Les “terres de sang”, oubliées de l’Europe

Publié le 27 août 2013 à 14:18

Cette année encore, Presseurop était partenaire du Prix du livre d’histoire de l’Europe décerné par l’Association des historiens. Le lauréat 2013, annoncé en juin, est Terres de Sang, de l’Américain Timothy Snyder. Cet ouvrage déjà traduit dans plus de vingt pays et distingué par de nombreux prix est une lecture fondamentale pour l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de l’Europe, et pour la mémoire de notre continent.
Timothy Snyder circonscrit son travail, fruit d’une recherche dans la littérature historique en un nombre impressionnant de langues, à la région particulière s’étendant de la Pologne à la Russie occidentale et comprenant l’Ukraine, la Biélorussie et les pays baltes. Cette région est ainsi délimitée et baptisée terres de sang parce que c’est là que les deux totalitarismes européens du XXème siècle, le nazisme et le stalinisme, se sont affrontés, chevauchés, succédés au prix de pertes humaines vertigineuses.

14 millions de personnes

Un chiffre revient en ouverture et en conclusion de Terres de Sang : 14 millions. 14 millions de personnes tuées entre 1933 et 1945 du fait de politiques délibérées décidées à Moscou et Berlin pour assouvir les visions idéologiques de Staline et Hitler. Timothy Snyder n’inclut dans ce décompte que les victimes d’actions délibérées, pas les civils fuyant la guerre ou les soldats morts au combat.
Peut-être fallait-il un historien non-européen pour orienter son regard et son analyse hors des sentiers de l’historiographie classique des années 30 et de la Seconde Guerre mondiale en Europe.
Timothy Snyder décrit la famine en Ukraine dans toute son horreur et sa perversité en la replaçant dans son contexte politique. Abordant la Grande Terreur stalinienne, il sort de l’évocation des grands procès de Moscou pour en montrer les conséquences pour les minorités ukrainiennes et polonaises. Remontant la chronologie, il détaille comment soviétiques et nazis ont déporté des populations, décimé des communautés et éliminé les élites des pays soumis à leur arbitraire. Analysant la mécanique de la Solution finale, il explique comment les aspects économiques se sont mêlés aux aspects idéologiques. Et quand il raconte la fin de la guerre, il relate le nettoyage ethnique de toutes les communautés - polonaises, ukrainiennes et surtout allemandes - qui se sont retrouvées du mauvais côté des frontières de l’après-conflit.

Un déchaînement de violence nulle part atteint

Là réside le grand mérite de Terres de Sang. Habitués à lire d’une part l’histoire de l’URSS et d’autre part une histoire de la Seconde Guerre mondiale centrée sur la montée du nazisme, l’invasion de l’Europe et sa libération par les forces alliées (un front très documenté et très présent dans la culture populaire) et les forces soviétiques (un front dont on ne connaît généralement que les batailles de Stalingrad et de Berlin), nous découvrons un vaste espace où se déroulent ces deux histoires et où se concentre un déchaînement de violence d’un niveau nulle part atteint dans le reste de l’Europe occupée.
L’enjeu historiographique et mémoriel n’est pas mince. Car l’Europe d’aujourd’hui est en grande partie fondée sur le traumatisme des deux guerres mondiales, le rejet du nationalisme et du totalitarisme, et la mémoire de l’Holocauste et de ses complicités dans chaque Etat. Or ce que nous dit Timothy Snyder, c’est que le totalitarisme et l’Holocauste ont atteint leur paroxysme sur des territoires extérieurs à l’Union européenne, ou en faisant partie depuis moins d’une décennie, et à ce titre largement absents de notre mémoire collective.
L’image du camp de concentration, habituellement associée au nazisme, illustre ces lacunes de la mémoire. Comme le rappelle Timothy Snyder, “la politique allemande d’extermination de tous les Juifs d’Europe fut mise en oeuvre non pas dans les camps de concentration, mais au bord des fosses, dans des fourgons à gaz et dans les usines de la mort de Chełmno, Bełżec, Sobibór, Treblinka, Majdanek et Auschwitz.” Auschwitz lui-même véhicule une mémoire imparfaite. Car “quoique l’usine de la mort d’Auschwitz fût la dernière installation à fonctionner, elle ne marqua pas l’apogée de la technologie de la mort : les pelotons d’exécution les plus efficaces tuaient plus vite, les sites d’affamement tuaient plus vite et Treblinka tuait plus vite. Auschwitz ne fut pas non plus le principal centre d’extermination des deux plus grandes communautés juives d’Europe, les Polonais et les Soviétiques. [...] A l’époque où les chambres à gaz de Birkenau entrèrent en activité au printemps de 1943, plus des trois quarts des Juifs victimes de l’Holocauste étaient déjà morts.[...] Auschwitz est la coda de la fugue de la mort.”

Une question souvent occultée

Timothy Snyder explique également qu’ “à Auschwitz moururent plus de Polonais non juifs que de Juifs d’aucun autre pays européen à deux exceptions près : la Hongrie et la Pologne elle-même.” Cette précision, loin de relativiser l’ampleur et la particularité de la Shoah, ouvre la deuxième grande perspective du livre : la manière dont les terres de sang, ballottées d’un régime à l’autre au gré des changements de frontières, ont payé le prix des expériences politiques stalinienne et hitlérienne.
Derrière les statistiques, l’historien raconte des histoires et donne un nom à certaines de ses morts. Paysans ukrainiens, partisans ukrainiens, polonais ou biélorusses, intellectuels et notables polonais, estoniens, lettons ou lituaniens, simples citoyens des minorités polonaise ou ukrainienne, prisonniers de guerre soviétiques : tous ont souffert de la collectivisation et des persécutions nationales menées par Staline, de la colonisation raciale de l’Est menée par Hitler, des crimes de guerre des deux camps. Observateur impartial, Timothy Snyder relate aussi les exactions des différents groupes ethniques et politiques les uns envers les autres, que ce soit par opportunisme ou parce que l’affrontement soviéto-nazi ne laisse que des mauvais choix pour survivre.
C’est donc le double tableau de pays redessinés par le pacte germano-soviétique de 1939 et le rapport de force de 1945, et de sociétés décimées et déchirées que dresse Timothy Snyder. De ce fait, il pose une question souvent occultée dans le reste de l’Europe, celle du rapport des terres de sang à leur histoire, à la Russie et l’Union européenne.
A la fin du livre, il décrit comment l’URSS et les régimes communistes mis en place par Staline en “Europe de l’Est” ont instrumentalisé la mémoire de la guerre pour asseoir leur pouvoir et orienter la vision idéologique de leurs régimes. Aujourd’hui, la Pologne et l’ancien bloc de l’Est font partie de l’UE, les républiques soviétiques sont devenues indépendantes et trois d’entre elles sont également entrées dans l’UE. Pendant que l’Europe affrontait son passé (avec plus ou moins de difficultés) et se construisait politiquement, les pays des terres de sang ont évolué séparément, sur des bases tronquées et différentes.
L’héritage commun que partagent la “vieille” et la “nouvelle” Europe sur cette période cruciale de l’histoire de notre continent est donc probablement très léger. Il est pourtant essentiel à la construction d’une véritable identité européenne et à l’établissement d’une politique cohérente de l’UE envers son voisinage oriental.
La critique littéraire polonaise Maria Janion l’avait bien compris lorsqu’elle déclara, lors de l’adhésion de son pays à l’UE : “Oui à l’Europe, mais avec nos morts.” Timothy Snyder nous donne à connaître ces morts, qui sont aussi les nôtres.

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