, le Parlement hongrois a donc adopté – à une large majorité – une loi sur l’état d’urgence octroyant à Orbán et à son gouvernement des pouvoirs étendus pour faire face à la crise du coronavirus COVID-19. En pratique, cette décision signifie que le Parlement est suspendu.

Les politiciens et les experts de toute l’Europe ont exprimé leur indignation face au fait qu’Orbán puisse désormais gouverner par ordonnances. Mais cette situation est-elle vraiment si étonnante ? La Hongrie n’est pas le seul pays européen placé sous état d’urgence. Les droits démocratiques fondamentaux sont minés dans toute l’Europe, car la peur du virus se répand parmi les politiciens et les populations à une vitesse qui dépasse de loin le facteur de reproduction du SRAS-CoV-2, le nom scientifique du virus.

L’Autriche a été l’un des premiers pays d’Europe à réagir à la crise du coronavirus par une nouvelle législation. "§1. Pour empêcher la propagation de COVID-19, il est interdit de demeurer dans l’espace public". Ainsi va le premier paragraphe de la loi adoptée à l’unanimité par le Parlement autrichien, il y a près de trois semaines.

Voilà un remède de cheval.

Et de nombreux Etats membres de l’UE ont embrayé le pas. Si la liberté d’aller et venir de Boris Johnson est actuellement limitée en raison de sa contamination par le COVID-19, qui le contraint à gouverner par visioconférence, il est assez indéniable qu’il dispose de pouvoirs plus étendus que n’importe quel premier ministre britannique depuis Winston Churchill. La rhétorique martiale d’Emmanuel Macron s’inscrit dans la droite ligne des mesures draconiennes appliquées aujourd’hui en France, pays "en guerre".

Ainsi, l’état d’urgence est partout. Mais la loi adoptée lundi à Budapest comporte deux éléments qui font que l’évolution de la situation en Hongrie est différente de celle de la plupart des autres Etats européens.

Le coup d’Etat de Viktor Orbán est d’autant plus troublant que les pouvoirs hors normes conférés ainsi qu’à son gouvernement l’ont été pour une durée indéterminée. Il n’y a pas de limite de temps – car celle-ci est décidée par Orbán et son gouvernement uniquement. La déclaration formelle du ministre de la Justice selon laquelle le Parlement peut abroger la loi quand il le souhaite n’est qu’une formalité, creuse. Le Parlement dépend entièrement d’Orbán et de son parti, le Fidesz, qui détient une majorité des deux tiers à l’assemblée, ce qui lui assure toute la latitude nécessaire pour prendre n’importe quelle décision.

Le deuxième facteur qui rend la "démocrature" hongroise plus dictatoriale que les versions autrichienne, britannique, française ou italienne – et qui fait d’Orbán un véritable "Victateur" – est le sort réservé aux médias par la nouvelle loi.

Lorsque Donald Trump qualifie CNN et le New York Times de "fake news" et décrit les journalistes comme "les ennemis du peuple", le nombre de téléspectateurs et de lecteurs augmente. Les diatribes de Trump sur Twitter ont – quel paradoxe ! – été le salut d’au moins une partie de la presse de qualité américaine. Au moment de l’inauguration présidentielle de 2017, le “Times” et ses confrères étaient en effet très mal en point.

Imaginez donc qu’une telle accusation de diffuser des "fausses nouvelles" puisse être suivie de poursuites et même d’emprisonnement pour les journalistes désignés… C’est pourtant bien ce cauchemar pour la liberté d’expression qui est devenu une réalité en Hongrie. Diffuser de "fausses informations" dans le sillage du virus, ou même critiquer les mesures prises par le gouvernement pour faire face à la crise, peut conduire à jusqu’à cinq ans de prison.

Et qui décide de ce qu’est une "fausse nouvelle" ? Orbán et son gouvernement, évidemment.

Il n’y a pas de libéraux, a déclaré Orbán dans un récent discours sur l’état de la nation, "les libéraux ne sont que des communistes avec des diplômes universitaires". Qu’il utilise à présent une crise sanitaire internationale pour faire avancer la Hongrie vers un illibéralisme autoritaire ne devrait surprendre personne – ni en Hongrie ni à Bruxelles.

La crise du coronavirus peut difficilement être décrite comme l’heure de gloire de la démocratie libérale. Mais l’enjeu est de taille. Tout d’abord, la santé publique. Ensuite, et bien sûr, l’économie. Mais aussi le système démocratique lui-même : la société ouverte, avec ses droits et ses libertés, est soumise à une forte pression. En Hongrie, une alternative a été formée et formulée depuis longtemps. Le fait qu’elle reste une exception dépend notamment de la durée de l’état d’urgence européen. Lorsqu’il deviendra la règle, il sera déjà trop tard.

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