Idées Art contemporain
On n'y voit que du noir ? | Image : Voxeurop

Pierre Soulages, un artiste “profondément européen”

Le maître de l’”outrenoir”, qui a fait de cette non-couleur sa marque de fabrique et qui s’est éteint le 26 octobre dernier, avait un très fort sentiment d’appartenance à l’Europe, : “c’est l’Europe qui m’a donné ma chance”, avait-il confié à l’essayiste Guillaume Klossa, qui lui rend ici hommage.

Publié le 4 novembre 2022 à 14:57
On n'y voit que du noir ? | Image : Voxeurop

Le maître de la lumière, le maître de l’outrenoir s’en est allé. Pierre Soulages aura attendu le lendemain de ses noces de chêne avec Colette la femme de sa vie qui l’aura autant accompagné que conseillé au quotidien pour s’en aller. Son décès, le 26 octobre, a été salué comme rarement depuis la mort de Picasso, avec en outre une avalanche de messages sur les réseaux sociaux sans précédent pour un artiste. 

Soulages, mort à quelques semaines de ses 103 ans, est ce que les suisses appellent un trésor national. Une source de fierté nationale. Il faut dire que la peinture de Soulages parle à toutes les générations comme le succès populaire de son exposition au Louvre, cas unique pour un peintre vivant, l’a prouvé. Son outrenoir reste d’une modernité absolue et ne cesse d’inspirer les jeunes générations d’artistes. Mais sait-on que cet homme vénéré dans notre pays se sentait profondément européen et que les guerres mondiales ont joué un rôle clé dans sa peinture ?

Le 25 décembre 2017, à 19h58, je reçois un appel inconnu sur mon portable. Je ne réponds pas, c’est le lendemain de Noël et je suis en famille. Curieux, j’écoute le message. “Ici Pierre Soulages, pourriez-vous me rappeler ?”. Je m’empresse de le rappeler. Le maître, avec sa voix chaleureuse, me dit qu’il vient de lire mon récit Une jeunesse européenne et qu’il serait content que je vienne le voir chez lui à Sète pour parler d’Europe. 

Quelques temps plus tard, je le retrouve avec sa femme dans sa maison sétoise, qui domine la Méditerranée. “Je voulais vous dire”, me dit-il, “que je suis profondément européen. Vous savez, c’est l’Europe qui m’a donné ma chance”. Il m’explique qu’au lendemain de la guerre, qu’avec sa femme Colette, il côtoyait dans son quotidien parisien de nombreux artistes européens comme l’allemand Hans Hartung, son ex-future femme la Norvégienne Anna-Eva Bergman, ou le suisse Gérard Schneider, tous trois aujourd’hui défendus par le galeriste Perrotin, et beaucoup d’autres qui l’ont inspiré et ouvert à d’autres univers. 

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Et que c’est Hans Hartung, à un moment où les galeristes et musées français ignoraient complètement son travail qui l’a associé à une tournée d’artistes en Allemagne pour laquelle on lui a demandé, à lui le plus jeune, de réaliser l’affiche. Et que c’est cette tournée allemande et européenne l’a véritablement mis sur l’orbite du succès. Elle lui a également de permis de se faire repérer par une grande galerie américaine et a lancé sa carrière aux Etats-Unis.  Suscitant par effet de ricochet l’intérêt d’un monde de l’art français très conservateur et replié sur lui-même.

Sans l’Europe… bien avant la France”, me dit-il, “je suis convaincu que ma carrière n’aurait pas démarré de la même manière”. Il fallait aussi du courage et un esprit de réconciliation qui transcende les frontières et les préjugés pour inviter au lendemain de la guerre de jeunes artistes français en Allemagne, ajoute-t-il. Un esprit dont on a plus que jamais besoin aujourd’hui.

Nous continuons à parler peinture. En discutant, il s’interroge sur l’utilisation du noir. L’utilisation du noir, symbole du néant, comme source de lumière, n’est-elle finalement pas une manière d’exorciser les horreurs de la deuxième guerre mondiale ? Il me confie également que la science le passionne, et qu’outre le Louvre où il est extrêmement fier d’être bientôt exposé, une première pour un peintre vivant, un de ses récents grands bonheurs a été une exposition qui lui a été consacré à l’EPFL, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne qui lui a permis de rencontrer de jeunes étudiants ingénieurs et chercheurs.

La science et en particulier la physique qui reste un des domaines d’excellence des Européens le passionnent. Alors que les canons sont de retour en Europe, c’est un militant de la pax Europea et d’une renaissance européenne par l’art et la science qui nous quitte. Au moment où le dialogue entre Paris et Berlin se fait difficile, c’est un apôtre du dépassement des purs intérêts nationaux qui s’en va. Les enseignements de Soulages ne sont pas seulement artistiques, ils sont civiques.


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