L'auteur de l'article, attendant en vain que quelqu'un l'aide à changer son pneu crevé.

Une semaine dans la peau d’un Rom

Comment vivent les Roms en Roumanie, le pays où ils sont le plus nombreux ? Pour le savoir, un journaliste d’Adevărul s’est fait passer pour l’un d’entre eux. Il n’a pas ressenti de discrimination, mais une sorte de mépris généralisé.

Publié le 10 novembre 2010 à 15:41
L'auteur de l'article, attendant en vain que quelqu'un l'aide à changer son pneu crevé.

Jamais les Tsiganes n'ont été aussi présents dans le débat public. Quelque 8 000 Tsiganes roumains ont été expulsés de France cette année, mais la moitié y sont déjà retournés. Quelles chances ont les Tsiganes d'être acceptés en Roumanie ? Je l'ai compris en revêtant pour une semaine l'habit de Tsigane: chapeau, chemise bigarrée, veste en cuir et pantalon de velours. Je me suis laissé pousser la moustache ; la peau basanée je la tiens du bon Dieu.

J'ai commencé Place de l'Université [à Bucarest]. Il y avait des étudiants ivres qui se sont moqués de moi et m'ont braillé ces mots archi-connus de la langue tsigane: "mucles" (ta gueule !), "bahtalo" (bonne chance !), "sokeres" (comment ça va ?). Un grand blond m'a pris en photo, puis a photographié les bouteilles posées sur le trottoir, les chiens et les mendiants. Sur son ordinateur, en Scandinavie, ma photo sera probablement classée dans le répertoire "Bucharest garbage".

Des regards qui font plus mal que Nicolas Sarkozy

Plus tard dans la soirée, je suis allé voir une pièce au Théâtre National. Les gens autour de moi n'étaient pas enchantés de ma présence, mais ils n'ont rien dit. J'ai entendu à nouveau les mêmes rires de quelques jeunes. Il semblerait que ce soient eux les plus méchants et les plus perfides envers les Tsiganes. Et ils rient toujours dans le dos.

Peut-être même que leurs regards font plus mal que le mauvais oeil de Nicolas Sarkozy, le président français. Nous avons des campagnes pour l'intégration et l'alphabétisation des Tsiganes, mais pas de campagne pour empêcher les gens de rire lorsqu’ils voient un Tsigane bossu dans la rue.

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Et pourtant, on peut appeler tout cela comme on veut, sauf discrimination. Personne ne m'a jeté hors d'un café ou d’un restaurant. Tant qu'ils encaissaient mon argent, ils m'accueillaient à bras ouverts. Ce ne sont pas les Tsiganes qui sont victimes de discrimination en Roumanie, ce sont plutôt les pauvres.

Nous voulons que les Tsiganes sentent bon, qu'ils aiment l'art, mais aucun employeur ne veut avoir un Tsigane près de lui. Et sans argent, soit le Tsigane plonge dans la misère, soit il cherche des moyens non conventionnels de gagner de l’argent.

J'ai essayé le conventionnel, j'ai cherché à me faire embaucher. J'ai cherché des annonces dans les journaux pour être ouvrier non qualifié, laveur de voitures, ou démembrer des voitures pour les pièces détachées. Au téléphone, on m'a dit qu'il restait des places.

Arrivé devant les employeurs, certains m'ont chassé honnêtement - "Va-t-en, Tsigane !", d'autres par des insultes - "Ben voilà, pour l'instant on n'embauche plus !".

Même les éboueurs m'ont rejeté. La fille du personnel m'a regardé par-dessous ses lunettes et m'a dit: "On n'embauche pas. On ne l’a jamais fait". Ce qui signifie sans doute que les éboueurs qui tournoyaient dans la cour héritent de la profession de père en fils.

S'ils restent seuls, les Tsiganes meurent

Je pensais qu'il existait une solidarité, sinon entre les gens, du moins entre les automobilistes. Dans la périphérie de Bucarest, j'ai crevé un pneu, plus ou moins intentionnellement. J'ai passé plus de trois heures au bord de la route, faisant des signes de la main aux voitures qui passaient.

Pour certains je pouvais lire les injures sur leurs lèvres, d'autres me klaxonnaient en souriant, un a fait mine de me rouler dessus. J'étais complètement seul; des centaines de personnes sont passées à côté de moi sans vouloir m'aider. Là, j'ai compris pourquoi les Tsiganes se déplaçaient en tribu. S'ils restent seuls, ils meurent !

Et enfin, une vieille Skoda Octavia est apparue, d'où est descendu un malheureux, la cinquantaine, à la salopette sale. Dans les deux minutes nécessaires pour le changement de roue, il m’a ouvert son cœur : "Je t'ai vu quand tu me faisais signe, il y a deux heures. Je t'ai regardé dans le rétroviseur et j'ai regretté de ne pas m'être arrêté. Et je me suis dit que si tu étais encore là à mon retour, je m'arrêterais. Alors, j'ai fait une bonne action ou pas ?". Je lui ai répondu la tête baissée : "Oui, monsieur".

En repartant pour Bucarest, je me suis arrêté pour prendre de l'essence. Une employée de la station service est sortie un peu paniquée et m'a demandé : "Tu t'es servi à la pompe 5 ?" Non, j'avais pris de l'essence à la pompe 4. A la pompe 5, ce sont des Tsiganes dans une voiture à plaques jaunes [plaques temporaires pour les voitures achetées en Allemagne, difficiles voire impossibles à tracer] qui avaient pris de l’essence. J'ai appris qu'ils avaient fait le plein et oublié de payer. J'ai préféré me dire que, peut-être, eux aussi étaient en train de faire une expérience journalistique inédite.

Presque circulaire, l'article finit à quelques pas de l'endroit où il a commencé, Place de l'Université. Je pense n'avoir rien accompli, ni apporté de solution au problème des Roms. Qu'est-ce que la société veut qu'il advienne d'eux ?

Après avoir été traité comme un Tsigane pendant sept jour, j'ose dire que la réponse est affichée sur une vieille maison où un fanatique religieux a écrit un verset de la Bible: Jean 3:7 - "Jésus a dit : Il faut que vous naissiez de nouveau". Et là, il n'y a aucune métaphore.

Droits des Roms

Les Roumains s'en lavent les mains

Nicolaz Gheorghe, militant roumain des droits des Roms,dénonce avec vigueur dans le Guardian les tentatives des responsables européens de criminaliser la population rom et la définir comme nomade. "La vérité, c'est que la grande majorité des Roms d'Europe centrale et orientale sont sédentarisés et citoyens de leurs pays respectifs, et qu'ils n'ont rien à voir avec les stéréotypes nomades", écrit-il. "Le terme 'nomade' a été employé par le régime soviétique dans les années 30 pour empêcher les artisans roms itinérants de se déplacer librement. Il a ensuite été utilisé pour justifier les déportations des Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale et plus récemment en France, pour justifier les expulsions".

Gheorghe fustige le président roumainTraian Băsescu, *"au franc-parler et autoritaire". "*Dans l'esprit de Băsescu, écrit-il, les Roms sont à la base des nomades - il l'a déclaré lorsqu'il était maire de Bucarest - et il fait fréquemment des remarques injurieuses à l'égard des Roms". "Se débarrasser des Tsiganes", de toutes façons, fait partie de la psyché roumaine depuis les déportations de la Seconde Guerre mondiale. "Et les mouvements migratoires roms depuis l'entrée de la Roumanie dans l'UE ont servi cet objectif, à savoir l'exclusion des Roms des communautés locales".

L'approche roumaine est d'"européaniser" le problème pour se décharger de ses obligations envers les citoyens roms. "En d'autres termes, se décharger du problème sur les institutions européennes et sur d'autres Etats membres. La seule solution possible serait d'associer le talent et le dynamisme des Roms à un entreprenariat de l'économie traditionnelle de type auto-entreprenariat, coopératives familiales, dans le commerce international de l'artisanat ou d'autres activités commerciales. Un entreprenariat qui s'épanouirait parfaitement dans le marché européen où circulent librement les capitaux, les services, les biens et les personnes".

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