cable car Zermatt Téléférique à Zermatt (Suisse). | ©Sergio Matalucci

Dans les Alpes, Suisses, Italiens et Allemands affrontent la fonte des glaciers 

La fonte des glaciers et du pergélisol affecte durement la vie des communautés locales, que ce soit en termes de dépeuplement ou de surtourisme, et les conséquences économiques et sociales sont bien réelles. Dans les Alpes, Suisses, Italiens, Allemands et Français abordent tous le problème différemment – et de manière plus ou moins vertueuse.

Publié le 31 octobre 2023
cable car Zermatt Téléférique à Zermatt (Suisse). | ©Sergio Matalucci

Provoquée par l'augmentation des températures due au réchauffement climatique, la fonte des glaciers européens a un impact significatif sur les communautés locales. Face à un phénomène désormais irréversible, les réponses apportées sont diverses. De Pietracamela, dans les Abruzzes, au Zugspitze, la plus haute montagne d’Allemagne, itinéraire des différentes façons de faire face aux bouleversements climatiques en cours et à venir.

Dans les Abruzzes, un glacier fond et une communauté s’évapore

Pietracamela est un village abruzzais, au pied du dernier système glaciaire des Apennins. Cette zone protégée connaît une crise démographique si importante que la survie de la communauté qui y vit n'est plus garantie aujourd’hui. Des 1389 habitants que l’endroit abritait en 1951, il n'en reste plus que 300 aujourd'hui – en théorie, car le nombre de résidents vivant en permanence dans cette commune de la province de Teramo serait en réalité de moins de 30.

Au pied du Gran Sasso, la plus haute montagne des Apennins, le Calderone a perdu son statut de glacier et la communauté qui vit dans la région disparaît presque à la même vitesse que la glace. Deux phénomènes bien tangibles, en rapide progression.

Zermatt : le tourisme, meilleur moyen de survivre ?

La station de ski de Zermatt, en Suisse, rompt totalement avec cette tendance : depuis des années, la station touristique avec vue sur le Cervin continue de s'étendre. Elle n'a jamais cessé d'investir dans de nouvelles infrastructures, permettant ainsi un afflux démographique – constitué en particulier d’étrangers fortunés – qui se reflète sur un indicateur clé : la valeur des biens immobiliers.

carte Alpes glaciers

Alors que la valeur des maisons à Pietracamela est au plus bas, elle atteint des sommets à Zermatt. De fait, cette dernière est la deuxième commune la plus chère du pays après Zurich, et environ 50 % plus chère que la célèbre Davos, autre station de ski phare des Alpes suisses. Le coût d'un appartement au mètre carré commence maintenant à 14 000 francs suisses (environ 14 600 euros), atteignant parfois plus de 25 000 francs (soit plus de 26 000 euros).

Du côté italien, la station de ski de Breuil-Cervinia ne se trouve qu'à dix kilomètres de Zermatt, et encore plus près du glacier de Teodulo, dont la fonte oblige la Suisse et l'Italie à redéfinir leur frontière commune – une démarcation qui serpente dans la région du sommet de la tête Grise, à la limite du plateau Rosa. Si Zermatt se trouve d’un côté du spectre social et économique et Pietracamela de l’autre, Breuil-Cervinia en occupe le milieu : son marché immobilier connaît une légère croissance après des années de difficultés, marquées notamment par la pandémie de Covid-19.

"Le marché immobilier repart. Le neuf coûte 9 000 euros le mètre carré, avec des pics à 12 000 euros. L'ancien se situe entre cinq et six mille euros le mètre carré”, explique Davide Brunori, responsable du bureau local de l'agence immobilière Engel&Völkers. “Les prix ont augmenté après la pandémie. Il y a des prévisions et des espoirs de développement pour Cervinia au fil des ans", explique Davide Brunori, responsable du bureau local de l'agence immobilière Engel&Völkers.

Zermatt, September 2023. | Photo: Sergio Matalucci
Zermatt, septembre 2023. | Photo : ©Sergio Matalucci

L’impact de la reprise se fait également ressentir dans le domaine de la construction : lors de la préparation de ce reportage, trois grues, affairées à la rénovation de trois bâtiments, étaient installées à Breuil-Cervinia. En tout, au moins 16 grues étaient en activité dans la commune suisse de Zermatt au même moment, principalement pour de nouvelles constructions. "Ce n'est pas un nombre inhabituel”, tempère Romy Biner, maire de Zermatt. “Le grand développement de la ville a eu lieu dans les années 80 et 90. Depuis, il y a une forte demande de maisons et d'appartements."

La commune investit également dans les infrastructures permettant d’assurer la sécurité de la région face aux risques accrus liés aux changements climatiques : "Nous travaillons à renforcer la protection contre les avalanches et les inondations. Nous augmentons l'approvisionnement en électricité avec de nouvelles installations hydroélectriques. Pour couvrir les besoins en eau potable, nous construisons un réservoir supplémentaire", liste Biner.

Les deux communautés, Breuil-Cervinia en Italie et Zermatt en Suisse, enregistrent d'excellents chiffres du point de vue touristique. "Les revenus de l'année dernière ont été les meilleurs des 12 dernières années pour notre bar", se félicite Berry Pfennings, serveur à l'Edward’s Bar de Zermatt lors du premier week-end d'ouverture estivale, à la mi-juin. Les hôteliers de Breuil-Cervinia tiennent des propos similaires. Cependant, tandis que la commune italienne reste principalement une station touristique axée sur le ski, son opposée suisse mise également sur le tourisme d’été, dont le chiffre d'affaires équivaut désormais à celui de l'hiver.

Teodule glacier melting. Sergio Matalucci
Cervinia, septembre 2023 : la fonte du glacier Théodule. Photo : ©Sergio Matalucci

Zermatt est l'une des rares destinations européennes où l'on peut skier en été, mais de nombreux touristes viennent surtout pour les promenades ou, comme c'est notamment le cas pour beaucoup de touristes asiatiques, pour passer quelques jours dans ce village de montagne. Selon les hôtels locaux, 49,7 % des touristes viennent en été et 50,3 % en hiver. Mais la station se prépare également au cas où le ski d'été deviendrait impossible en raison de la disparition des glaciers – une éventualité tout sauf improbable.

"Il y a actuellement 1400 glaciers en Suisse, dont beaucoup sont petits. Les petits glaciers sont les premiers à disparaître”, explique Matthias Huss, responsable du réseau suisse de surveillance des glaciers (GLAMOS) à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich.

Au cours des 30 à 40 dernières années, nous avons perdu environ mille glaciers, et beaucoup d'entre eux n'avaient même pas de nom. Mais maintenant, nous perdons des glaciers considérés comme importants", regrette-t-il.

À Chamonix, on mise sur le local

Etaler le tourisme sur toute l'année est commun à plusieurs stations touristiques européennes, y compris Pietracamela. Mais elles n'ont pas toutes la même capacité organisationnelle, les mêmes fonds et la même vision de l’avenir. Si de nombreux employés de Zermatt ne peuvent pas se permettre d’y acheter un appartement, des cas où la durabilité sociale passe avant l'économie existent – notamment en France.

Chamonix. La Mer de Glace | Méline Laffabry
Chamonix, septembre 2023 : la Mer de Glace. La plaque sur la droite indique le niveau du glacier en 1985. | Photo: ©Méline Laffabry

Chamonix, berceau de l'alpinisme au XVIIIe siècle, attire 350 000 visiteurs par an, à peu près autant que Zermatt. Cependant, en raison de la fonte des glaciers qui l'entourent et des risques qui y sont associés, la station touristique française, qui a organisé les premiers Jeux olympiques d'hiver en 1924, donne la priorité à d'autres aspects.

"Si nous investissons dans le tourisme, c'est surtout pour améliorer le bien-être de nos résidents", explique Nicolas Durochat, directeur de l'office de tourisme de la ville, ajoutant que ces neuf dernières années, Chamonix a "cessé de cibler les clients venant de destinations lointaines pour privilégier un tourisme plus local". La commune a donc décidé de limiter le développement immobilier.

Océane Vibert, directrice de l'association locale La Chamoniarde, qui conseille gratuitement les randonneurs et les grimpeurs avant leur départ, souligne qu'il est nécessaire de former les randonneurs et les grimpeurs au sport en montagne. Le nombre de personnes qui ne connaissent pas les lieux mais recherchent simplement des paysages "instagrammables" à photographier et à poster sur les réseaux sociaux est en effet en augmentation.

Ramifications profondes

Fin mai, la saison estivale bat son plein sur le Zugspitze. Les sacs à main Chanel ne sont pas rares dans le téléphérique qui mène au sommet allemand. Un visiteur explique tendrement à son basset où il se trouve : à 2 962 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ici, juste en dessous de la plus haute montagne d'Allemagne, se trouve l'un des quatre derniers glaciers du pays, le Nördlicher Schneeferner.

"Dans dix ou quinze ans, il aura probablement disparu", lance Laura Schmidt, géographe et porte-parole de la station de recherche environnementale Schneefernerhaus. Au milieu du XIXe siècle, tout le Zugspitzplatt, le plateau du Zugspitze, était encore recouvert de neige. Aujourd'hui, cette dernière a presque complètement disparu.

Harald Kunstmann, vice-directeur du Campus Alpin de l'Institut de technologie de Karlsruhe (KIT) de Garmisch-Partenkirchen, travaille à quelques kilomètres du Zugspitze et calcule les scénarios climatiques futurs qui pourraient se dérouler dans les Alpes.

Schneefernerhaus Zugspitze ©Benjamin HIndrichs
Schneefernerhaus, sur le Zugspitze. | Photo: ©Benjamin HIndrichs

Selon ses simulations, les étés à venir sont voués à devenir plus secs, les précipitations hivernales plus importantes – celles-ci, en tombant sous forme de pluie au lieu de neige, augmenteront ainsi les risques d'inondations.

Mais le cas allemand montre également que la fonte des glaciers aura des répercussions économiques non seulement pour les communautés vivant à proximité des glaciers, mais aussi pour celles plus éloignées.

"La proportion d'eau de glacier dans le Rhin est en réalité très faible", explique Jörg Belz, de l'Institut fédéral d'hydrologie de Coblence. À Cologne, elle représente généralement environ 1 %. Cependant, la proportion change lorsque le niveau de l'eau est bas, lors des vagues de chaleur estivales.

En août 2018, elle est montée à 15 %. Les rives du Rhin près de Cologne se sont alors changées en un désert de pierre : l'eau s'est retirée, les péniches ont dû réduire leur charge. Sans l'eau des glaciers, le niveau de l'eau près de Cologne aurait baissé encore davantage, d'environ 30 centimètres, causant ainsi des dommages économiques encore plus importants. 80 % du trafic fluvial de marchandises en Allemagne passe le long du Rhin.

Selon une étude menée par l’Office fédéral d'hydrologie (BfG) allemand et d'autres autorités, des événements climatiques extrêmes comme celui de 2018, qui se produisaient auparavant tous les 20-60 ans, pourraient se produire tous les 5-15 ans d'ici la fin de siècle.

Epreuve à venir

Avec le rythme actuel de l'augmentation des températures et de la fonte des glaciers, rien qu'en Suisse, mille des 2400 glaciers qui existaient il y a 50 ans ont disparu aujourd’hui. Les semaines de ski pourraient bientôt n'être plus qu’un souvenir. Et si certaines stations de ski survivront en s'adaptant aux nouvelles conditions, d'autres sont vouées à disparaître.

L'impact sur les autres activités économiques dépendant indirectement des glaciers, comme la navigation fluviale, demeure incertain mais probablement important. La véritable épreuve se trouve sans doute ailleurs : dans la nécessité de s'adapter à des bouleversements dont les rythmes sont souvent très différents de ceux de la politique.

Cet article a été rédigé avec le soutien de Journalismfund.eu

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