Opinion La crise en Afghanistan

L’Europe doit s’activer avec urgence pour reconstruire l’Afghanistan

Le récent retour des talibans au pouvoir en Afghanistan a provoqué un gel de l'aide internationale et une grave crise humanitaire. Rossella Miccio, présidente de l’ONG Emergency, explique pourquoi le pays ne retrouvera pas la paix et le développement sans une culture de la coopération, de la santé et du respect des droits humains. Pour cette raison, et pour éviter une nouvelle vague de réfugiés, souligne-t-elle, l'Europe doit faire sa part.

Publié le 1 décembre 2021 à 14:09

En Afghanistan, la guerre fait rage depuis plus de 40 ans. Les statistiques sont impitoyables : en 2019, le taux de mortalité chez les enfants de moins de cinq ans s’élevait à 6 % en Afghanistan, contre 0,4 % en Europe. Les Afghans, qui avaient commencé à nourrir un espoir de paix en 2002, réalisent désormais avec amertume que leur réalité quotidienne ne s’améliore pas, même si les acteurs du conflit ont changé. La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) n’a commencé à recueillir les données sur les victimes civiles qu’en 2009. De cette date au 30 juin 2021, on dénombre 116 076 victimes au total, dont 40 218 morts et 75 858 blessés.

Ces chiffres, même s’ils ne reflètent que partiellement la réalité, illustrent le destin tragique vécu par les Afghans : en les examinant, on pourrait facilement tomber dans le récit du pays sans espoir. Pourtant, certains acteurs, présents depuis longtemps aux côtés de la population, refusent d’abandonner et continuent à œuvrer activement pour faire respecter les droits humains. 

EMERGENCY est une ONG active en Afghanistan depuis 1999, avant le début de la guerre contre le terrorisme. Elle n’a jamais quitté le pays depuis ; les photographies de ses hôpitaux sont souvent utilisées pour illustrer la réalité sur le terrain. Tout a commencé dans la vallée du Pandchir par l’ouverture d’un centre de chirurgie pour soigner gratuitement les victimes de guerre, puis un centre pédiatrique et une maternité se sont ouverts dans le même complexe.

Le deuxième centre chirurgical dédié aux victimes de guerre a ouvert en avril 2001 à Kaboul, alors toujours aux mains des Talibans. En 2004, nous avons ouvert le centre chirurgical de Lashkar Gah, dans la province pachtoune de l’Helmand, au sud du pays. Ces établissements sont liés à un réseau constitué de 44 postes de premiers secours et à une couverture clinique sur plus de 30 districts. Ces établissements ont fourni un point de vue privilégié pendant les 22 dernières années, leur permettant d’être témoin de l’évolution du conflit.

Les données collectées par la MANUA révèlent une tendance constante d’augmentation du nombre de victimes civiles et du niveau de violence. Les hôpitaux de EMERGENCY ont vu le nombre de patients reçus augmenter de 632 % entre 2001 et 2020, passant de 686 blessés par an à 5 021, avec un pic de 7 106 patients en 2018. Parmi les victimes de guerre traitées dans nos hôpitaux, 40 % sont des femmes et des enfants.

Si le travail au sein des hôpitaux confirme les données statistiques, il constitue également un exemple d’accomplissement d’une politique de coopération pour faire respecter les droits humains. 


Notre devoir moral nous ordonne d’établir les jalons de la paix. Pour cela, nous devons agir pour faire respecter les droits humains ; les mots ou même les armes ne suffisent plus.


En 22 ans, EMERGENCY a dépensé environ 133 millions d’euros en Afghanistan, collectés auprès de donateurs privés et institutionnels et, plus récemment, du gouvernement afghan. Cette somme n’a pas seulement financé les soins pour des millions de personnes, mais a également permis de former de nouveaux médecins spécialistes et du personnel de santé, offrant à environ 2 500 Afghans un emploi. Le travail effectué dans les hôpitaux montre qu’un investissement dans le secteur de la santé est un investissement d’avenir pour la population afghane. 

Ce secteur permet la reconstruction de services essentiels et la création d’emplois, y compris pour les femmes. La santé est parmi les rares secteurs dans lesquels le nouveau gouvernement autorise explicitement la participation active de personnel féminin, y compris sa formation. Pour reconstruire le pays dévasté par la guerre, la création d’emplois et l’offre de formations sur le long terme et certifiantes sont donc essentielles ; cela doit conduire à créer du développement, restaurer la dignité humaine, faire renaître un espoir, améliorer les services et poser les fondations d’une société plus saine.

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Pourtant, aujourd’hui encore, la situation politique n’a pas retrouvé sa stabilité et la crise économique pourrait encore amener une autre guerre civile qui profiterait à un islamisme extrémiste plus radical que celui des Talibans, encore très actifs dans plusieurs provinces. En outre, selon le World Food Programme, sur les plus de 39 millions d’Afghans encore dans le pays, quelque 23 millions seront exposés à la famine cet hiver. Il est urgent de garantir leur protection et envoyer aux Afghans une aide humanitaire est urgent.

Les Nations Unies ont lancé un appel de fonds urgent pour atteindre 1,2 milliards de dollars d’aide humanitaire et de coopération pour le développement auquel il faut contribuer. EMERGENCY s’associe à d’autres organisations actives dans le pays pour demander aux décideurs européens de prendre rapidement les mesures nécessaires pour envoyer une aide humanitaire à la population afghane, ainsi que pour restaurer les transferts bancaires essentiels pour financer les projets d’aide humanitaire en cours et à venir. 


Nous devons nous opposer à l’actuelle fermeture de nos frontières européennes au nom de la sécurité et de la maîtrise de l’immigration


Pourtant, ce serait faire preuve de myopie que de ne considérer que les Afghans encore en Afghanistan. On observe déjà une augmentation de l’émigration, souvent vers les pays européens. Ceux qui entreprennent ce voyage ont des besoins importants et doivent être accueillis correctement. Nous devons nous opposer à l’actuelle fermeture de nos frontières européennes au nom de la sécurité et de la maîtrise de l’immigration.

Même si les pays européens refusent de s’engager à accueillir les réfugiés afghans, cela n’empêchera pas ces mêmes réfugiés d’arriver à nos frontières. Nous devons étendre la protection internationale aux Afghans qui frappent aux portes de l’Europe depuis plusieurs années et quittent désormais leur pays, pour protéger la dignité humaine et les droits humains. 

Notre devoir moral nous ordonne d’établir les jalons de la paix. Pour cela, nous devons agir pour faire respecter les droits humains ; les mots ou même les armes ne suffisent plus. Ces derniers mois, le pays a, de nouveau, fait la Une des médias de par le monde, mais malgré le regard international braqué sur eux, les Afghans se sont retrouvés seuls face au chaos causé par la guerre, trahis autant par une élite politique locale incapable et indifférente au sort du pays, que par la communauté occidentale qui n’a pas pu tenir les promesses faites ces vingt dernières années. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons répondre aux attentes de la population afghane, que la communauté internationale a entretenues pendant vingt ans avant de les trahir.


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