Un pour tous, tous pour un !

L'idée d'un Fonds monétaire européen pour venir en aide aux pays qui, comme la Grèce, font face à un endettement qui menace la stabilité de l'euro, fait son chemin. Ses opposants, notamment en Allemagne, doivent se souvenir que l'Europe a su faire preuve de solidarité au moment de l'unification.

Publié le 15 mars 2010 à 14:46
Le Fonds monétaire européen, une banque à qui parler. Photo: Erik Dreyer

Les 15 et 16 mars, l’Europe se penche de nouveau sur le cas de la Grèce [les ministres des Finances de l'UE discutent d'une aide qui pourrait atteindre quelque 25 milliards d'euros]. Mais en fait, elle se penche surtout sur elle-même. Le Premier ministre grec, Georges Papandréou, lui a rendu un très grand service en accélérant la marche vers une véritable union économique.

Après avoir fait adopter à son pays un plan d’austérité des plus draconiens, il s’est lancé à l’assaut de ces financiers qui spéculent contre l’euro. Et il a placé l'Union européenne devant ses responsabilités, annonçant que si celle-ci ne remplissait pas sa part du contrat, c’est-à-dire soutenir la Grèce dans l’adversité, elle ferait appel au Fonds monétaire international (FMI). Ce qui reviendrait à entériner l’inanité internationale de la monnaie unique.

Le débat public a dès lors pris un tour inattendu. On met en avant non plus le danger grec (qui a été exagéré : son économie ne représente que 0,3 % de la zone euro), mais la nécessité d’une riposte européenne. Chacun y va de sa recette, pour le cas, plus que probable, où la Grèce aurait besoin d’aide afin d’éviter l’enchérissement excessif de ses émissions de dette souveraine, pouvant conduire à un défaut de paiement.

Un trésor commun de guerre pour réagir rapidement

La question de la Grèce n’est pas seulement une affaire intérieure grecque, elle concerne l’euro. Plus que jamais, il importe de renforcer les mécanismes de l’union monétaire et d’évoluer vers une union économique contraignante, plus seulement volontaire. Parmi ces mécanismes, permanents et préventifs, devrait figurer un Fonds d’urgence permettant de remettre à flot des pays en difficulté. Un tel Fonds serait soumis à des conditions d’accès très strictes (afin de parer à toute tentation de laxisme et de mauvaise gestion), mais claires et universelles.

En bonne logique, ce Fonds devrait être financé par le budget commun : disposer d’un trésor de guerre protège contre les coups durs et permet de réagir rapidement, comme l’a fait Washington après la faillite de la banque Lehman Brothers.

Une variante de cette idée vient d’être lancée par Daniel Gros, directeur du groupe de réflexion le plus en vue de Bruxelles, le Center for European Policy Studies (CEPS), dans un document co-écrit avec un important économiste de la Deutsche Bank, Thomas Mayer, et intitulé Towards a Euro(pean) Monetary Fund ["Vers un Fonds monétaire européen"].

L’Allemagne devrait donner l’impulsion nécessaire au FME

Ce FME serait le pendant européen du FMI, dont l’intervention n’a pas lieu d’être, font valoir ces auteurs. Car si le pays en crise venait à se replier derrière ses frontières (comme l’Argentine en 2001), on ne pourrait plus le discipliner — et ce drame de l’euro finirait en tragédie. Avec le FME, la solidarité européenne ne serait plus un vain mot. Paradoxalement, le fonds serait financé par les pays les moins respectueux des paramètres de Maastricht, ce qui serait l’aspect le plus polémique de cette proposition.

Si la Grèce a dû prouver qu'elle pouvait revenir à davantage de sérieux, l'heure est maintenant venue pour l'Allemagne de donner l'impulsion nécessaire, de faire une croix sur la juste colère du contributeur "net" lésé par un pique-assiette tricheur – Athènes - qui a falsifié ses comptes et manqué à ses engagements.

Il vaudrait mieux en appeler à l'intérêt général qu' avoir recours à l'autorité. En effet, l'union monétaire a bénéficié à tout le monde grâce à sa stabilité : cette dernière a permis de repousser les tourmentes internes et les mouvements spéculatifs externes pendant dix ans. L’union monétaire a également bénéficié à tous par la faiblesse de ses taux d'intérêts, par l'importance internationale de sa devise qui, contrairement au mark, est devenue une monnaie de réserve, par ses incitations à assainir les finances publiques.

L'intérêt général mieux que l'autorité

Il est vrai que les pays les moins prospères, bénéficiaires nets de l'aide européenne (les pays méditerranéens entre autres), ont trouvé dans la politique structurelle un levier essentiel pour leur accès à l'euro. Ils ont obtenu un flot d'aides pour leur modernisation équivalant en moyenne à 1% de leur PIB par an. Mais en échange, l'Allemagne et d'autres contribuables nets ont consolidé leur excédent commercial grâce à la pénétration industrielle des marchés moins développés, avec pour résultat, par exemple, les rames de métro allemandes Siemens à Athènes et les frégates multi-missions franco-italienne FREMM au Pirée.

L'Europe a également soutenu l'unification de l'Allemagne. Les Länder de l'ex RDA sont la deuxième zone bénéficiaire d'aides structurelles. La fusion des marks est-allemand et ouest-allemand a nécessité en amont une politique monétaire restrictive avec des taux d'intérêts élevés qui a été appliquée dans tous les pays. Plus encore, l'UE a permis à l'Allemagne (et à la France) de dépasser les limites du pacte de stabilité en 2003, allant jusqu'à le suspendre et modifier ses règles en 2005 pour pouvoir soustraire de ses comptes "les contributions financières […] à l'unification de l'Europe". Un vrai costume sur mesure ! Alors oui, tous pour un, mais aussi un pour tous.

Contrepoint

Une mauvaise idée pour l’UE

Il y a "des raisons importantes de ne pas mettre en place un Fonds monétaire européen", assure l’éditorialiste économique Janne Chaudron dans Trouw. Le non-respect du Pacte de stabilité et de croissance démontre qu’ "en temps de crise, chaque pays excède les 3% [la limite imposée pour le déficit par rapport au PIB], mais les amendes ne sont plus infligées depuis bien longtemps ». "Une deuxième raison, encore plus importante, est que les pays de la zone euro auront tendance à ne pas être disciplinés puisqu’ils auront le FME comme filet de sauvetage", met en garde Janne Chaudron. "Les mesures drastiques récemment prises par la Grèce – la réduction des salaires, l’augmentation de l’âge des retraites – sont fortement liées au fait que la Grèce n’a pas le choix : les autres pays ne sont pas prêts à lui venir en aide. Et c’est une bonne chose : ces réformes sont indispensables pour que l’économie redevienne viable. Ne rien faire aura donc plus d’impact que fonder un FME" poursuit l'éditorialiste.

De son côté, Wolfgang Münchau, dans Financial Times, considère que "le FME n’est qu’un écran de fumée. Il permet aux pays de quitter la zone euro sans quitter l’Union européenne. Il ne s’agit pas d’aider les pays en difficulté. Il s’agit de les aider à sortir."

Puisque l’idée lancée par le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, nécessite une modification des traités européens, le chroniqueur du FT en déduit deux possibilités. Soit "une union monétaire de 16 pays ou plus finira par nécessiter une union fiscale complète", mais cela est impossible à faire accepter à tous les pays. Soit l’union monétaire est possible entre pays ayant les mêmes caractéristiques économiques, mais "seul un nombre relativement faible de pays est capable d’assurer politiquement et économiquement une union monétaire avec l’Allemagne". Et c’est pour cela, estime Münchau, que le FME ressemble beaucoup à un plan pour écarter tous les pays qui en seraient incapables.

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