Partout en Europe de nouveaux médias continuent d’émerger. Malgré la précarité du métier et un contexte défavorable, des journalistes s’engagent dans des aventures éditoriales collectives, cherchant à inventer de nouveaux modèles.
Point commun à la majorité des médias indépendants rencontrés pour la rédaction cet article : le recours aux financements publics ou privés comme socle initial. Selon les pays, ces soutiens prennent la forme de subventions européennes ou nationales, d’appuis d’organismes à but non lucratif ou de fondations engagées dans la défense de la démocratie et de la liberté de la presse.
Ces aides jouent un rôle crucial dans le lancement des projets. Elles permettent de structurer une première équipe, de financer les enquêtes initiales, d’asseoir une identité éditoriale et d’absorber les coûts techniques de départ. Pour des collectifs souvent dépourvus de capital et exclus des circuits publicitaires classiques, ces financements constituent parfois la seule porte d’entrée possible.
Les subventions européennes et internationales
Au Portugal, Fumaça, média de podcast narratif et de journalisme d’investigation, a pu se professionnaliser grâce à un important soutien de l’Open Society Foundations, après plusieurs années de bénévolat. Ce financement a permis au collectif d’investir dans un local, un studio d’enregistrement et une équipe d’une dizaine de personnes. Chez Fumaça, le refus des logiques de production rapide est revendiqué comme un choix éditorial et politique. “Les papiers sont publiés uniquement lorsqu’ils sont considérés comme terminés”, explique la journaliste Margarida David Cardoso. Pour garantir son indépendance, le média rejette publicité, paywalls et délais rigides, au prix d’une fragilité financière persistante.

En Italie, IRPI Media s’appuie depuis sa création sur des fondations européennes et des bourses journalistiques pour financer ses enquêtes. Selon son directeur, Lorenzo Bagnoli, le projet était initialement “un simple espace permettant d’identifier des journalistes freelances répondant à des appels à projets.”
En Bulgarie, le site Den s’est construit exclusivement sur des financements de projets européens et internationaux, avec un premier budget destiné à couvrir l’infrastructure et quelques publications de fond. Après une phase d’incubation bénévole, ces financements permettent de dégager du temps pour enquêter, de rémunérer partiellement le travail journalistique et de créer une structure légale. Comme le résume Alexander Nikolov, cofondateur de Den : “Les subventions ont permis de structurer le projet initial, de produire les premières enquêtes et de constituer une équipe de départ.”
Le piège de la dépendance
Si les subventions constituent un levier essentiel, elles sont aussi devenues, pour de nombreux médias, une impasse.
Même si les bailleurs de fonds n'interfèrent pas dans le processus éditorial, chaque subvention a cependant un thème : environnement, migrations, intelligence artificielle. Résultat : les rédactions finissent par suivre les “modes” philanthropiques. Où est passée l'indépendance ?

Pour Lorenzo Bagnoli, le problème s'aggrave avec la concurrence croissante. “En 2015, il y avait moins d'argent, mais aussi moins de concurrents. Aujourd'hui, même des structures gigantesques comme l'OCCRP participent aux appels d'offres qui étaient auparavant réservés aux petits médias comme le nôtre.”
Les médias sont également confrontés au problème des coupes budgétaires. L'Open Society Foundations et d'autres fondations ont réduit leurs investissements dans le journalisme. “Beaucoup ont décidé que ce n'était plus une priorité. Tout est devenu plus compliqué”, explique Bagnoli. Le risque est le “grant chasing”, la chasse aux subventions : élaborer des projets pour remporter des appels d'offres plutôt que pour répondre à des besoins journalistiques réels.
Paul Salvanès, directeur général de Voxeurop, partage cet avis : “Si on peut déplorer que les financements dits ‘structurels” soient quasi inexistants, les financements européens, les bourses ou les subventions peuvent être une réelle opportunité pour des médias qui ne comptent pas sur la publicité ou de richissimes propriétaires pour boucler leur budget de fin d'année”, comme c’est le cas pour Voxeurop et pour les médias cités dans cet article.

“Mais ces financements sont aléatoires d'une année sur l'autre et peuvent créer de l'incertitude économique au sein des rédactions. Cela crée un effet boule de neige : les médias comme le nôtre sont de fait incités à se professionnaliser dans le ‘grant chasing’ et donc à y investir des ressources et du temps, au détriment de leur travail éditorial et de la monétisation de leur lectorat – qui est le graal mais demande beaucoup de temps”, continue-t-il.
Cette dépendance fragilise profondément les modèles économiques. Irene Caselli, cofondatrice du projet européen Taktak, décrit une instabilité chronique : “On dépense de l’argent pour des projets de deux ans alors qu’il est évident qu’ils ne pourront pas être consolidés en si peu de temps”. Après deux années de financement européen, le projet est aujourd’hui à l’arrêt.
“Au final, le risque est que ces financements, qui doivent être la cerise sur la gâteau du modèle économique d'un média, deviennent tout le gâteau lui-même, avec une forte dépendance non pas éditoriale, mais économique, dans un contexte où ils diminuent et la concurrence est de plus en plus rude”, ajoute Salvanès.
La question est suivie de près par les organismes de financement. En France, le Fonds pour la presse libre (FPL) affirme ainsi veiller à ne pas renforcer des situations de dépendance économique, en exigeant une part minimale de ressources propres et en refusant d’être l’unique financeur de projets d’envergure.

Les alternatives aux subventions
Face aux limites d’un modèle fondé uniquement sur les subventions, de nombreux médias cherchent à renforcer le lien avec leur lectorat. Abonnements solidaires, dons récurrents et financement participatif apparaissent comme des alternatives aux contenus payants. Fumaça tire aujourd’hui environ 40 % de son budget du soutien de sa communauté, tandis que Den commence à couvrir une partie de ses frais fixes grâce aux dons de son audience.
L'Allemagne propose un troisième modèle, peut-être le plus abouti. La taz Panter Stiftung, affiliée au quotidien de gauche Tageszeitung, démontre que la durabilité est possible lorsqu'on combine une culture du don bien ancrée et une structure coopérative.

Entre 2008 et 2024, la fondation a collecté 9,2 millions d'euros : sept millions provenant de dons (environ 80 %) et 2,2 millions provenant de bourses accordées par des fondations privées et l'Etat allemand. “Il est assez unique que près de 80 % de nos revenus proviennent encore de donateurs privés, qui ne sont pas de grands donateurs”, explique Gemma Terés Arilla, responsable de la fondation. “Le don le plus important que j'ai vu jusqu'à présent était d'environ 20 000 euros. Les grands donateurs privés donnent en moyenne environ 1 000 euros par an. Et puis, beaucoup de gens donnent entre 20 et 100 euros par don.”
Le quotidien taz repose sur un modèle coopératif : plus de 25 000 personnes ont acheté des parts qui ne produisent ni intérêts ni rendements financiers : une seule voix par membre, quel que soit le nombre de parts détenues. L'objectif est de protéger l'indépendance éditoriale grâce au soutien généralisé de la communauté. 60 % des donateurs à la fondation sont également membres de la coopérative, créant ainsi un cercle vertueux d'implication. “Les gens font des dons parce qu'ils croient encore qu'un monde meilleur est possible”, avance Terés Arilla. “Cela semble idéaliste, mais c'est ainsi qu'est née l'idée du journal taz.”
Un modèle similaire a été adopté par Voxeurop, en France : “Voxeurop a fait depuis 2017 le choix d'être une coopérative de presse : cela permet à nos lectrices et lecteurs d'en devenir sociétaires (en achetant des parts sociales de la coopérative) aux côtés des journalistes, des traductrices et des traducteurs qui y travaillent”, détaille Paul Salvanès. “Leur investissement sur le long-terme est un gage de confiance et une source de motivation pour la rédaction. Cela permet aussi de stabiliser notre modèle économique et de le rendre moins dépendant à d'autres sources de financement. Aujourd'hui nous sommes près de 250 sociétaires, de plus de 30 nationalités à détenir le capital du média. Ce modèle est la fondation de l'indépendance de notre journalisme.”
En France, des médias comme Disclose, Basta! ou Streepress privilégient l’accès libre aux contenus, soutenu par les dons.
Directrice exécutive du FPL, Charlotte Clavreul constate, elle aussi, une tendance générale chez les médias qui sollicitent l’aide du fonds : “Ces dernières années, un nombre croissant de médias soutenus a misé sur la constitution de communautés de donateurs mensuels, un modèle de plus en plus perçu comme déterminant pour la soutenabilité économique à long terme. Plusieurs médias accompagnés par le FPL ont ainsi triplé leur base de donateurs mensuels depuis 2025.”
Pour Charlotte Clarveul, la ligne de conduite des fonds de financement doit être claire : “Le FPL refuse explicitement de soutenir des organisations médiatiques reposant sur la précarisation des journalistes, et s’aligne ainsi sur les principes défendus par le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL)”.
La voix européenne : record de subventions, mais le paradoxe des freelances demeure

Au niveau européen, JournalismFund Europe est devenu un acteur de plus en plus central. En 2025, il a versé la somme record de 5,26 millions d'euros, soit 40 % de plus qu'en 2024. Les demandes de financement ont explosé : +104 %. En 2026, le programme “Cross-border grants” représente à lui seul 1,12 million d'euros. Pourtant, son directeur, Ides Debruyne, ne cache pas sa plus grande préoccupation : le fait que de nombreux médias ne rémunèrent pas les pigistes même lorsqu'ils obtiennent des subventions pour leurs enquêtes. Le cercle vicieux est évident : les subventions couvrent les coûts de recherche, mais pas ceux de l'édition et de la production. Les médias estiment qu'ils ne doivent pas payer pour quelque chose qui est déjà partiellement financé. Selon Debruyne, ce refus est contraire à l'éthique, en plus d’être illégal dans de nombreux pays. “Aucune entreprise ne dirait : ‘Donnez-moi cela gratuitement, car je sais que la plupart des coûts ont déjà été couverts par d'autres’”.
La solution exige que les journalistes défendent leurs droits et établissent des accords clairs avec les médias dès le départ. Mais il faut aussi autre chose : une collaboration radicale via des plateformes communes, un renforcement des capacités locales et l’établissement de véritables réseaux transfrontaliers – et pas seulement des projets biennaux. “Les petits médias locaux peuvent apprendre les uns des autres dans ces espaces de renforcement des capacités”, explique-t-il, en référence au projet “Pluralistic Media for Democracy” (PM4D) de JournalismFund.
Et surtout, un changement culturel est nécessaire : “Nous devons montrer au public que le journalisme indépendant est une bonne chose pour eux, qu'il rassemble les gens, améliore le débat et renforce la démocratie. Ce message n'est pas assez souvent relayé”.
Rééduquer le public : le journalisme n’est pas gratuit
Le thème de la relation avec les lecteurs traverse toutes les conversations. Alors que dans certains pays européens – surtout dans le nord – l'idée que les informations de qualité se paient s'est imposée, ailleurs, cette prise de conscience est absente ou en cours de construction.
Le problème réside également dans la fragmentation du paysage médiatique. Avec la multiplication des newsletters individuelles, des médias indépendants et des campagnes d'adhésion distinctes, le public est submergé de demandes. Il n'existe pas de point d'accès unique pour “soutenir le journalisme indépendant”.
Debruyne, de JournalismFund, partage cette vision : “Dans de nombreux pays, il est tout simplement impossible de maintenir en vie une plateforme journalistique indépendante grâce à la publicité ou aux abonnements. Certaines zones linguistiques sont trop petites pour que cela soit viable. Le marché ne résout pas tout. Nous continuerons donc à avoir besoin de fonds provenant des gouvernements et d'autres organisations. La question est : comment les organiser et les stimuler ?”.
Mutualiser pour résister

Face à ces fragilités, des initiatives de mutualisation émergent. À Berlin, Publix rassemble journalistes, médias indépendants et bailleurs de fonds autour d’infrastructures communes. En combinant financements philanthropiques, revenus propres (loyers, événements, services mutualisés) et subventions publiques, Publix expérimente un modèle hybride visant à offrir des conditions de travail stables et un environnement sécurisé à des acteurs souvent confrontés à la précarité.
En France, la future Maison des médias libres vise à offrir un point d’ancrage collectif à des rédactions souvent isolées, malgré des controverses récentes qui pourraient mettre en péril le projet.
À l’échelle locale, les initiatives de mutualisation sont fréquentes. À Lisbonne, Fumaça partage ainsi ses locaux avec le collectif de journalisme d’investigation Divergente et met son studio d’enregistrement à disposition d’autres médias de son écosystème. En France, les enquêtes sont également de plus en plus souvent produites par des collectifs réunissant plusieurs médias indépendants.
Pourtant, à mesure que les fragilités économiques deviennent structurelles, la question d’une structuration européenne du journalisme indépendant s’impose. Mutualisation des financements, réseaux transnationaux et coopérations éditoriales apparaissent comme des leviers essentiels.
Malgré des obstacles persistants, ces expériences témoignent d’une volonté forte de défendre un journalisme libre, pluraliste et critique, dans un contexte de fragilisation démocratique.
*Voxeurop a reçu une aide financière du FPL pour la mise en place d'une fonctionnalité du site.
🤝 Ce contenu a été produit dans le cadre de PULSE, une initiative européenne soutenant les collaborations journalistiques transfrontalières, menée par OBC Transeuropa, en collaboration avec n-ost et Voxeurop. Tous les éléments et angles abordés dans cet article ont été discutés et développés de manière collaborative.
Les interviews de DEN, Fumaça et du FPL ont été réalisées par Hugo dos Santos, celles du Die Tageszeitung et de Publix par Heloisa Traiano. Différentes versions de cet article sont publiées sur Alternatives Economiques (France), StartupBusiness (Italie) et Reset! Network.
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