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Recyclage fantôme : comment les Big Oil font passer leurs produits pour du plastique “vert”

Le géant pétrolier Saudi Aramco, première entreprise au monde en termes de contribution au réchauffement climatique, fournit aux marques du plastique fabriqué en grande partie à partir de pétrole brut et étiqueté comme "recyclé". Cédant au lobbying de l'industrie pétrochimique, l'UE a légalisé cette pratique trompeuse et la subventionne à hauteur de plusieurs millions d'euros.

Publié le 27 janvier 2026

Dans les supermarchés européens, les produits des grandes marques de l’alimentation tels que Unilever, Mondelez, Mars, Kraft Heinz et Garofalo sont de plus en plus souvent vendus dans des emballages présentés comme recyclés ou dont la production à causé de faibles émissions. Pour les consommateurs qui souhaitent acheter de manière responsable, ces messages suggèrent une avancée vers une économie circulaire.

Pourtant, derrière bon nombre de ces promesses se cache SABIC, la branche plastique de Saudi Aramco. Notre enquête révèle que le programme de recyclage phare de l'entreprise utilise un procédé fortement dépendant des combustibles fossiles, ce qui soulève des questions quant à la réalité des bénéfices pour l'environnement.

Comme d'autres grandes entreprises pétrochimiques, SABIC promeut ses matériaux comme étant “circulaires” et respectueux du climat. Dans la pratique, cependant, leur production dépend encore majoritairement des combustibles fossiles.

Consumentenmerken met SABIC gerecycled plastic copy
Produits alimentaires utilisant des emballages fournis par SABIC, avec le pourcentage de plastique recyclé et les principaux revendeurs.

Derrière les emballages “recyclés” : Saudi Aramco

Saudi Aramco a été identifiée comme la plus grande entreprise contributrice au changement climatique, responsable au fil des ans de dizaines de millions de tonnes d'émissions de gaz à effet de serre relâchées dans l’atmosphère. Dans le même temps, elle s'est opposée aux efforts internationaux visant à réduire la production de plastique.

Les enjeux sont énormes. L'Europe génère environ 30 millions de tonnes de déchets plastiques chaque année, dont la plupart sont incinérés, mis en décharge ou se retrouvent dans l'environnement. À l'échelle mondiale, la grande majorité des plastiques est produite à partir de sources fossiles, tandis que seuls environ 6 % des plastiques sont recyclés.

Alors que la demande de pétrole dans le secteur de l'énergie diminue progressivement, les plastiques pourraient être en passe de devenir un moteur de croissance majeur pour les entreprises fossiles. L'Agence internationale de l'énergie a mis en garde contre le fait que les produits pétrochimiques pourraient bientôt stimuler la consommation de pétrole, renforçant ainsi les incitations de l'industrie à augmenter la production plutôt qu'à la réduire.

Dans ce contexte, SABIC et ses concurrents ont défendu le recyclage chimique comme une solution technologique capable de concilier croissance continue de la production de plastique et objectifs climatiques.

Notre enquête montre comment Saudi Aramco, par l'intermédiaire de SABIC, fournit des plastiques labellisés “recyclés” à des marques soucieuses d'attirer des consommateurs sensibilisés à l'environnement.

Le recyclage chimique et la promesse de la pyrolyse

SABIC produit des plastiques d'emballage courants tels que le polypropylène et le polyéthylène à l'aide du recyclage chimique, en particulier la pyrolyse, un procédé consistant à chauffer les déchets plastiques pour produire une matière première semblable à du pétrole et pouvant être transformée en nouveaux polymères.

Pour s'assurer cette matière première, SABIC s'est associé à Plastic Energy, une entreprise de recyclage soutenue par des investisseurs privés. Plastic Energy transforme les déchets plastiques mixtes en huile de pyrolyse, qui est ensuite traitée dans les vapocraqueurs de SABIC, des fours à forte consommation d'énergie qui décomposent les hydrocarbures en éléments constitutifs du plastique. 

Les produits obtenus sont commercialisés dans le cadre d'un circuit fermé qui réduit les émissions et évite que les déchets ne finissent dans les décharges. Mais pour certaines critiques, la réalité est bien plus complexe.

Des économies de carbone exagérées ?

La propre analyse du cycle de vie (life-cycle assessment) de SABIC reconnaît que la production de plastique par pyrolyse émet entre 6 % et 8 % de gaz à effet de serre en plus que la fabrication de plastique directement à partir de pétrole vierge.

Pour présenter un avantage climatique, l'analyse soustrait les émissions qui auraient hypothétiquement résulté de l'incinération des mêmes déchets, produisant ce qui semble être une économie nette. Les experts interrogés par Voxeurop remettent cependant en question cette méthodologie. “Ce qui importe, c'est ce qui est réellement émis, et non les émissions hypothétiques évitées sur le papier”, déclare Helmut Maurer, ancien expert à la Direction générale de l’environnement de la Commission européenne.

Le recyclage mécanique, qui consiste à trier, nettoyer et refondre le plastique, est largement considéré comme moins coûteux et nettement moins émetteur de gaz à effet de serre (GES). Le recyclage chimique nécessitant des températures élevées et un traitement complexe, certaines études suggèrent qu'il peut émettre jusqu'à neuf fois plus de GES.

Les analyses du cycle de vie – comme celle produite par SABIC pour justifier ses activités – peuvent, selon certains chercheurs, être formulées de manière sélective en fonction de différentes hypothèses, ce qui permet aux entreprises d'obtenir des résultats favorables.

Pourquoi le recyclage chimique stimule la production de plastique vierge

Le fait que le processus continue de dépendre des matières fossiles est encore plus problématique. L'huile de pyrolyse est corrosive et ne peut généralement pas être utilisée seule. Comme le confirment des documents de géants de l’industrie comme Total Energies, elle ne représente souvent qu'une petite fraction de la matière première totale et nécessite d’être diluée dans de grands volumes de naphta, un dérivé du pétrole brut.

Les données publiques suggèrent que SABIC n'a utilisé que quelques milliers de tonnes de matériaux recyclés en Europe, tout en alimentant ses fours avec des millions de tonnes de matières fossiles.

L'ensemble du processus est faussement qualifié de recyclage”, explique Maurer. “En réalité, l'utilisation de combustibles fossiles augmente, car il faut encore ajouter des matières premières vierges.”

Lee Bell, conseiller politique au Réseau international pour l'élimination des polluants (International Pollutants Elimination Network, IPEN), partage cet avis : “L'industrie et les pays producteurs de pétrole encouragent le recyclage chimique afin de préserver la croissance du plastique et les profits tirés des énergies fossiles”. Au-delà des préoccupations climatiques, explique Bell, les huiles de pyrolyse peuvent également contenir des contaminants dangereux susceptibles de libérer des polluants persistants, des substances toxiques résistant à la dégradation.

Une technologie qui peine à se développer

Malgré des investissements importants, le recyclage chimique n'a pas encore été déployé à grande échelle. Plastic Energy s'était engagé à construire dix usines européennes capables de traiter des centaines de milliers de tonnes de déchets. Seules quelques-unes sont actuellement opérationnelles, tandis que plusieurs projets ont été retardés, réduits ou annulés malgré des financements publics et privés substantiels.

Dans toute l'Europe, pas moins de 60 installations annoncées n'ont jamais vu le jour, renforçant les doutes quant à la viabilité économique de cette technologie.

Usines de recyclage chimique
Usines de recyclage chimique annoncées, reportées, annulées et opérationnelles en Europe. | Infographie : ©Francesco Cerqua et Ludovica Jona.

La plupart des usines de pyrolyse que j'ai vues au cours des 25 dernières années ont été mises en veilleuse ou ont échoué”, explique Stefano Consonni, professeur au département de l'Energie à l'Ecole polytechnique de Milan. “Après des décennies de revers, nous devons nous demander pourquoi cette voie est toujours encouragée.”

Parallèlement, les importations bon marché de plastiques fossiles en provenance des Etats-Unis et de Chine continuent de nuire aux recycleurs, contribuant à la perte d’une capacité de recyclage de près d'un million de tonnes en Europe ces dernières années.

L’intense lobbying de l’industrie à Bruxelles

Les entreprises pétrochimiques ont renforcé leurs ambitions en matière de recyclage chimique tout en intensifiant leurs efforts de lobbying à Bruxelles. Leurs pressions ont contribué à faire accepter par les régulateurs l'approche du “bilan massique”, une méthode comptable au cœur de leur modèle économique.

Bilan massique : une méthode comptable, pas une garantie physique
Dans le recyclage chimique, les déchets plastiques recyclés (tels que l'huile de pyrolyse) sont mélangés à de grandes quantités de matières premières fossiles vierges dans des usines. Une fois mélangés, les matériaux recyclés et fossiles ne peuvent plus être séparés physiquement.
L'approche du bilan massique permet aux entreprises d’attribuer le contenu recyclé “sur papier” à certains produits, même si ceux-ci ne contiennent en réalité que peu ou pas de matériaux recyclés.
Si cinq tonnes de matières premières recyclées sont mélangées dans un processus produisant 100 tonnes de plastique, une entreprise peut étiqueter cinq tonnes de production comme “100 % recyclées”, même si ces produits peuvent encore contenir jusqu'à 95 % de matières fossiles vierges. Ce système gonfle les déclarations relatives au contenu recyclé et aux économies de carbone associées tout au long de la chaîne de valeur, des producteurs pétrochimiques aux emballages destinés aux consommateurs, malgré un recyclage physique minimal.

Pour certaines organisations de défense de l’environnement, ces affirmations induisent les consommateurs en erreur et gonflent les économies de carbone déclarées tout au long de la chaîne d'approvisionnement.

Les représentants de l'industrie répliquent que des lignes de traitement séparées seraient économiquement inefficaces et qu'une comptabilité flexible est nécessaire pour augmenter les investissements. Le fait que près de 40 % du plastique est utilisé pour les emballages rend ce secteur lucratif particulièrement appétissant.

Animation réalisée par Alexia Barakou.

Au cours des cinq dernières années, tous les grands acteurs du secteur se sont précipités pour vendre du plastique recyclé chimiquement aux fabricants d'emballages et signer des contrats d'achat avec des fournisseurs d'huile de pyrolyse à travers l'Europe, ce qui leur permet d'affirmer que leurs produits contiennent des matières premières circulaires. L’entreprise Shell a ouvert la voie à cet égard.

Certification et affirmations contestées

Le système repose en grande partie sur des programmes de certification volontaires tels que l'International Sustainability and Carbon Certification (ISCC), dont les certificats circulent entre les parties prenantes, des usines de recyclage aux marques grand public.

Pour certains, ce système fondé sur des documents permet de commercialiser des emballages comme étant durables même lorsqu'ils ne contiennent aucune molécule recyclée. “Le contenu recyclé doit faire physiquement partie du produit final grâce à un tri ou à un mélange contrôlé”, explique Lauriane Veillard, responsable des politiques de recyclage chimique et de conversion du plastique en carburant au sein de l'ONG Zero Waste.

Le débat apporte également son lot d’interrogations juridiques : selon certains experts, les mentions relatives au bilan massique pourraient entrer en conflit avec la nouvelle directive européenne sur l'autonomisation des consommateurs si la circularité ne pouvait être garantie.

La controverse s'étend au-delà de l'Europe : la Californie a par exemple qualifié de frauduleux un cadre similaire dans le contexte d'un litige contre ExxonMobil.

Marques grand public et distribution

Malgré l'incertitude, les marques multinationales continuent d'adopter des emballages liés à l’entreprise SABIC alors qu'elles se préparent à des exigences de recyclage plus strictes.

Des chaînes de distribution telles que Carrefour, Coop et Tesco vendent des produits emballés dans du plastique recyclé chimiquement, touchant ainsi des millions de consommateurs.

Tesco, par exemple, collecte les plastiques souples dans ses magasins britanniques et collabore avec Plastic Energy et SABIC pour les transformer en nouveaux emballages, notamment les récipients micro-ondables Heinz mis en avant comme contenant des matériaux recyclés à faibles émissions de carbone.

De nombreuses marques contactées dans le cadre de cette enquête ont refusé de commenter leurs partenariats.

Atteindre les objectifs de lUE ou les contourner ?

Le nouveau règlement européen sur les emballages et les déchets d'emballages (PPWR) vise à augmenter la teneur en matériaux recyclés dans les emballages, avec des objectifs pouvant atteindre 65 % d'ici 2040.

Le recyclage chimique est nécessaire pour atteindre ces objectifs, avance la Commission européenne, qui part du principe que le recyclage mécanique seul ne peut fournir suffisamment de matériaux pour des applications sensibles telles que les emballages alimentaires.

Pourtant, le fossé entre ambition et réalité reste immense. Le recyclage chimique ne traite actuellement qu'une infime partie des déchets plastiques européens. Autoriser l’inclusion des plastiques à forte émission dans les objectifs de recyclage pourrait également entrer en conflit avec la taxonomie de la finance durable de l'UE, alors même que les gestionnaires d'actifs injectent des milliards dans les entreprises pétrochimiques par le biais de fonds verts réglementés par l'Union européenne.

Argent public, bénéfices privés

Les leaders du secteur reconnaissent que les plastiques recyclés chimiquement sont plus chers que les matériaux vierges ; pour eux, subventionner le processus de recyclage est essentiel pour atteindre à terme une capacité de traitement industrielle.

Les mécanismes de financement de l'UE ont déjà injecté environ 760 millions d'euros dans des projets de recyclage chimique sous forme de subventions et d'investissements en capital, souvent avec des exigences limitées en matière de performance climatique.

De nombreux programmes, tels que Horizon 2020, InvestEU ou le Fonds pour l'innovation, permettent aux entreprises de démontrer leurs avantages en utilisant les “émissions évitées, c'est-à-dire en comparant leurs processus à l'incinération des déchets plutôt qu'à des alternatives à faible teneur en carbone. La plupart des entreprises financées par l'UE, y compris le groupe autrichien OMV (propriétaire de Borealis), procèdent ainsi. Seules quelques-unes, telles que l'italienne ENI et la finlandaise Neste, utilisent le plastique vierge comme référence. D'autres comparent les émissions combinées des deux références.

Les organisations de défense de l’environnement, quant à elles, font valoir que les fonds publics devraient plutôt soutenir les technologies qui ont prouvé leur efficacité pour réduire les émissions au niveau des procédés industriels.

Pour les consommateurs, il en résulte une image faussée : les affirmations spectaculaires en matière de réduction des émissions de carbone reflètent souvent des compensations comptables plutôt que des réductions réelles.

Le procédé reste quant à lui très opaque, car de nombreuses méthodologies relatives au cycle de vie restent confidentielles malgré les appels à la transparence qui ont été portés jusqu'au Médiateur européen.

Règles faibles, impact incertain

Des normes comptables imparfaites et des subventions généreuses risquent de compromettre l'objectif de l'UE en matière de réduction des émissions liées au plastique afin d'atteindre la neutralité climatique d'ici 2050.

Les pouvoirs publics européens affirment que les critères de durabilité sont encore en cours d'élaboration, mais ils n'ont pas exclu de comptabiliser les plastiques à fortes émissions dans les quotas de recyclage.

Pour les défenseurs de l'environnement, une réglementation serait plus bénéfique pour le climat, car elle permettrait d'améliorer la conception des produits, d'éliminer les additifs toxiques et de développer les systèmes de réutilisation. Selon certaines recherches, combiner recyclage mécanique et plus grande réutilisabilité pourrait réduire les émissions de manière beaucoup plus efficace que le recours à des processus chimiques.

Le débat dépasse, en fin de compte, la question de la technologie à employer, avancent certaines critiques. “Une grande partie du plastique destiné au recyclage chimique ne devrait tout simplement pas exister”, conclut Helmut Maurer, conseiller de la Commission européenne. Selon lui, il n’est pas question pour l'industrie “de protéger la planète, mais de protéger la production continue de plastique et les profits liés au combustibles fossiles”.

🤝 Cet article est le résultat d'une enquête transfrontalière coordonnée par la journaliste indépendante Ludovica Jona, avec les médias The Guardian (Royaume-Uni), Voxeurop, Mediapart (France), Altreconomia (Italie), Público (Espagne), Investigative Reporting Denmark, Deutsche Welle (Allemagne) et les journalistes Lorenzo Sangermano et Lucy Taylor. Sa production a été soutenue par une subvention du fonds Investigative Journalism for Europe (IJ4EU). L'Institut international de la presse (IPI), le Centre européen du journalisme (EJC) et tous les autres partenaires du fonds IJ4EU ne sont pas responsables du contenu publié et de l'usage qui en est fait.

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