young voters anastasiou 2

Vincent Tiberj : “Les urnes représentent de moins en moins bien la société”

Une part grandissante des Français se détournent des partis traditionnels pour privilégier les formations politiques de gauche et d’extrême droite. Si les jeunes électeurs ont parfois été pointés du doigt pour expliquer les maux du système électoral français, la transformation que ce dernier traverse est bien plus profonde que ça, selon le politiste Vincent Tiberj.

Publié le 4 mars 2026
Vincent_Tiberj

Vincent Tiberj est un politiste spécialisé dans la sociologie électorale et enseigne à Science Po Bordeaux. Il est l’auteur de La Droitisation française : mythe et réalités (Presses universitaires de France, 2024) et de Les Citoyens qui viennent : comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France (Presses universitaires de France, 2017).

Voxeurop : Comment analysez-vous le vote des jeunes en France et quelles sont ses particularités ? 

Vincent Tiberj : Cela dépend si vous définissez les jeunes par l’âge… Une partie des problèmes dans l'analyse électorale qui est faite en France aujourd'hui, c'est qu'on continue à regarder par âge, alors que les quinquagénaires d'aujourd'hui sont beaucoup moins participants que les quinquagénaires d'il y a encore 20 ans. Ce changement s’explique par l'effet de génération. Une partie des électeurs est progressivement remplacée par une autre. J'en ai parlé à plusieurs reprises dans mes travaux, à partir notamment des enquêtes de l'Insee.

Cet effet générationnel induit une transformation du rapport au vote. On l’observe entre des générations qui, grosso modo, commencent à changer au moment du baby-boom (génération allant plus ou moins de 1945 à 1960), et celles qui suivent. En effet, au moment du baby-boom commence à émerger une nouvelle culture du vote, beaucoup moins centrée sur la notion de devoir, sur l'obligation d'aller voter. Même si elle reste dominante.

À mesure que le renouvellement générationnel s'opère, cette culture du vote par devoir diminue encore plus fortement. En bref, voter cela ne suffit plus ! Pourquoi, de plus, aller voter pour des partis qui ne nous écoutent pas ?

Ce n’est donc pas une question de jeunesse. Le phénomène est beaucoup plus large, beaucoup plus profond. Les enquêtes électorales sur plusieurs pays occidentaux montrent que c’est une transformation générale qui est à l'œuvre. Ce que je constate pour la France, on le retrouve pour de nombreux autres pays. On assiste bien à une transformation du rapport au vote.  

La plupart des observateurs du vote se tromperaient donc d’analyse ? 

Oui. Surtout, on sous-estime l'ampleur de ce que j'appelle la “grande démission”. C'est-à-dire cette manière qu’ont les citoyens de prendre leurs distances avec la politique institutionnelle traditionnelle autour des partis. Pour l'instant, cela ne se voit pas vraiment parce que les boomers sont encore très nombreux, et parce qu’ils votent de manière très régulière. Mais à un moment, ces boomers, eux aussi, vont être atteints par la sortie de l'âge.

Si l’on reste sur les mêmes tendances, l'abstention progressera considérablement. Les enquêtes de participation de l'INSEE font apparaître très clairement la montée en puissance de ce qu'on appelle le vote intermittent, désormais majoritaire dans les générations post-baby boom, c’est-à-dire à partir des années 60.

Cette analyse croise-t-elle les questions de classes sociales ?

Derrière les questions de génération, vous avez aussi des questions de classes sociales. C’est ce qui permet de comprendre le comportement électoral des ouvriers actifs et des retraités de la même classe sociale aux élections législatives de 2024. Chez les ouvriers actifs, il y a eu 50% d'abstention. Non pas parce qu'il s’agissait de jeunes, ni parce qu'ils n’étaient pas diplômés. C'est d'abord parce qu'effectivement, voter, ça ne suffit plus.

Aujourd'hui, les boomers (nés dans les années 1940-1950), c'est encore  50% de votants constants. Alors que pour les millennials, on tombe à 25% à peine de votants constants. Et déjà à 60% de votants intermittents. Pour les personnes nées dans les années 80 et après, on est entre 18 et 12 %, une chute énorme. Si on ne prend pas cet aspect générationnel, on aboutit à des contresens totaux.

Par exemple, on parle énormément du Rassemblement national (RN, extrême droite) comme étant désormais le parti des ouvriers. On utilise cette idée d'un vote majoritaire des ouvriers en faveur du RN comme le signe que la gauche a perdu le lien avec les catégories populaires. C'est tout à fait vrai, la gauche a perdu le lien avec les catégories populaires et c'est un sacré enjeu, mais c'est oublier surtout qu'à peu près un ouvrier sur deux ne se déplace pas ;  même si le RN est en effet majoritaire parmi l'autre moitié. Au total, un quart des ouvriers votent RN.

L'observation principale, ce sont les ouvriers qui ne se déplacent pas.  

On fait comme si les abstentionnistes d’aujourd’hui étaient les mêmes que les abstentionnistes d’auparavant. Affirmer que les citoyens ne sont pas intéressés par la politique, ne maîtrisent pas les concepts, sont en quelque sorte des électeurs aliénés, dominés. Ils existent encore, mais ils sont devenus minoritaires parmi les abstentionnistes. Désormais, il y a énormément de diplômés du supérieur qui sont abstentionnistes ainsi que des cadres.  

Cette abstention, on la retrouve dans le refus de se placer à gauche ou à droite, de ne pas se sentir proche d'un parti. Dans les European Social Survey, on est à 60% de réponses sans-partis. Quand vous prenez les enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH), on est autour de 45%. Pourtant, on fait comme si ces gens qui s’abstiennent n'existaient pas. Comme s’il s’agissait de râleurs, qui finiront bien par se ranger. Mais on oublie que cette grande démission est fondée sur des éléments politiques, sur des partis qui n'ont pas tenu leurs promesses.

Une fois que l’on commence à comprendre cela, on voit que cette vie politique tourne autour de différentes candidatures pour la présidentielle, d'organisations partisanes qui, de fait, ont de moins en moins de ramifications dans le pays, une politique déconnectée et non concernée par cette déconnexion. En effet, le RN a désormais une possibilité de l'emporter avec une minorité des voix. 

Observe-t-on ce phénomène dans d’autres pays ?

La montée de l'abstention n’y est pas un mécanisme systématique. Par exemple, ce n'est pas le cas dans les pays scandinaves. Dans ces pays, il n'y a pas eu une montée de l'abstention, il y a plutôt une bonne confiance dans les représentants politiques, et quand on regarde le vote des jeunes, c'est un vote qui est plutôt régulier quand on le compare à leurs homologues français.

Y a-t-il une spécificité de la démocratie française ?

Oui, on peut parler d’un effet particulier de la démocratie française, qui est très centrée sur la figure du président et sur les élus en général, y compris au niveau local. Pour ce qui est des élections municipales, on est centrés sur les têtes de liste, là où on devrait mettre en avant des collectifs. Le modèle en France se veut d'abord une démocratie élective plutôt qu'une démocratie de citoyens. Citoyens qu’on consulte peu et mal. 

Ce n’est donc pas tant le vote en tant que tel qui est remis en question. 

Oui, c’est le vote en tant que synonyme d'élection. En France, on vous explique que vous avez le droit de voter, qu’il s’agit d’un devoir, que vous allez faire entendre votre voix, mais votre voix est de fait reconstruite par le système électoral. Si vous votez contre Marine Le Pen au deuxième tour, vous vous retrouvez en soutien du programme d'Emmanuel Macron.

Cela tient également à la culture des élus, des représentants, qui se méfient des citoyens. Ils ne sont même pas forcément déçus d'être mal élus. Les majorités, toutes les majorités, depuis un sacré bout de temps, sont minoritaires dans le pays. Une majorité réforme sur la base de 30% des électeurs. 

Quand vous êtes face à un pays qui est effectivement très morcelé, si vous n'êtes pas dans un système proportionnel, vous vous en rendez à peine compte. 

Quelle est la part du renouvellement générationnel dans le vote pour le Rassemblement national ?

Le Rassemblement national a bénéficié paradoxalement du renouvellement générationnel, mais le succès récent du RN, ce n'est pas qu'il a continué à percer dans les jeunes générations, c'est qu'il a désormais récupéré les boomers conservateurs qui, jusqu'ici, ne votaient pas pour lui. Il faut bien voir que les générations ne sont pas des blocs : parmi les jeunes générations, il y a beaucoup moins de personnes intolérantes, beaucoup moins de personnes racistes qu'auparavant. 

La bascule vers le RN entre 2022 et 2024, ce n’est pas que les jeunes auraient basculé en faveur du RN. Au contraire, majoritairement, ils votent contre, et de très loin. Mais c'est que vous avez désormais des boomers conservateurs qui votent pour le RN au même niveau que les millennials.

À force de se focaliser sur les jeunes, on oublie qu'en fait, la bascule, c'est les électeurs les plus âgés. Et que non seulement la bascule vient d’eux, mais qu’en plus, ils sont nombreux, ils vivent longtemps, et ils votent régulièrement, plus régulièrement que les autres générations.  

Donc le RN ne progresserait pas parce qu’il est majoritaire dans la société ?

Je ne pense pas. Les urnes représentent de moins en moins bien la société. Le RN progresse parce que les partis de gauche ne sont pas capables de réactiver, de recréer du lien avec beaucoup d'électeurs, notamment dans les jeunes générations. À force de ne pas aller chercher les abstentionnistes, à ne pas essayer de refaire politique avec eux, vous perdez. 

S’agit-il d’un désengagement plus général de la politique ?

On ne peut pas en déduire que cette baisse de la participation électorale est un retrait de la citoyenneté, car on constate une montée en puissance d'autres formes de participation à travers les associations, à travers les pétitions, les manifestations, etc. Les jeunes les plus politisés, les militants, qui autrefois s’engageaient dans les partis politiques, le font aujourd’hui dans les associations, où ils ont l'impression de pouvoir faire la différence.  

Vous appréciez notre travail ?

Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !

Média, entreprise ou organisation: découvrez notre offre de services éditoriaux sur-mesure et de traduction multilingue.

Soutenez un journalisme européen sans frontières

Faites un don pour renforcer notre indépendance

Articles connectes