Une obsession française

Trois ans après Nicolas Sarkozy, le gouvernement socialiste français est lui aussi accusé par l’UE de discrimination envers les Roms. Si cette question fait régulièrement l’objet de polémiques, c’est parce qu’elle concentre beaucoup de problèmes de la France elle-même.

Publié le 26 septembre 2013 à 14:59
Lors de l'évacuation d'un camp de Roms près de Lille (Nord), le 18 septembre 2013.

Tout le monde le répète, mais ce n’est malheureusement pas faux pour autant : la question rom risque fort d’être au centre des prochaines campagnes électorales [municipales en France en mars 2014 et européennes en mai 2014]. D’ores et déjà, plusieurs candidats aux élections municipales se sont emparés du problème pour tenter de gagner la faveur des populations locales. Les Roms ne seraient que 20 000 à séjourner sur le territoire d’après les estimations du ministre de l’Intérieur. Pas moins de 70% des sondés se déclarent cependant “préoccupés par la présence des Roms en France”.

La question des Roms s’invite avec insistance dans le débat public parce qu’elle révèle, à sa manière, bon nombre de problèmes qui hantent notre pays. Un premier est celui de la difficulté, pour l’Etat, à faire respecter la légalité. C’est bien l’installation sauvage de campements roms qui est rejeté. Si 86% des personnes interrogées se déclarent opposées à une installation à proximité dans un campement prévu à cet effet, ils ne sont plus que 44% d’opposants à un camp de Roms légal.
Or l’opinion est aussi agacée par la lenteur avec laquelle les pouvoirs publics démantèlent les camps illégaux, soumis qu’ils sont à la lourdeur des procédures voire à l’ingéniosité des Roms, que par l’inefficacité de ces mesures.

Si les Roms ravivent ainsi, jusqu’à la caricature, la difficulté de la France à intégrer ses populations d’origine immigrée, ils braquent aussi crûment le projecteur sur les liens si souvent suggérés entre immigration et délinquance. Sur ce sujet délicat, la dénégation naïve est en vive concurrence avec l’amalgame le plus cynique.

Frayeur et méfiance

Dans le cas des Roms, il ne fait hélas guère de doute qu’une partie de ceux qui séjournent en France — et qui ne sont nullement représentatifs de la communauté Rom des pays de l’Est dans son ensemble — sont versés dans toute une série de trafics, allant de la mendicité organisée à la prostitution en passant par différents types de vols.

Ces réalités suscitent d’autant plus de frayeur que la méfiance envers les “romanichels” reste ancrée dans la mémoire populaire. [La chef du Front national] Marine Le Pen a bien noté que la crainte des Roms, parfois installés dans des zones de faibles immigration et criminalité, pouvait permettre à son parti d’élargir son audience.

[[La question rom met également en cause l’Europe]]. De deux choses l’une. Si la Roumanie —dont est issue la majorité des Roms venus en France— ne respecte pas les droits de cette minorité et se montre coupable de discriminations à son endroit, on ne comprend pas ce qu’elle fait dans une Union européenne dont elle ne respecterait pas les valeurs. Mais si tel n’est pas le cas, on ne voit guère les raisons d’accueillir en France une population démunie massivement venue d’un autre pays de l’Union.

Au-delà des trafics qui reposent sur des aller et retours, la présence de nombreux Roms relève plutôt d’une sorte d’immigration économique basique. La pauvreté dans un pays riche offre plus d’opportunités. Là encore, les règles européennes sont de la partie. La liberté de circulation et d’établissement est l’un des grands principes de l’Union. La disparition, en 2014, des restrictions qui limitaient les droits des citoyens roumains et bulgares n’ira pas sans risques dans une Europe aussi hétérogène économiquement.

L’enfer, c’est l’autre

Le triste sort des Roms met enfin en lumière un terrible contraste entre les grands discours qui font l’apologie de la diversité et un rejet de l’altérité qui s’exprime de plus en plus violemment dans la société. Le collectif national des droits de l’homme Romeurope a fort à faire pour combattre les préjugés les concernant au moyen d’une simple brochure.

[[La peur de l’étranger au mode de vie si différent ne peut qu’être profonde dans une société angoissée par la crise]], souffrant déjà de la petite délinquance et d’une piètre intégration des populations d’origine immigrée. Les responsables politiques devraient pourtant rappeler tout ce que les Roms, venus d’Inde en Europe dès le Moyen-Age, ont enduré au cours de leur histoire.

De leur persécution en France ou en Allemagne dès cette époque lointaine à leur mise en esclavage en Roumanie jusqu’au génocide nazi, peu d’épreuves leur auront été épargnées. Ces malheurs ont conduit les Roms à se replier sur eux-mêmes, pour reprendre une expression galvaudée qui prend ici tout son sens. Leur singularité culturelle, préservée par réaction, a contribué à les isoler.

En outre, plus on se sent rejeté et plus on risque de développer des comportements asociaux. Ce n’est assurément pas sur les tréteaux d’une campagne électorale que l’on trouvera les voies et moyens de résoudre un problème aussi douloureux et complexe.

Réactions

Bruxelles pointe du doigt, Bucarest s’insurge

[Les propos]((4173581) du ministre de l’Intérieur français Manuel Valls sur l’incapacité des Roms à s’intégrer « ont mené la Commission à rappeler les règles en matière de libre circulation applicable à ces populations, et menacé l’hexagone de poursuites”, note Libération. Le quotidien précise que la Commission a déploré l’absence de “projet d’insertion” pour les Roms et rappelé au gouvernement français que

la Roumanie et la Bulgarie, pays d’origine des Roms se trouvant en France, sont aussi membres de l’Union (depuis 2007) ce qui donne à leurs citoyens, fusent-ils issus d’une minorité maltraitée, des droits garantis par les traités.
A Bucarest, rapporte Evenimentul Zilei, le Premier ministre roumain, Victor Ponta, a déclaré qu’il
est de la responsabilité de la Roumanie d’appliquer la stratégie d’intégration des Roms, pas envers la France mais envers toute l’Europe, en collaboration avec la Commision européenne. Mais le lien entre les Roms et Schengen n’existe pas, tout le monde sait que la Roumanie n’est pas membre de l’espace Schengen, et pourtant les Roms sont là !

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