Difficile d’imaginer que de nombreux puits d'hydrocarbures parsèment le paysage de Kébili près de Douz, dans le sud de la Tunisie. La région est un centre névralgique du tourisme local ; les étendues salines reposant au beau milieu du désert, décor caractéristique des alentours du lac de sel de Chott el-Djérid, sont particulièrement prisées.
C’est pourtant ici, dans la région de Kébili, que les sites des compagnies pétrolières française Perenco et Serinus, domiciliée à Jersey, ont été confrontées en 2017 à des grèves et des sit-ins répétés organisés par la société civile locale, qui réclame depuis 2012 un meilleur suivi social et environnemental des deux sociétés étrangères exploitant le sol tunisien.

Courant 2017, une série de protestations ayant agité Kébili s’était soldée par la signature d’un accord en 114 points avec la société civile, tandis que la classification de ces sites d’extraction comme “zones militaires”, empêchant ainsi toute tentative de contestation, tout comme le suivi des activités des sociétés pétro gazières dans la région.
Après Perenco, assignée en justice en novembre 2022 en France par les associations Sherpa et Amis de la Terre en raison de la pollution provoquée par ses activités en République démocratique du Congo, c’est au tour de la société Serinus d’être mise en cause.
Enregistrée à Jersey (île située entre le Royaume-Uni et la France, considéré par certains Etats comme un paradis fiscal), la société contrôle l’opérateur tunisien Winstar, chargé de l’exploitation du champ pétrolier de Sabria, à Kébili dont les pratiques extractives sont tout aussi discutables.
Serinus : “petite entreprise” d’un géant polonais de l’énergie
En 2013, la société Serinus Energy obtient deux prêts d’un montant total de 60 millions de dollars de la part de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) pour le développement des champs pétroliers de Sabria, Ech Chouech et Chouech Essaida, dans le sud tunisien.
Le prêt est accordé en dépit d’une abstention initiale lors du vote de son financement par les banques de développement liées à la BERD. Un non-engagement alors motivé par “l’absence d’étude d’impact environnemental” concernant le projet de Serinus en Tunisie.

Le prêt est alors justifié par la BERD comme un soutien “au développement d’une petite entreprise indépendante en Tunisie, où les entreprises publiques dominent encore la production d’hydrocarbures”. Pourtant, Serinus Energy est alors l’un des piliers de l’empire financier de Kulczyk Investments. Un fonds d’investissement alors détenu par l’un des hommes les plus riches de Pologne : le milliardaire Jan Kulczyk, aujourd’hui décédé et dont le fils Sebastian a repris la tête de l’empire financier familial.
Au moment des faits, le poste de responsable des activités africaines au sein de Kulczyk Investments est occupé par nul autre que Horst Köhler, ancien président allemand. Köhler qui, surtout, a travaillé en tant que président de la BERD de 1998 à 2000 – comme le rappelait le réseau Bank Watch dès 2014. Cette même institution financera le projet de Serinus en Tunisie à hauteur de 60 millions de dollars.
Outre ce pantouflage, les techniques de forage et les risques environnementaux associés au projet soulèvent l’indignation de la société civile à l’international. La Banque précise à notre rédaction qu’au moment du financement du projet de Serinus Energy, l’ancien président allemand “n’était plus sujet au Code de conduite du personnel de la BERD”, notamment en matière de conflits d’intérêts.
La BERD ajoute que le projet a aussi fait l’objet d’une “évaluation rigoureuse” relative à son intégrité, mais a refusé de nous fournir une copie de celle-ci.
Où sont passés les 60 millions de dollars ?
Courant 2013, 20 ONG interpellent la BERD sur le financement des champs pétroliers et exigent l’abandon du projet, contestant le forage de “puits horizontaux” et le “recours à la fracturation hydraulique” – une pratique décriée pour ses conséquences environnementales et sanitaires.
La demande de ces organisations reste lettre morte, ainsi que l’explique la BERD elle-même dans son évaluation du projet en date de 2021 : ces critiques ont été “rejetées par la société et le sponsor [...] le projet s’étant, de toute manière, largement désintégré”. Les 60 millions de dollars également ?
L’évaluation de la BERD fait état des résultats “modestes” du projet, ainsi que d’une efficacité et d’un impact “largement insatisfaisants”. La note globale du projet Serinus en Tunisie est définie comme “pauvre”. Un échec attribué à la chute du prix du pétrole au baril, début 2014, suite à laquelle la banque de développement aurait réévalué son financement à la baisse pour un montant de 45 millions de dollars.
Cette somme devait servir en partie à assurer “la stimulation” des puits de pétrole des concessions Serinus en Tunisie – comprendre l'amélioration du rendement de ces derniers – la fracturation hydraulique étant l’une des méthodes les plus courantes pour y parvenir.
Pourtant si l’évaluation de la BERD assure “qu’aucune fracturation n’a eu lieu au cours du projet”, divers éléments permettent aujourd’hui d’en douter. L’institution, contactée par mail, indique également que les opérations de “stimulation” sont à distinguer des opérations de fracturation.
Le site de Sabria est opéré par Serinus Energy en partenariat avec l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières (ETAP). Il s’agit d’un vaste champ composé de larges bassins, en tout point similaire à ceux de Perenco : des bassins pouvant indiquer des opérations de fracturation hydraulique, selon l’experte Sabria Barka, co-autrice du rapport “Gaz de schiste en Tunisie : entre mythes et réalités”.
Le “compact”, entre jargon et fake news
La technique de la fracturation hydraulique est un processus permettant la récupération de pétrole et de gaz naturel piégé dans la roche, par injection d’eau à très haute pression mếlée à des centaines d’additifs toxiques. La pratique présente des risques de pollution pour les nappes phréatiques traversées, mais aussi des risques de dérèglement de l’activité sismique locale, du fait de la rupture de roches souterraines situées à plus de 3 000 mètres de profondeur en vue de libérer les précieux hydrocarbures.
La fracturation hydraulique fait l’objet d’un débat houleux en Tunisie depuis des années. En 2012, le géant pétrolier Shell avait d’ailleurs dû renoncer au projet de forage de 742 puits de schiste près de la ville de Kairouan (ville du centre de la Tunisie, ndlr.), suite à une vague de contestations locales.

Longtemps associée à l’extraction de gaz de schiste, elle est en réalité également employée pour l’extraction de poches de gaz et du pétrole dits “de réservoirs compacts” et situées à quelques mètres seulement de roches riches en schiste. Une autre ressource d’hydrocarbures “non-conventionnels”, néanmoins moins connue du grand public.
Avoir recours aux hydrocarbures compacts permet donc de s’épargner une nouvelle polémique, tout en ayant recours aux mêmes pratiques que pour le schiste.
Que ce soit pour le gaz de schiste ou pour les hydrocarbures compacts, les procédés d’extraction sont sensiblement les mêmes, autant en termes de technique qu’en termes de risques environnementaux associés – une subtilité qui échappe parfois à certains, au bénéfice des opérateurs pétrograziers.
Fracturation et exploitation non-conventionnelle
Le recours aux ressources pétrogazières compactes permet de piocher dans un jargon aux connotations moins effrayantes pour les détracteurs de l’ETAP et de ses partenaires. Au schiste, on préfère par exemple le compact. Aux ressources non conventionnelles, on oppose les ressources “semi-conventionnelles”.
Pourtant, selon un membre de l’industrie souhaitant préserver son anonymat : “Le semi-conventionnel, ça n’existe pas. Il y a du conventionnel, ou du non-conventionnel. La simple utilisation de la pratique de la fracturation hydraulique suffit à qualifier ces champs de non conventionnels.”
Ce que nous confirme par ailleurs un ancien directeur de Serinus au sujet de la licence de Sabria : “Oui, on peut qualifier cette concession de “semi-conventionnelle”. Une catégorie d’hydrocarbures qui, comme le schiste, qui n’est pas définie par la loi, mais aurait pourtant déjà l’approbation de l’Etat tunisien.
Un message publié en 2020 sur le réseau social LinkedIn par un employé de l’ETAP le démontre d’ailleurs déjà : “la fracturation hydraulique sur du semi-conventionnel est déjà validée”. En ce qui concerne Serinus Energy, un ingénieur explique même avoir effectué des travaux de fracturation pour le compte de Winstar – la branche locale de la société.
Une étude d’impact sur l’environnement de la société Winstar datée de 2014 indique que des analyses ont également été menées sur une autre des concessions de la société, au sud du Sahara tunisien, sur la concession “Ech-Ouech”. Interrogée par nos journalistes, Serinus Energy confirme que des opérations de fracturation hydraulique ont bien eu lieu sur sa concession Ech-Chouech, mais pas sur le site de Sabria, où les réserves exploitées sont “conventionnelles”, indique la société. Un point de vue partagé par la BERD, contactée par mail.
Serinus indique également différencier ces opérations, “courantes depuis les années 60”, de pratiques “plus modernes liées à l’extraction de schiste et de ressources non-conventionnelles”. Tandis que pour la BERD, le projet de Serinus rentre dans les standards définis par la Société des Ingénieurs Pétroliers, pour tout ce qui relève du conventionnel. Mais les définitions autour du “non-conventionnel” sont nombreuses. Pour l’Agence de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency, EPA) américaine, le seul recours à la fracturation hydraulique suffit pour qualifier une exploitation de “non-conventionnelle”.
Serinus précise également que ces opérations de fracturation provenaient des fonds propres de la société, et non du prêt de la BERD.
Des pratiques “anticonstitutionnelles”
Dès 2010, la société Serinus s’intéresse aux ressources non-conventionnelles, et ceci en l’absence de tout cadre réglementaire entourant leur extraction. Un communiqué de presse publié à l’époque annonce le forage du “premier puits d’exploration du silurien” (qui se rapporte à la couche géologique riche en schiste relative au Silurien, période datant d’il y a 400 millions d’années, ndlr.) de la société Winstar, à une profondeur de plus de 3000 mètres. En 2011, celle-ci mène à bien un autre projet de puits de schiste expérimental.
Mais la profondeur du forage et la couche géologique ciblée le prouvent : il ne s’agit pas seulement d’un forage “non conventionnel” ; ces activités sont liées à l’exploitation de schiste.
Le code des hydrocarbures tunisien n’offre en effet aucun cadre légal pour gérer ce type de ressources énergétiques, avance Afef Hammami-Marrakchi, maître de conférences à l’Université de Sfax. Et il en va de même pour la fracturation hydraulique.
L’utilisation de techniques d’extraction pouvant endommager l’environnement était censée être soumise à un débat parlementaire, que ce soit pour le gaz de schiste ou pour toute autre ressource non-conventionnelle, comme le stipule l’article 13 de la Constitution tunisienne de 2014. Une disposition finalement absente de la nouvelle Constitution promulguée par le président tunisien Kaïs Saïed, courant 2022.
Serinus n’est pas la seule à avoir été épinglée : comme le révèle Jeune Afrique, la Perenco, voisine de Serinus sur le champ de Sabria, s’est également adonnée aux mêmes pratiques dans la région d’El Faouar et du Parc National de Jbil, profitant du flou juridique existant dans le droit tunisien.
L’Etat tunisien avait pourtant bien commandé une étude sur l’extraction non-conventionnelle auprès du bureau d’études canadien WSP Global du tunisien SCET en 2017, pour un coût estimé à plus de 2,7 milliards de dinars tunisiens (plus de 800 millions d’euros, ndlr.). Mais celle-ci n’a jamais vu le jour, laissant ainsi le flou planer sur cette question.
Torchage de gaz et titres pétroliers non-renouvelés
Lors de notre reportage, nous avons découvert plusieurs torchères de gaz sur le site contrôlé par Serinus à Sabria. Celles-ci étaient disposées à l’horizontale dans un creux de sable, comme sur la photo ci-dessous – une pratique, ici encore, non réglementée par le code des hydrocarbures tunisien.
Le torchage consiste, pour les opérateurs pétroliers, à brûler du méthane de manière continue, un gaz dont l’effet de réchauffement est 28 fois plus important que celui du dioxyde de carbone une fois relâché dans l’atmosphère, selon l’Agence de protection de l’environnement américaine.

La société se trouve également dans un flou juridique concernant deux autres de ses sites, qu’elle continue à détenir en l’absence de renouvellement de ses contrats. En effet, selon le rapport intitulé “Les secrets des contrats des hydrocarbures en Tunisie” initialement publié en 2019, la concession “Sanghar”, détenue à 100 % par Serinus via sa filiale tunisienne Winstar, est arrivée à échéance depuis décembre 2021 et que le site n’est plus en production depuis 2016.
Ceci sans déclaration officielle du ministère de l’Energie, qui n’a pas non plus demandé à la société de rembourser le montant réservé à la fermeture du site et à sa remise en état initial – comme le prévoit pourtant le code des hydrocarbures.
Dans une nouvelle version à paraître du rapport, que nous avons pu nous procurer en exclusivité, il est révélé que le même problème subsiste au sujet de la concession de Chouch, dont Serinus se doit de rembourser les frais de fermeture, ainsi que d’assurer la remise en état.
Le rapport mentionne également un autre problème : laisser les puits sans fermeture définitive pourrait engendrer une catastrophe naturelle, dans l’éventualité de fuites de pétrole et de gaz.
Serinus, toujours dans le giron du clan Kulczyk
Dans son évaluation des résultats du prêt accordé à Serinus Energy, la BERD indique que la société aurait remboursé près de 93% de celui-ci, le reste de la dette ayant été reconverti en parts de société au bénéfice de la BERD, pour une valeur de 3,5 millions de dollars.
Serinus Energy nous a toutefois précisé que, lors de sa restructuration, l’équivalent de 9,9 % de ses parts détenues par la banque d’investissement après cette reconversion avait été vendu en 2022 à des acquéreurs non-identifiés. La BERD n’a pas souhaité nous indiquer l’identité de ces derniers.
En 2021, soit la même année que la conclusion du projet d’exploitation (et de son évaluation négative), Kulczyk Investments liquide l’ensemble de ses parts dans Serinus Energy entre-temps redomiciliée à Jersey.
Cette dernière compte désormais dans son actionnariat plus d’une vingtaine de sociétés, dont l’une, Spreadex Limited, spécialisée dans les jeux d’argent en ligne, a été condamnée l’an dernier à une amende de près de 1,3 million d’euros par la Commission des jeux britannique pour manquement à la responsabilité sociale de l’entreprise. On retrouve également parmi les actionnaires le fonds d’investissement polonais Quercus TFI.
La direction de Serinus Energy est quant à elle toujours administrée par Lukas Radziniak, ancien vice-ministre de la Justice polonais (2007-2009) et proche “lieutenant” du clan Kulczyk, pour qui il assure la direction de différentes sociétés et fonds d’investissements, parmi lesquels Kulczyk Investments – qui s’est entretemps délesté de toutes ses parts dans Serinus Energy.

Avec le soutien de Journalismfund Europe
Vous appréciez notre travail ?
Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !
