La Conférence pour la reconstruction de l’Ukraine (Ukraine Recovery Conference, URC) est une rencontre annuelle entre des partenaires internationaux et le gouvernement ukrainien, organisée pour planifier la reconstruction d’un pays où le coût de la guerre est d’ores et déjà estimé à des centaines de milliards d'euros. Alors que la guerre se prolonge, la conférence est devenue de plus en plus le symbole d’une jeunesse qui défend son pays par tous les moyens possibles.
Lors de la dernière URC, à Gdańsk le 25 juin, Andreas Schleicher de l’Organisation pour la coopération et le développement éconmiques (OCDE) et Pilvi Torsti de la Fondation européenne pour la formation (ETF) ont partagé la tribune pour une discussion sur les compétences, aux côtés de diplomates ukrainiens, polonais et japonais. Ensemble, ils ont réaffirmé le rôle central de l’éducation dans la reconstruction de l’Ukraine.
Lors d’un atelier distinct, un couple de jeunes a présenté deux points de vue étroitement liés : d’une part, celui de ceux qui vivent hors d’Ukraine, comme Anastasiia, 17 ans, qui a fondé une ONG à Cracovie pour soutenir les jeunes Ukrainiens tant dans leur pays qu’en exil ; d’autre part, celui de ceux qui n’ont jamais quitté le pays, comme Rouslan, 22 ans, un ancien combattant dont le récit du retour à la vie civile a ajouté une dimension profondément humaine au terme, désormais quelque peu galvaudé, de “résilience”.
Derrière Anastasiia et Ruslan se cachent environ 1,2 million de jeunes qui ont quitté le pays depuis 2022, les centaines de milliers qui le défendent en première ligne et environ deux millions de NEET (Not in education, employment or training, des jeunes qui ne sont ni étudiants, ni salariés, ni en formation) selon les données de l’UNICEF.
Les jeunes, c’est le présent
Le gouvernement ukrainien sollicite désormais le soutien de ses partenaires internationaux, au premier rang desquels l’Union européenne, afin d’offrir aux jeunes une base solide pour un avenir de paix une fois que la guerre sera enfin terminée. Cela se traduit par une éducation de qualité et un emploi décent et épanouissant, sur un marché du travail qui s’est déjà révélé extraordinairement dynamique malgré l’invasion russe.
L’une des politiques visant à tenir cette promesse est la Garantie pour la jeunesse de l’UE, un programme qui engage les Etats membres à offrir à chaque jeune un emploi de qualité, la possibilité de poursuivre ses études, un apprentissage ou un stage dans les quatre mois suivant la fin de ses études ou la perte de son emploi. Pilvi Torsti a été l’une des artisanes de son lancement en Finlande, en 2013, avant qu’il ne devienne une politique à l’échelle de l’Union et, plus récemment, une condition préalable pour les candidats à l’adhésion tels que l’Ukraine, la Moldavie et les pays des Balkans occidentaux.

En conclusion de son intervention, elle a déclaré sans détour : “Chaque fois que l’on dit aux jeunes qu’ils sont l’avenir, ils devraient répondre : ‘En réalité, nous sommes le présent. L’action commence dès maintenant’.”
Anastasiia et Rouslan seraient d’accord, tout comme Yulian Kritsak et Olena Podobied-Frankivska, deux figures de proue de la société civile ukrainienne dans le domaine de la jeunesse. Kritsak est cofondateur de l’ONG 3,5 %. Basée dans la région multiculturelle de Transcarpatie, son nom s’inspire d’une théorie selon laquelle une minorité active de cette taille peut générer un changement social par ses propres actions.
Olena Podobied-Frankivska est la directrice exécutive de l’Association nationale de la jeunesse ukrainienne (NUMO), l’organisme qui regroupe les associations de jeunesse du pays. Les observateurs attentifs de l’actualité ukrainienne pourraient la reconnaître grâce au célèbre documentaire d’Evgeny Afineevsky Winter on Fire, qui a retracé les manifestations de l’Euromaïdan de 2013-2014.
Olena faisait partie des centaines de milliers de jeunes Ukrainiens descendus dans la rue. Elle souligne qu'avant cela, “il n'existait aucun cadre de référence pour les politiques de la jeunesse en Ukraine, au-delà des vieux dogmes soviétiques”, tels que les Jeunes Pionniers ou le Komsomol, vestiges d'un monde qui n'existe plus.
Au cours des dix dernières années, des progrès ont été réalisés, mais comme le rappelle Olena, “lors d’ateliers internationaux, je constate souvent que mes collègues européens partent du principe que l’Ukraine dispose de près d’un siècle d’expérience en matière de politiques de la jeunesse, à l’instar de plusieurs Etats européens, alors qu’en réalité, cela fait à peine dix ans, et que notre besoin premier est de développer les infrastructures destinées aux jeunes afin que ces politiques puissent réellement fonctionner”.
À cela s’ajoute l’effet le plus direct de la guerre elle-même. Selon une étude du British Council datant de novembre 2024, les jeunes Ukrainiens ont tendance à éviter complètement toute planification à long terme, ne voyant que rarement plus loin que le mois suivant ; leurs espoirs pour l’avenir restent en suspens, dans l’attente de l’issue de la guerre en cours.
Partir ou rester
Un fossé de plus en plus profond, tant physique que psychologique, s’est creusé – alimenté en grande partie par les réseaux sociaux – entre les jeunes qui ont choisi de rester et ceux qui ont choisi de quitter le pays. “Je comprends la frustration de certains envers ceux qui ont décidé de partir”, explique Youlian, qui, à 28 ans, n’a jamais songé à quitter la Transcarpatie. “Parfois, c’est même un mécanisme inconscient qui renforce la détermination à rester. Mais je ne constate pas d’hostilité ouverte et je ne pense pas que cette fracture s’aggravera après la guerre, à moins qu’une force politique ne tente de l’exploiter artificiellement à ses propres fins”.
Près de la moitié des jeunes Ukrainiens peuvent aujourd’hui être considérés comme faisant partie de la diaspora. “Beaucoup d’entre nous attendent le retour de ces Ukrainiens”, affirme Olena, “mais je ne pense pas que la plupart le feront, quels que soient les espoirs de la société et du gouvernement ukrainien. Les Ukrainiens s’adaptent très facilement à l’étranger, et malheureusement, je ne vois aucun effort structurel en faveur de la diaspora ukrainienne [elle-même divisée], alors que cela devrait devenir de plus en plus une priorité”.
En 2022, le gouvernement ukrainien a été contraint d’interdire aux hommes âgés de 18 à 60 ans de quitter le pays. Lorsqu’en août 2025, il a assoupli les restrictions pour la tranche d’âge des 18-22 ans, près de 100 000 hommes sont partis en l’espace de trois mois (environ un sur sept dans cette tranche d’âge, selon le Centre ukrainien pour la stratégie économique), et on ne sait toujours pas combien d’entre eux reviendront.
Une analyse du média en ligne Kyiv Independent, au titre éloquent “Exode des jeunes”, a révélé que 71 % des entreprises ukrainiennes ont constaté une augmentation des démissions parmi leurs jeunes employés à la suite de la décision du gouvernement.
Une étude du HCR montre que les réfugiés ukrainiens, jeunes et âgés, sont loin d’être un fardeau pour les pays qui les accueillent. En Pologne, par exemple, on estime qu’ils auront contribué à hauteur de 2,7 % du PIB national en 2024. C’est là qu’interviennent des intérêts contradictoires : d’un côté, un gouvernement ukrainien désireux de convaincre certains des jeunes qu’il a contribué à former de revenir au pays ; de l’autre, certains Etats membres de l’UE qui ont tout intérêt à retenir une main-d’œuvre qualifiée et déjà socialement intégrée.
“Alors que dans d’autres pays, les enfants et les adolescents n’ont suivi des cours à distance que pendant deux ans à cause de la pandémie, en Ukraine, cela fait déjà six ans : cette génération est complètement différente de la précédente” – Olena Podobied-Frankivska
C'est entre ces deux feux que s'inscrit l'action de la Fondation européenne pour la formation (ETF) qui, outre les diverses formes de soutien apportées au gouvernement ukrainien (de la collecte de données et des mesures d'aide aux Ukrainiens arrivant dans l'UE jusqu'au conseil politique sur les réformes de l'éducation et du travail, y compris la “Garantie pour la jeunesse” (mentionnée plus haut), collabore également avec les Etats membres de l'UE à travers des initiatives conjointes telles que Team Europe.
Comme l’explique Pilvi Torsti, la directrice de l’ETF, “notre rôle est d’être un partenaire à long terme, de fournir des données concrètes et un espace de dialogue, en mettant en relation différents acteurs, et la Garantie pour la jeunesse en est un bon exemple”. L’Ukraine, pour sa part, souhaite relever la limite d’âge du programme de 30 à 35 ans.
Cela souligne la nécessité de limiter les dégâts subis par ce que l’on pourrait appeler une “génération à moitié perdue”. Olena Podobied-Frankivska souligne que “alors que dans d’autres pays, les enfants et les adolescents n’ont suivi des cours à distance que pendant deux ans à cause de la pandémie, en Ukraine, cela fait déjà six ans : cette génération est complètement différente de la précédente, y compris dans sa façon de socialiser.”
Pour les jeunes Ukrainiens “plus chanceux”, ceux qui ont étudié ou travaillé en Europe, plusieurs options se sont ouvertes : rester ou partir. “La fuite des cerveaux est une question très complexe et multidimensionnelle”, explique Pilvi Torsti, avant d’ajouter : “Ce n’est pas un processus unidirectionnel, et nous ne parlons pas seulement de sociétés, mais aussi d’individus. C’est pourquoi une approche moralisatrice est contre-productive. En tant qu’agence de l’UE agissant conformément aux priorités de la Commission européenne, mais aussi pour la prospérité du voisinage de l’UE, notre objectif est de favoriser ce bénéfice mutuel grâce à des données et à des conseils politiques”.
Transfert de compétences
Youlian Kritsak se dit particulièrement satisfait de la récente décision d’ouvrir le Fonds social européen Plus (FSE+) à l’Ukraine. “Les partenariats avec les principales institutions et parties prenantes de l’UE, notamment par le biais de projets transnationaux, nous aident à acquérir des compétences et de l’expérience. Sans la Garantie pour la jeunesse, par exemple, nous n’aurions pas disposé d’un cadre de référence pour nous concentrer sur les NEET.”
Il affirme que le soutien européen est crucial non seulement en raison des fonds disponibles, mais surtout pour les compétences. “Des organisations telles que l’ETF”, continue Kritsak, “nous aident énormément à cet égard, en nous garantissant l’accès aux connaissances nécessaires aux réformes en Ukraine, non seulement grâce à des compétences individuelles, mais aussi en servant de passerelle vers un ensemble de cadres de référence et de recommandations qui seront essentiels lorsque nous aurons enfin obtenu notre adhésion à l’UE.”
Pilvi Torsti, quant à elle, souligne que la mission confiée aux organismes de l’UE tels que l’ETF consiste à œuvrer au renforcement de la stabilité à long terme au sein de l’UE et dans son voisinage. C’est une période difficile pour la coopération internationale, et pourtant celle-ci reste la seule voie viable vers un avenir commun, pacifique et, surtout, prospère pour les Ukrainiens, jeunes et moins jeunes, ainsi que pour les autres pays qui attendent encore aux portes de Bruxelles.
C’est peut-être Olena Podobied-Frankivska, qui mène ce combat européen particulier depuis ses débuts dans les rues de Kiev à l’automne 2013, qui le résume le mieux : “Nous voulons passer du mode survie au mode développement”.
👉 L'article original sur OBCT.
🤝 Cet article a été rédigé dans le cadre du projet EU Neighbours East, auquel Voxeurop participe aux côtés de onze autres médias européens.
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