A 2024 mural painting by Gosh Art in Tbilisi. | Photo: DR Une fresque murale réalisée en 2024 par Gosh Art à Tbilissi. | Photo : DR

Le parcours européen inachevé de la Géorgie : la question universitaire

Alors que la liberté académique est mise à mal en Géorgie, revenir sur l’histoire complexe de l’enseignement supérieur dans ce pays apporte un nouveau regard sur ses aspirations européennes et les obstacles qui se dressent sur son chemin.

Publié le 17 juin 2026
A 2024 mural painting by Gosh Art in Tbilisi. | Photo: DR Une fresque murale réalisée en 2024 par Gosh Art à Tbilissi. | Photo : DR

L’idée d'une Europe comme unité de peuples différents partageant une histoire commune remonte au IIIe siècle avant J.-C., lorsque l’épopée des Argonautiques – composée par Apollonios de Rhodes, directeur de la Bibliothèque d'Alexandrie – a pour la première fois remis en cause l'habitude grecque de qualifier tous les peuples non helléniques de “barbares”. En désignant explicitement la langue colchide, langue kartvélienne, comme la langue maternelle de Médée, Apollonios de Rhodes a reconnu la diversité du monde au-delà de la Grèce, y compris sa pluralité linguistique. 

C’est là que la culture démocratique européenne de coexistence au sein d’un monde multilingue trouve ses racines, représentant le paradigme le plus avancé atteint à ce jour. La civilisation européenne reflète à chaque étape la tension persistante entre les droits, les libertés, les idéaux privilégiés et les réalités vécues par divers groupes, nations ou associations à travers les époques et les espaces, parallèlement à la recherche permanente de formes de coexistence et de liens. 

Jamais au cours de son histoire la Géorgie n’a été un membre à part entière de cet espace. Elle est plutôt restée en périphérie, s’efforçant de s’intégrer et de se contextualiser au sein de l’espace européen – ce club de réseautage des plus intrigants – avec plus ou moins de vigueur selon les circonstances historiques.

Le statut de candidat à l’UE accordé à la Géorgie le 15 décembre 2023 est la meilleure position que notre pays ait jamais occupée par rapport à l’Europe tout au long de son histoire. Il est donc paradoxal que la perspective européenne de la Géorgie soit de plus en plus contestée au moment même où le pays a atteint son point le plus proche de l’Europe. Les droits humains, l’autonomie institutionnelle, la liberté académique et d’autres principes fondateurs de la démocratie sont soumis à une pression croissante. 

Début mai, Marcy Shore, professeure américaine d’histoire des idées à l’université de Yale, spécialisée dans l’histoire des idées en Europe centrale et orientale, a donné une conférence à l’université d’Etat d’Ilia de Tbilissi. Alors qu’elle se rendait à la conférence, une étudiante a été arrêtée sur les marches menant à l’université. Elle a été accusée de s’être tenue sur le trottoir tout en participant à une manifestation. Dans ces circonstances, il est particulièrement pertinent que le cycle d’événements Debates on Europe de cette année se soient tenus à Tbilissi, une ville qui connaît des manifestations continues en faveur de l’intégration à l’UE.

Européenne depuis toujours

L'idée européenne a une histoire ininterrompue en Géorgie. Selon l'historiographie géorgienne traditionnelle, dès le Ve siècle, le roi Vakhtang Gorgasali, fondateur de Tbilissi, a opéré un changement radical dans l'orientation stratégique de la Géorgie de son époque (ou plus précisément, du Kartli [région historique de la Géorgie]), quittant l'orbite de l'Iran (et donc du zoroastrisme) pour orienter son pays vers l'Empire romain d'Orient (et donc vers le christianisme). La volonté du roi Vakhtang exprimait sa loyauté envers la “voie grecque” – une expression qui déterminait non seulement la religion du pays, mais aussi sa politique étrangère et ses aspirations envers l’Occident.

Ce testament est devenu le principe fondateur de l’agenda politique de la Géorgie au VIIIe siècle : Kartli, Etat tampon de l’Empire romain d’Orient ou, comme le décrivait le chroniqueur du VIIIe siècle Iovane Sabanisdze, la lisière et la périphérie du monde chrétien médiéval, incarnait néanmoins toutes les caractéristiques propres au Centre.


Les droits humains, l’autonomie institutionnelle, la liberté académique et d’autres principes fondateurs de la démocratie sont soumis à une pression croissante


Les souverains géorgiens, de David le Bâtisseur à la reine Rousoudan, cherchèrent à ancrer le pays au sein de l’Europe par le biais de liens dynastiques, de la diplomatie et des échanges culturels. La chute de Constantinople interrompit ce processus pendant des siècles. La Géorgie connut une longue période de fragmentation politique et de déclin culturel avant que les efforts de réforme ne reprennent sous Vakhtang VI et Héraclius II, qui œuvrèrent au démantèlement des anciennes structures féodales en Géorgie. 

À la fin du XIXe siècle, ce processus a abouti au projet de modernisation à l’européenne mené par Ilia Chavchavadze et la Société pour la diffusion de l’alphabétisation, qui, au début du XXe siècle, avant l’occupation soviétique, a apporté au pays trois années d’indépendance, ainsi que les normes les plus avancées en matière de démocratie.

La période post-soviétique n’a été ni facile, ni favorable en termes d’intégration européenne. Encore aujourd’hui, le récent revirement radical dans les domaines de la politique, de la culture et, en particulier, de l’éducation, cause des dommages irréparables à la perspective européenne du développement démocratique de notre pays, ainsi qu’à son avenir en général. Ces processus néfastes compromettent l’alignement du système d’enseignement supérieur géorgien sur le modèle européen ; portent atteinte à la liberté académique et à l’autonomie institutionnelle qui doivent être garanties par la loi ; et, plus précisément, menacent les universités de fermeture effective. 

En vertu d’une résolution gouvernementale, les programmes universitaires et les effectifs étudiants de l’université d’Etat d’Ilia – qui a reçu la meilleure note de la part d’experts internationaux – ont été réduits de 92 % pour 2026.

Ces dernières années ont vu diverses manifestations d’un soutien continu à l’idée européenne – tant factuelles et statistiques que symboliques et métaphoriques : 80 à 85 % de la population exprime un soutien fort à l’avenir européen, et le drapeau de l’UE a flotté dans les rues de Tbilissi tout au long de ces années de protestation. 

Pourtant, l’enthousiasme pour l’Europe coexiste depuis longtemps avec une faiblesse structurelle : le fait que la Géorgie n’ait pas pris part au processus historique qui a donné naissance à l’Université, l’une des institutions européennes les plus anciennes et les plus solides et un facteur majeur au cœur de la société européenne moderne, indépendante et démocratique, a été préjudiciable. Le pays a été absent de cette évolution jusqu’en 1918.

Un examen critique de cette lacune ou de ses alternatives dans notre développement historique peut, dans une certaine mesure, nous aider à comprendre un certain nombre de circonstances qui semblaient auparavant inexplicables. Bien sûr, la rétrospective historique ne peut apporter de réponse directe à notre question concernant l’agenda européen profondément controversé.

Elle peut toutefois offrir une compréhension plus claire de la manière dont l’idée d’université s’est développée en Géorgie, des raisons pour lesquelles nous nous trouvons là où nous en sommes aujourd’hui, et des raisons pour lesquelles l’adoption rapide et sans heurts des meilleures pratiques dans la période post-soviétique, qui s’étend déjà sur trente-cinq ans, semble si difficile.

Une étape ratée de l’histoire médiévale : le monde académique face à l’université

L'Orient et l'Occident chrétiens médiévaux ont développé des approches différentes de l'éducation, de l'autorité et du savoir. Ces différences ont façonné des conceptions contrastées de l'université et de son rôle dans la société.

Les caractéristiques et la chronologie de la modernité dans l’Orient chrétien sont également sujettes à débat. Des éléments de la modernité sont apparus dans l’Orient chrétien plusieurs siècles avant l’Occident, avec l’émancipation progressive des langues vernaculaires à mesure que celles-ci pénétraient toutes les sphères de la vie sociale, pour finalement devenir des langues littéraires. Au Ve siècle après J.-C., les langues syriaque, copte, éthiopienne, arménienne, géorgienne et albanaise du Caucase s’étaient imposées comme des langues littéraires dotées de leurs propres alphabets. 

Alors que les langues vernaculaires prospéraient, l’autorité religieuse restait étroitement contrôlée dans le monde romain d’Orient. Les prêtres n’avaient pas le droit d’élaborer eux-mêmes le contenu de leurs sermons, l’interprétation indépendante des Ecritures était découragée, et seules les œuvres homilétiques des Saints Pères devaient être utilisées dans la prédication, ce qui limitait les formes de débat intellectuel qui contribueraient plus tard à l’essor des universités en Europe occidentale.

Cela signifie que les éléments essentiels suivants étaient interdits dans l’Empire romain d’Orient : la lecture et la compréhension des textes religieux, l’interprétation individuelle plus ou moins libre, les réflexions, la réécriture et la réévaluation. En fait, l’Empire romain d’Orient a restreint ce qui a donné naissance au Studium Particulare et au Studium Generale – les précurseurs de l’université occidentale médiévale – en Occident, ainsi que la formation des universités occidentales médiévales en tant que corporation d’étudiants et de maîtres.


L’université – et les universités en général – devrait être un agent de changement, une institution visant à favoriser un espace public qui s’est considérablement rétréci non seulement en Géorgie, mais dans le monde entier


Ainsi, les deux interdictions religieuses mentionnées ont entraîné une divergence considérable dans le développement de l’Orient et de l’Occident médiévaux. Les résultats de ces voies de développement différentes sont visibles aujourd’hui : de fortes tendances à l’ethno-nationalisme médiéval, des conflits ethniques, des religions d’Etat privilégiées dans les pays de l’ancien Orient chrétien médiéval, et les valeurs fondées sur l’université, telles que la tolérance, l’égalité, les droits humains et la démocratie, dans les pays de l’Occident chrétien médiéval. 

Il n’est donc pas surprenant que l’Orient chrétien médiéval n’ait pas développé d’universités, mais un système sophistiqué d’éducation religieuse byzantine centré sur des académies, au premier rang desquelles l’Académie de Mangana et ses principales succursales à Alexandrie et Antioche. Bien que certaines encyclopédies modernes décrivent Mangana – fondée en tant qu’école philosophique dès 425 – comme une université, son statut en tant que telle reste très contesté.

On observe le même schéma dans les Etats tampons de l’Orient chrétien, y compris la Géorgie médiévale. Plutôt que de donner naissance à des universités, leurs traditions d’enseignement supérieur ont produit des centres académiques calqués sur les académies religieuses du monde byzantin.

Lorsque l’Académie de Mangana fut secouée par une vague de répression religieuse qui conduisit à l’exil des érudits néoplatoniciens et de leurs disciples, deux étudiants géorgiens, Iovane Petritsi et Arsen d’Ikalto, rentrèrent chez eux et jouèrent un rôle clé dans la fondation des académies de Gelati et d’Ikalto. Il ne subsiste que peu de témoignages sur le fonctionnement de ces institutions, mis à part des traditions historiques souvent contestées. Cependant, les ouvrages écrits, traduits et copiés à Gelati et Ikalto suggèrent que les centres d’enseignement supérieur géorgiens suivaient de près le modèle de l’Académie de Mangana.

En Géorgie, comme à Byzance, l’idée d’une foi fondée sur la connaissance subit un cuisant échec. Les tendances qui ont contribué à l’émergence des universités dans l’Occident médiéval ont finalement été anéanties en Géorgie au XIIIe siècle, lorsque l’Eglise a déclaré la guerre à la plus grande œuvre de la littérature géorgienne de tous les temps, Le Chevalier à la peau de panthère de Chota Roustaveli. Le poème a été tellement persécuté qu’aucun de ses anciens exemplaires n’a été conservé. 

Ainsi, l’omission de l’étape fondamentale de la formation universitaire au Moyen Âge, conjuguée aux processus qui ont suivi la chute de Constantinople, a créé un fossé durable dans notre perspective européenne tant souhaitée. 

Des parcours similaires, des contextes historiques différents 

Ce n’est qu’au XIXe siècle que la Géorgie a pu se réengager sur la voie européenne et, à l’instar des petites nations européennes, entamer son projet européen de modernisation. En 1918, cela a jeté les bases de la création d’un Etat indépendant, remarquable par son niveau de démocratie à l’époque. Quelques mois plus tôt, la première université de Géorgie, et plus largement du Caucase du Sud, avait été fondée. Au début du XXe siècle, des débats animés ont opposé l’élite technique et l’élite intellectuelle sur la mission principale de l’université en tant qu’architecte central de la société du savoir. 

Pour la première fois en Géorgie, l’université et ses fondateurs ont rassemblé autour d’eux une communauté auto-organisée de type européen, réunissant l’élite politique et les groupes au pouvoir aux préférences idéologiques radicalement divergentes, qui ont néanmoins réussi à partager des responsabilités communes fondées sur des principes démocratiques. 

Environ trois ans plus tard, la première République démocratique de Géorgie a été confrontée à des circonstances historiques tout à fait différentes de celles des petites nations européennes. De plus, en raison de l’isolement soviétique et post-soviétique, la Géorgie a été exclue du cadre même dans lequel leur développement était décrit, même si, entre 1870 et 1921, le pays avait franchi les étapes de la formation de l’Etat-nation décrites par l’historien Miroslav Hroch dans son étude comparative des petites nations européennes.

Le même sort a frappé la première université de Géorgie, dont les fondateurs ont été chassés, jugés ou exécutés. 

En matière d’enseignement supérieur, la période post-soviétique s’est avérée tout aussi difficile, marquée par la déconstruction de toutes les normes existantes. La modernisation de l’université en Géorgie a débuté en 2005, lorsque le pays a adhéré au processus de Bologne. Cette période a marqué le début du chemin le plus difficile vers la normalisation de l’enseignement universitaire en Géorgie, ainsi que vers le renforcement de ses missions – l’éducation, la recherche et la “troisième mission”, en vertu de laquelle l’université, en tant qu’institution, est appelée à promouvoir la culture civique et la sensibilisation du public. 

C'est dans ce contexte d'intégration européenne que l'Université d'Etat d'Ilia a été fondée en 2006. Dès le départ, elle a cherché à combiner éducation, recherche et engagement public, reflétant ainsi l'effort plus large visant à aligner les institutions universitaires géorgiennes sur les normes européennes. Ce faisant, l'université a tenté de perpétuer l'héritage d'Ilia Chavchavadze, qui considérait l'éducation comme le fondement à la fois du développement national et de la modernité européenne. Comme il l’a si bien écrit : “L’éducation, le savoir et l’érudition sont des forces auxquelles rien ne peut s’opposer aujourd’hui : ni le poing, ni l’épée, ni la multitude d’une armée”.

Tout comme dans le projet européen d’Ilia Chavchavadze, il en va de même dans la Géorgie contemporaine : l’université – et les universités en général – devrait être un agent de changement, une institution visant à favoriser un espace public qui s’est considérablement rétréci non seulement en Géorgie, mais dans le monde entier ; un espace dans lequel des sociétés modernes, multidimensionnelles et pluralistes peuvent se réunir pour discuter et, en fin de compte, s’accorder sur les formes de leur mise en réseau.

Tbilisi, June 2026. The main entrance to the Ilia State University. The horizontal black banner says "Not for sale!". | Photo ©GpA
Tbilissi, juin 2026. L'entrée principale de l'Université d'Etat d'Ilia. La banderole noire horizontale porte l'inscription "Pas à vendre !". | Photo ©GpA
🤝Cet essai est publié en partenariat avec Debates on Europe, à l’occasion des Débats de Tbilissi, qui se sont tenus en juin 2026.

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