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Ides Debruyne (Journalismfund Europe) : “Nous devons apprendre aux journalistes à dire non aux médias qui ne paient pas”

Le secteur des médias est en crise, et ce sont souvent les journalistes indépendants qui souffrent des conséquences de cette crise en recevant une maigre rémunération – quand ils en reçoivent une. Entretien avec le directeur général de Journalismfund Europe.

Publié le 18 mars 2026

Ides Debruyne est cofondateur et directeur général de Journalismfund Europe, un organisme indépendant à but non lucratif créé en 1998 dans le but de stimuler le journalisme d'investigation indépendant en Europe. 

Ides Debruyne

En août 2025, Debruyne a publié une tribune sur le site internet de l’organisation intitulée “Exploiter les journalistes détruit la crédibilité”, dans laquelle il dénonce la pratique courante consistant à ne pas rémunérer les enquêtes cofinancées par Journalismfund Europe. “Comment les médias peuvent-ils dénoncer l’esclavage moderne et l’exploitation par les entreprises et les gouvernements tout en attendant de leurs propres journalistes indépendants qu’ils travaillent gratuitement ?”, s’insurge-t-il. “Cette hypocrisie sape non seulement leur autorité morale, mais aussi l’avenir même du journalisme d’investigation.

La tribune de Debruyne s’intègre tout à fait dans notre série sur la précarité de celles et ceux qui produisent l'information, en particulier des journalistes, et sur le danger que pose cette précarité mêlée à d’autres problématiques (notamment la crise du secteur des médias et l'absence de réglementation), pour nos démocraties.


Voxeurop: Vous avez critiqué le fait que les rédactions ne rémunèrent souvent pas les pigistes pour les articles produits grâce aux subventions de Journalismfund Europe. Et vous avez raison : dans la plupart des cas, elles ne le font pas. Elles invoquent des ressources limitées ou, pire encore, affirment que le travail des pigistes a déjà été rémunéré par la subvention. Dans le même temps, ce type de subventions permet la production d’un journalisme de qualité qui, sans cela, n’existerait pas. Comment sortir de ce cercle vicieux ? 

Ides Debruyne : La chose la plus importante à savoir est que Journalismfund Europe ne produit pas d’articles. L’organisation ne prend aucune initiative à cet égard et nous ne participons pas à la recherche. Ce sont les journalistes qui décident de lancer une enquête internationale. Ils se sont rendu compte que cela coûterait cher et que les médias dans lesquels ils souhaitaient publier leurs articles ne paieraient pas, ni en totalité ni en partie. 

Ce problème est encore plus courant pour les pigistes. Journalismfund finance la recherche, mais pas suffisamment pour l’édition, la production et la post-production. Les personnes qui reçoivent ces fonds doivent demander cette aide aux médias. 

Je trouve étrange que les médias estiment ne pas devoir payer pour un travail fourni par un pigiste. Sur quoi cela repose-t-il ? Aucune entreprise ne dirait : “Donnez-le-moi gratuitement, car je sais que la plupart des coûts ont déjà été pris en charge par d’autres”.

Cela ne les regarde pas. Ils devraient simplement se réjouir de ne pas avoir à payer la totalité des coûts, mais juste une partie de ceux-ci. Les produits journalistiques qui nécessitent d’importants investissements en matière de recherche sont souvent d’excellente qualité. On le constate aux prix remportés par les projets soutenus et à l’impact que certains d’entre eux ont.

L’appropriation abusive d’un reportage d’investigation sans le payer est contraire à l’éthique et, dans de nombreux pays, également illégale. Comment briser ce cercle vicieux ? En tournant simplement le dos aux médias qui ne paient pas. Nous devons communiquer ouvertement à ce sujet. Après tout, nous travaillons dans le domaine de la transparence.

Le problème de la rémunération des pigistes est particulièrement aigu dans certains pays européens, comme nous l’avons vu. La protection est faible dans tous les pays, et il n’existe pas d’organismes européens. Existe-t-il des mécanismes de protection en place ou en projet ? Quels sont ceux qui pourraient être efficaces et réalisables dans la pratique ?

Avant tout, les journalistes doivent défendre leurs droits. Ils ne doivent pas laisser les médias profiter d’eux. Ils doivent conclure des accords clairs avec les médias dès le départ, et parler d’argent dès le début. 

Peut-être devrions-nous enseigner aux journalistes certaines techniques de vente ? Nous devons également leur apprendre à dire non à un média qui ne paie pas. Peut-être y a-t-il aussi un rôle à jouer ici pour des organisations telles que la Fédération européenne des journalistes, l’Association des journalistes européens ou l’International Press Institute (IPI). 

Un journalisme de qualité est essentiel dans une société saine. Cependant, cet idéal est remis en cause par la réalité d’un financement en baisse, d’un lectorat en déclin et d’un soutien public limité. Que faire ?

La façon dont vous interprétez les choses dépend de votre point de vue. Si vous comparez la situation à celle de l’Europe il y a quelques années, vous avez peut-être raison. Mais si vous la comparez à la période d’avant 1989, nous devons conclure qu’il y a aujourd’hui davantage de médias indépendants dans de nombreux anciens pays d’Europe de l’Est qu’il n’y en avait à l’époque. 

Avant la chute du mur de Berlin, on ne pouvait pas critiquer le gouvernement dans cette région d’Europe. L’Espagne, le Portugal et la Grèce se trouvaient dans la même situation il y a 50 ans ; aujourd’hui, ce n’est plus un problème dans de nombreux pays. Depuis, j’ai vu la création de nombreux nouveaux projets. 


“La première loyauté du journalisme est envers les citoyens. Nous ne relayons pas suffisamment ce message”


Malheureusement, les investisseurs démocratiques apportent beaucoup trop peu de fonds, contrairement aux oligarques autoritaires. Lorsque nous avons commencé à octroyer des subventions transfrontalières européennes en 2009, il n’existait rien de tel. En 2025, nous disposions d’un budget de six millions d’euros. Et nous ne sommes plus seuls.

Parallèlement, l’Union européenne est de plus en plus convaincue qu’elle doit investir dans les médias si elle souhaite renforcer les démocraties vulnérables. La démocratie reste fragile, elle peut s’effondrer. Nous devons nous battre pour elle chaque jour.

Nous devons commencer à travailler ensemble plus efficacement, entre différents pays, et cela vaut non seulement pour les projets journalistiques, mais aussi pour l’aspect commercial. Cette collaboration pourrait également se traduire par une réduction des coûts. Je parle des plateformes en ligne mises en place par des journalistes pour faire de l’investigation.

Cette collaboration radicale, éventuellement transfrontalière, doit se poursuivre et les médias indépendants doivent bien sûr parler davantage de l’importance du journalisme pour les citoyens. Nous devons montrer au public que le journalisme indépendant leur est bénéfique, qu’il rassemble les gens, qu’il enrichit les débats et qu’il renforce la démocratie. La première loyauté du journalisme est envers les citoyens. Nous ne relayons pas suffisamment ce message.

Ce type de collaboration radicale devrait également être encouragé au niveau organisationnel, ainsi qu’entre les médias locaux, comme nous le faisons via notre projet Pluralistic Media for Democracy (PM4D). Les petits médias locaux peuvent apprendre les uns des autres grâce au renforcement des capacités.

Journalismfund Europe tente de se réinventer. Dans ce contexte mondial marqué par des réductions des financements américains, le manque de fonds en Europe et la dépendance des journalistes vis-à-vis des subventions, quels défis rencontrez-vous ?

Nous devrons attendre de voir ce qui se passera, car personne ne sait ce qu'il adviendra en 2026. Notre budget pour 2026 est déjà inférieur à celui de 2025, mais nous ferons de notre mieux. 

Je pense que la Commission européenne estime de plus en plus qu’il est important de soutenir le journalisme et les médias. Le mécanisme de redistribution organisé par Journalismfund Europe (le fonds reçoit des fonds provenant, entre autres, des appels à projets de la Commission européenne et les redistribue parmi ses bénéficiaires) est bénéfique pour les journalistes et les médias, mais aussi pour les donateurs. 

Il y a beaucoup d’argent dans le monde de la philanthropie, mais la plupart des donateurs n’osent pas s’impliquer. Ils ne croient pas vraiment en la valeur du journalisme indépendant et des médias en tant qu’outils démocratiques, même s’ils affirment le contraire. Et dans de nombreux pays, il est tout simplement impossible de maintenir en vie une plateforme journalistique indépendante grâce à la publicité ou aux abonnements. Certaines régions linguistiques sont trop petites pour ça. 

Le marché ne résout pas tout : nous devrons encore compter sur les fonds des gouvernements et d’autres organisations. Comment organiser et stimuler [ces financements] ? Cette situation reste dangereuse. Avec Journalismfund Europe, nous voulons continuer à travailler pour limiter les risques qu’elle représente à l’avenir.

D'ailleurs, Journalismfund Europe soutient non seulement le journalisme d'investigation, mais aussi les médias locaux, et nous les aidons à élaborer des stratégies pour survivre dans ce secteur grâce à plusieurs sources de revenus.

🤝 Cet article fait partie d'une série sur la précarité dans le milieu de l'information réalisée dans le cadre du projet PULSE, une initiative européenne visant à soutenir les collaborations journalistiques transfrontalières.

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