Le policier en civil a un œil au beurre noir et enflé ; du sang lui coule sur la joue. Le président serbe Aleksandar Vučić, n’a aucun de doute sur les responsables, qui ont mis cet agent dans cet état en marge d’une manifestation contre le gouvernement organisée en mars 2025 : ce sont des manifestants armés de coups de poing américains.
Mais peu de temps après, des vidéos apparaissent sur Internet qui racontent une autre histoire. On y voit le policier en civil se précipiter au milieu d’un groupe de collègues en uniforme avant de s’effondrer. Des médias indépendants visionnent les vidéos et reconstituent le déroulement des faits. D'autres enquêtes montrent également que c'est un collègue qui l'a frappé, et non un manifestant.
Cette affaire est devenue une leçon sur le rôle des médias indépendants en Serbie. Qui, à part eux, veille encore sur les agissements du gouvernement d’Aleksandar Vučić ?
De plus en plus de Serbes se posent cette question. Il ne s’agit pas de raconter la vérité sur une soirée en particulier, mais de quelque chose de bien plus vaste, de bien plus fondamental. La situation de la presse indépendante en Serbie s’est considérablement détériorée ces dernières années.
Les journalistes sont espionnés, menacés et agressés, tandis que les médias subissent des pressions politiques et économiques. Dans le dernier classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, le pays a chuté à la 104e place – la dernière des Balkans. Jamais auparavant, depuis la création de ce classement en 2002, le pays n’avait obtenu un résultat aussi médiocre.
Comment en est-on arrivé là ?
Spray au poivre et fractures
Personne ne connaît aussi bien la situation actuelle des journalistes en Serbie que l’Association indépendante des journalistes de Serbie (NUNS). Elle est le porte-parole et le défenseur des intérêts d’environ 2 500 journalistes en Serbie. “Nous verrouillons désormais toujours la porte”, explique Marija Babić. “Pour des raisons de sécurité.”
Jamais auparavant, précise cette avocate qui travaille pour la NUNS, il n’y a eu autant de cas de violence à l’encontre des journalistes : tentatives d’intimidation, menaces, agressions physiques. “L’année dernière, nous avons recensé 380 cas, un record. Mais il y en a sans doute beaucoup plus ; nous n’avons enregistré que les cas les plus graves. Nous n’avons pas eu le temps d’en faire davantage”. De plus, le nombre de cas non signalés serait très élevé.
“Nous avons actuellement bien plus besoin d’avocats que, par exemple, de personnes qui contribuent au développement du journalisme en tant que tel”, ajoute son collègue Rade Đurić en secouant vigoureusement la tête.


Il y a trois ans, la NUNS a mis en place une ligne d’urgence. Tout journaliste qui se sent menacé ou qui cherche des conseils juridiques peut appeler cette ligne – à tout moment. Depuis, il ne se passe pratiquement pas un jour sans un appel. Certains jours, Babić et Đurić en reçoivent des dizaines.
Ce fut le cas notamment lors des élections municipales partielles de mars dernier, un scrutin considéré comme un baromètre de l’opinion publique. Il a donc été suivi avec une attention particulière dans toute la Serbie. Sur le terrain, la tension a souvent dégénéré en violences.
Ainsi, des inconnus ont tendu une embuscade à un groupe de journalistes près du bureau de vote n° 34 à Bor, dans l’est du pays. Ils se sont mis à frapper l’un des journalistes. Lorsqu’ils ont remarqué qu’un autre les filmait, ils s’en sont également pris à lui. Ce dernier a pris la fuite, mais les agresseurs l’ont poursuivi jusqu’à une rivière voisine et ont continué à le frapper, lui fracturant les pommettes. Les deux journalistes ont dû ensuite être hospitalisés.
Un rapport du Reuters Institute for the Study of Journalism conclut que les élections municipales ont été marquées par un niveau de violence sans précédent à l’encontre des journalistes, “au point que la Serbie est devenue l’un des endroits les plus dangereux au monde [pour les journalistes] en dehors des zones de guerre actives”.
Le dénigrement des médias : une affaire de haut niveau
Cette violence ne se manifeste pas seulement dans la rue. Elle commence bien avant.
Chaque mois, la Fondation Slavko Ćuruvija publie un rapport sur le climat politique à l’égard des journalistes. Les politiciens ne cessent en effet de s’en prendre à eux, de les insulter et de tenter de discréditer leur travail par tous les moyens. Les médias proches du gouvernement reprennent sans cesse ces propos et s’en prennent à leur tour aux médias critiques envers le gouvernement.
La Fondation ne suit que trois journaux à sensation à fort tirage et les déclarations publiques de dix personnalités politiques de premier plan. Malgré cela, elle recense chaque mois plus de 100 menaces à l’encontre de journalistes. “Si nous avions les ressources pour suivre tout ce qui a été dit, il y en aurait certainement des milliers”, affirme sans hésitation la directrice, Ivana Stefanović.

Vučić a fait de la lutte contre les journalistes indépendants une priorité absolue ; l’année dernière, il a notamment fait pression sur le parquet pour qu’il mène des enquêtes plus sévères à l’encontre des médias critiques. C’est notamment pour cette raison que Reporters sans frontières le qualifie d’“ennemi de la liberté de la presse”.
D’autres personnalités politiques de haut rang qualifient les journalistes de “terroristes”, d’“insectes” et de “nazis”. À plusieurs reprises, on leur a même reproché de participer à un complot visant à assassiner le président et sa famille.
“Par ces attaques, les responsables politiques créent systématiquement un climat hostile envers les journalistes. Ils banalisent ainsi la haine envers les reporters, en particulier ceux qui tiennent un discours critique”, explique Stefanović.
L’idée “selon laquelle les journalistes travaillent toujours pour celui qui les paie, jamais dans l’intérêt public”, agace Stefanović. Dans la dernière enquête de l’Institut Reuters, les Serbes figuraient parmi les personnes interrogées ayant le moins confiance dans les médias : à peine 22 %.
La Fondation, qui suit cette évolution sur le terrain, porte le nom du journaliste Slavko Ćuruvija, assassiné en 1999. La mort de Ćuruvija est devenue le symbole de la liberté de la presse en péril en Serbie.
Il a fallu vingt ans pour que les auteurs présumés soient condamnés. En 2023, ces hommes ont de nouveau été acquittés en appel. À ce jour, personne n’a été condamné définitivement pour ce meurtre.
Mais même si elle voit de nombreux parallèles avec les années 1990, contrairement à cette époque, aucun journaliste n’a encore perdu la vie – “Mais vu le climat actuel, ce n’est peut-être qu’une question de temps.”
En parfaite conformité
Mais il y a aussi en Serbie des journalistes qui peuvent travailler sans encombre.
Il existe deux chaînes publiques de télévision et de radio considérées comme extrêmement favorables au gouvernement. Elles sont financées par une redevance audiovisuelle, par la publicité et par l’Etat. Selon les estimations des experts, environ 90 % des médias sont ainsi sous contrôle de l’Etat.
“Elles font partie d’un système que le pouvoir a mis en place pour intimider toute personne qui pense différemment ou qui pose des questions gênantes au gouvernement”, explique Ivana Stefanović. Ceux qui se distinguent par leurs critiques publiques sont souvent victimes d’une campagne de dénigrement menée par des médias proches de l’Etat.
C’est ce qui est arrivé, par exemple, à l’étudiante Nikolina S. Arrêtée lors d’une manifestation, elle a raconté par la suite qu’un officier de police l’avait frappée, sur le corps et à la tête, et l’avait également menacée de la violer – des accusations que le ministère de l’Intérieur conteste.

Mais l’indignation publique suscitée par cette affaire est telle que même certains médias proches du pouvoir se sont fait l’écho de ces accusations. Ils ont illustré leurs articles… avec une photo de la jeune femme nue. Nikolina S. a porté plainte. Mais il est désormais impossible de faire disparaître ces images.
Bien qu’ils jouissent d’une confiance nettement moindre que les médias indépendants, les médias proches du gouvernement sont devenus un outil important aux mains de l’Etat pour influencer l’opinion publique. Le gouvernement courtise donc ces médias, leur offre un accès exclusif à des interlocuteurs et à des informations. Et il les soutient également financièrement du mieux qu’il peut.
L’Etat soutient “ses” médias
Ce sont surtout les médias proches du gouvernement qui profitent des généreuses subventions publicitaires de ce dernier. Même les annonceurs privés renoncent souvent à publier des annonces dans les médias indépendants par crainte d’éventuelles répercussions négatives sur leurs activités.
À cela s’ajoute un enchevêtrement opaque de fonds médiatiques nationaux et régionaux, qui font l’objet d’appels d’offres publics.
Ces fonds sont censés soutenir avant tout les contenus d’intérêt général. Chaque année, environ 1,5 milliard de dinars – environ 13 millions d’euros – sont ainsi alloués à travers différents appels d’offres dans tout le pays.
Dans la pratique, cependant, ces fonds sont devenus un instrument supplémentaire permettant au gouvernement de soutenir les médias qui lui fournissent une couverture favorable. L’année dernière, à Belgrade par exemple, la majeure partie de ces fonds a été allouée, ironiquement, à des médias à sensation qui avaient particulièrement souvent enfreint le code de déontologie de la presse.
Il arrive parfois que les appels d’offres publics soient spécialement conçus pour les médias proches du gouvernement. Ainsi, une enquête menée par Balkan Insight en février a révélé que, dans un appel d’offres pour la province de Voïvodine, le nombre exact d’appareils photo numériques, de caméras vidéo et de drones que les candidats devaient fournir était précisé.
Par coïncidence, la sœur de Nemanja Starović, ministre chargé de l’Intégration européenne, disposait justement de ces appareils. Seule candidate, elle a par la suite remporté le marché pour ce projet avec son portail d’information Gradske.info.
La galère des médias locaux et indépendants
Les médias locaux, en revanche, “parviennent tout juste à garder la tête hors de l’eau”, explique Ivana Stefanović.
Ce combat permanent pour la survie a relégué de nombreux aspects au second plan pour les journalistes locaux. Si une plainte est déposée contre la rédaction, cela peut signifier la fin, car ils n’ont pas les moyens de couvrir les frais de justice. “En Serbie, on peut très facilement être poursuivi en justice pour n'importe quoi”, met en garde Rade Đurić, de NUNS.
L’association a observé ces dernières années que les poursuites judiciaires semblent parfois être utilisées délibérément pour neutraliser les rédactions critiques, ce qu’on appelle les “Procédures-bâillons” (Strategic Lawsuits against Public Participation, ou SLAPP).
Ce n’est un secret pour personne que les derniers médias indépendants, qui parviennent tant bien que mal à tenir bon malgré la pression économique, les ingérences politiques, les conditions de marché inégales, les poursuites judiciaires et les attaques, sont une épine dans le pied du gouvernement.
L’été dernier, les premiers signes ont montré que le gouvernement serbe tentait de renforcer encore son contrôle sur les derniers médias indépendants restants. À l’époque, un portail d’investigation avait publié une conversation entre le PDG de l’opérateur public Telekom Srbija, Vladimir Lučić, et Stan Miller, PDG du groupe United, auquel appartenaient alors encore divers médias indépendants tels que N1 et NovaS.
La conversation laisse également entendre que le président Vučić exige le remplacement de la directrice de la division médias de United Group. “Je comprends que le président vous ait appelé et qu’il soit très en colère”, entend-on Miller dire dans l’extrait. “Je ferai tout pour vous aider.”
United Group a confirmé l’authenticité de la conversation, mais a souligné que les extraits avaient été sortis de leur contexte. La directrice de la division médias mentionnée dans la conversation a quant à elle bel et bien été licenciée quelques mois plus tard.

Après quelques atermoiements, United Group a fini par vendre, fin mai, ses médias critiques envers le gouvernement. Le groupe d'investissement Alpac Capital en est devenu le nouveau propriétaire ; son dirigeant est considéré comme un proche confident de l'ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán.
Les nouveaux propriétaires qualifient cette vente de décision entrepreneuriale normale.
“Ce que nous voyons avec Vučić et ses tentatives de prise de contrôle du United Group, c’est qu’il ne tolère aucune voix critique, aussi faible soit-elle, aussi limités que soient sa portée et son influence”, déclare Ivana Stefanović. “Il mène une guerre totale contre les médias.”
“Même sur des sujets importants qui touchent les gens dans leur vie quotidienne – politique de santé, inflation, corruption. Ceux-ci se retrouvent alors privés d’informations fiables. Cela modifie leur façon de s’impliquer, leur façon de voter, et offre un terrain propice à toute forme de manipulation.”
Marija Babić, Rade Đurić et Ivana Stefanović ne baissent pas les bras. Ils estiment que le gouvernement a sous-estimé un facteur important, qui ne cesse de les surprendre et qui leur donne de l’espoir : pour de nombreux journalistes, leur métier n’est pas seulement une profession, mais bien une vocation.
“L’influence positive, notamment des jeunes journalistes, sur la couverture de l’actualité est incroyable. Ils parviennent à filmer des moments auxquels les grands médias n’ont pas accès. Ils montrent ainsi au monde ce qui se passe réellement”, explique Babić.
Et les médias indépendants ne baissent pas les bras non plus. Certains journalistes locaux ont désormais un emploi principal pour joindre les deux bouts – mais ils continuent à gérer leurs sites d’information après le travail. “Parfois, on ne sait vraiment pas comment ils y parviennent”, dit Đurić. “Mais ils survivent.”
Tant qu’il y aura des journalistes comme eux, qui continuent malgré toutes les difficultés, leurs soutiens ne veulent pas non plus abandonner. “Nous nous battrons pour eux”, déclare Đurić.
👉 Lire l’article original sur Jádu.
🤝 Cet article est publié en partenariat avec Perspectives, un projet et un label cofinancés par l’Union européenne qui promeut un journalisme authentique, fiable, indépendant et offrant une pluralité de points de vue. Dirigé par l’Institut Goethe et mis en œuvre en collaboration avec des rédactions d’Europe centrale et orientale, Perspectives s’engage à proposer des contenus crédibles qui reflètent les réalités complexes de l’Europe à travers une diversité de voix et de points de vue. Les points de vue et opinions exprimés n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou de la Commission européenne. Ni l’Union européenne ni l’autorité de financement ne peuvent être tenues pour responsables.

Vous appréciez notre travail ?
Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !
