Idées Journal d’un Européen en temps de crise

Le drame autour des “coronabonds” ne doit pas cacher l’ampleur de la solidarité européenne

Après un cafouillage général et même sans coronabonds, la solidarité européenne est désormais à la hauteur du défi historique que constitue la crise inédite du Covid-19, explique l’essayiste Guillaume Klossa dans ce premier épisode du journal, qu’il tient pour l’Express.

Publié le 14 avril 2020 à 08:37

Contre toute attente, un mois après le début de la crise, la réponse européenne est plus rapide et plus forte que celle qu’on peut voir dans certaines grandes fédérations comme les Etats-Unis, le Brésil ou l’Inde. Reste que la perception des citoyens demeure marquée par le chacun pour soi et la tentation de repli qui ont prévalu les deux premières semaines qui ont suivi le début de la crise sanitaire en Europe. En cause, la course initiale aux masques et la fermeture non-coordonnée des frontières, puis la dramaturgie excessive autour des coronabonds qui a donné le sentiment que l’Europe était au bord de l’implosion.
Je suis de ceux qui ont, dans ces mêmes colonnes et dans d’autres grands médias du continent, [dénoncé(https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/nous-citoyens-europeens-sommes-effrayes-par-la-cacophonie-face-au-coronavirus_2120965.html) avec sévérité le 16 mars dernier le chaos des premiers pas de la gestion de la crise sanitaire et le retard à l’allumage de la solidarité européenne dans un appel contre la cacophonie des Européens face au coronavirus. L’honnêteté m’amène à constater que, trois semaines plus tard, l’Union se révèle désormais à la hauteur de la situation. Sa réponse est inédite dans son ampleur et dans ses modalités. Une nouvelle fois, c’est dans la crise que les Européens se dépassent et donnent un sens concret au projet d’intégration européenne.
La réalité d’abord, c’est que la solidarité sanitaire européenne, celle qui prime à l’heure grave où les Européens ont le sentiment que le Covid 19 menace leur vie, fonctionne désormais beaucoup mieux. Les Etats membres ont coordonné très largement leur stratégie de confinement, réduisant les risques de propagation. La Commission européenne a réactivé le dispositif d’achats publics de biens médicaux créé à l’occasion de la crise du H1N1 et coordonne, à l’échelle du continent, la réorientation de la production industrielle en faveur des équipements sanitaires et des médicaments. Réactive, elle a mis en place des dispositifs et un financement d’urgence pour accélérer la mise au point de vaccins et faciliter les essais cliniques notamment ceux concernant la fameuse chloroquine. Et tout cela est déjà opérationnel ! La solidarité humaine bat également son plein : des hôpitaux de toute l’Europe s’organisent pour accueillir des citoyens de l’Union, au détriment potentiel de malades dans leur propre pays, ce n’est pas rien. Cela pourrait être plus ambitieux, mais cela fonctionne déjà beaucoup mieux qu’au Brésil ou aux Etats-Unis. Dans ces fédérations, la faible coordination des mesures sanitaires accentue les risques de propagation inter-étatique du virus. La concurrence entre Etats fédérés pour s’approvisionner en masques, en respirateurs et médicaments y est telle qu’on assiste au doublement voire triplement des prix. Il y a donc aujourd’hui des raisons objectives de fierté européenne en matière de solidarité sanitaire.
La solidarité financière européenne n’a elle non plus jamais été aussi importante. Dans leur déclaration commune du 26 mars, soit moins de quinze jours après le début de la crise sanitaire en Europe, les dirigeants européens ont affirmé qu’ils étaient”pleinement conscients de la gravité des conséquences socioéconomiques qu’entraîne la crise du Covid-19” et qu’ils feraient “tout ce qui est nécessaire pour relever ce défi dans un esprit de solidarité”. Il avait fallu attendre plus de deux ans après le début de la crise de la zone euro pour obtenir en juin 2012 un tel engagement de solidarité des chefs d’Etat et de gouvernement alors que l’euro-zone était au bord de l’éclatement et que la Grèce et l’Italie se trouvaient en situation de faillite virtuelle.
Dès le 26 mars et compte tenu de la nature symétrique de ce choc qui touche toute l’Union, nos dirigeants avaient largement convergé sur la mise en œuvre de moyens sans précédent pour permettre aux familles, aux entreprises et aux Etats d’éviter une crise de liquidités qui s’accompagne de faillites en série. Les lignes d’un pré-accord existaient déjà pour mettre en place trois filets de sécurité en complément des 1000 milliards débloqués par la Banque centrale européenne (BCE) pour éviter une crise de liquidité et permettre aux Etats de mobiliser les moyens nécessaires à l’urgence. L’eurogroupe qui s’est conclu jeudi peu avant 23h n’a fait que préciser les modalités de cet accord historique et compléter les actions de la Commission européenne en matière de flexibilisation des règles du pacte de stabilité et d’utilisation des aides d’Etat.
La réaction européenne face à au risque de crise de liquidité et de solvabilité dépasse désormais par son ampleur le niveau de la réponse américaine : Ce sont ainsi plus de 2350 milliards d’euros cumulés qui sont mobilisés par les Etats-membres et l’Union européenne contre seulement 2000 milliards d’euros aux Etats-Unis. On est loin de la timidité de la réaction européenne à la dernière grande crise économique et financière. Et les plus précaires sont directement ciblés par les dispositifs mis en oeuvre. La BCE, organe fédéral de l’Union européenne, a conditionné son aide aux banques au fait que les PME et les entrepreneurs indépendants ne soient pas négligés, ce qui n’avait pas été fait lors de la précédente crise. La Commission européenne, avec son programme SURE d’aide au chômage technique, mis en place dans l’urgence et étendu à des Etats n’ayant pas de dispositifs de chômage partiel, va permettre d’éviter que des millions de travailleurs se retrouvent dans la détresse la plus totale comme c’est le cas aux Etats-Unis avec plus de quinze millions de travailleurs licenciés du jour au lendemain en trois semaines. Le modèle social européen est train de réaffirmer après des décennies de démembrement.
Reste que la dimension historique de la réaction européenne n’est pas encore pleinement perçue par nos concitoyens. En cause, les dramaturgies multiples et excessives autour des coronabonds, des obligations communes censées financer la relance post-crise sanitaire, qui ont monopolisé inutilement le débat public ces deux dernières semaines alors que la discussion sur l’ampleur et la stratégie de relance ne pourra avoir lieu que quand on aura une idée claire des modalités concrètes et du timing du déconfinement ainsi qu’un accord sur la nature de la relance qui doit être menée. Aussi, s’est imposée à tort dans le débat public d’un certain nombre de pays l’idée que s’il n’y avait pas d’accord sur la création de coronabonds, c’en était fini de l’Europe. Il faut dire qu’un débat parfois caricatural ayant des relents de guerre de religions s’est affirmé entre les pays du Sud “catholiques en détresse” et les pays du Nord “protestants radins” d’autant plus fortement que les gouvernements en place sont souvent des coalitions fragiles prises en otage par les composantes les plus populistes de leur opinion publique. En cause également, l’absence de dramaturge européen identifié par les opinions publiques qui donne une lecture politique commune des événements et qui dispose de relais puissants dans les sociétés civiles du continent. De mon expérience, et pour avoir été au cœur de la précédente grande crise économique et financière notamment lors de la dernière présidence française de l’Europe en 2008, c’est cette dimension narrative partagée de la politique européenne qui est indispensable pour que les Européens sortent renforcés de cette crise et non en lambeaux. Plus que jamais, l’Union doit soigner sa communication et éviter la multiplication des dramaturgies nationales qui mettent en avant les particularismes alors que ce qui caractérise la crise que nous vivons, c’est l’impact universel de ses conséquences sur nos vies.

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