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Hongrie : la presse indépendante a joué son rôle dans la fin du régime Orbán

Comme lors des derniers jours de Franco ou de Pinochet, les journalistes de la presse indépendante hongroise ont contribué au basculement politique.

Publié le 17 avril 2026

La défaite du Premier ministre Viktor Orbán a de multiples raisons, mais la presse indépendante hongroise n’y est pas étrangère. Depuis 2010, dans un environnement médiatique largement dominé par le pouvoir, elle n’a pas cessé de se battre pour offrir la “meilleure version disponible de la vérité”, pour déconstruire la “réalité alternative” officielle et défendre les libertés et l’état de droit. 

Cette situation rappelle d’autres moments historiques de libération et de libéralisation ailleurs dans le monde. Comme en Espagne, à la fin de l’ère franquiste, au Chili lors des dernières années Pinochet ou au Mexique, au moment du déclin du Parti révolutionnaire institutionnel. Brusquement, des médias minoritaires, souvent encore persécutés par le pouvoir, dominent l’espace informationnel et deviennent la référence obligatoire d’une partie décisive des élites et de l’opinion publique.

Les médias indépendants ont déjà gagné l’élection”, titrait, le 10 avril, le site Euractiv. “Au cours des semaines et des mois précédents, des sites indépendants et d’investigation comme Direkt36, Partizan et 444, ont publié un flux permanent d’informations sur des scandales”, notait Eddy Wax, démontrant que “le journalisme critique et audacieux [était] loin d’être mort, en dépit du contrôle serré que le gouvernement Fidesz [exerçait] sur la presse”. Quelques jours plus tôt, le journaliste hongrois Akos Toth soulignait, dans un article du Project Syndicate, que les médias indépendants avaient “contribué à nourrir la montée en puissance de l’opposition”.

Tout au long de ses 16 ans de règne sans partage, Viktor Orbán a été dénoncé pour ses attaques contre la liberté de la presse. Au nom de sa majorité électorale et de la légitimité absolutiste qu’il prétendait en tirer, le parti Fidesz avait domestiqué les médias du service public, pris le contrôle des autorités de régulation, privé d’antenne des radios “rebelles” et favorisé le rachat de médias “dérangeants” par des entreprises qui lui étaient proches, en particulier via la fondation KESMA (qui regroupe près de 500 médias nationaux et locaux).

Selon Reporters sans frontières, le pouvoir contrôlait près de 80 % de l’offre médiatique. Il avait aussi bétonné l’information, privant les citoyens de leur droit à être informés sur des questions essentielles d’intérêt public. Les journalistes non alignés étaient régulièrement soumis à des pressions, notamment à des procédures judiciaires abusives, placés sous surveillance, harcelés sur les réseaux sociaux par les partisans du régime et accusés de nuire aux intérêts de la nation et de l’Etat. Fin mars encore, selon la Fédération européenne des journalistes, Szabolcs Panyi, l’un des plus éminents journalistes d’investigation hongrois, a été visé par le gouvernement et accusé d’“espionnage” et de “collusion avec des services secrets étrangers”, après avoir révélé “l’ingérence de la Russie lors de la campagne électorale du Premier ministre Viktor Orbán”.

Toutefois, comme le souligne RSF, “dans différents segments du marché national, des médias indépendants comme la chaîne de télévision RTL Klub, la chaîne YouTube Partizán, le quotidien Népszava, l’hebdomadaire HVG ou les sites d’information 24.hu, 444.hu et Telex avaient maintenu de fortes positions”. La Hongrie était devenue en quelque sorte le modèle de la “dictature élective”, “illibérale” ou “majoritarienne”, un avatar de l’autoritarisme au sein duquel une marge de dissidence est tolérée dans la mesure où celle-ci ne menace pas le pouvoir, permettant ainsi aux autorités de se réclamer, abusivement, de la démocratie. Une rhétorique que nous avions pu observer de près lors d’une mission du Committee to Protect Journalists (CPJ) à Budapest en 2014.


La victoire de l’opposition démocratique hongroise démontre une nouvelle fois le rôle de ces médias “libéraux” dans la conquête ou la reconquête de la démocratie


Une partie des journalistes hongrois n’a jamais baissé les bras et s’est obstinée à informer, jouant plus que jamais un rôle de substitution des institutions et des contre-pouvoirs mis au pas par le régime. Ses représentants ont aussi très régulièrement expliqué leurs combats à l’étranger, en particulier lors de congrès organisés par des associations de défense de liberté de la presse. Leurs révélations sur le népotisme, l’alliance avec la Russie, la participation de la Fidesz à l’Internationale réactionnaire, ont permis de maintenir une forme de pression sur le pouvoir et fourni des informations fiables sur la violation par la Hongrie de ses obligations européennes.

Cette campagne électorale a démontré l’importance des médias libres”, confiait à Euractiv Marton Karpati, le président du conseil d'administration de Telex. “Si vous aviez seulement lu ou regardé les sites et médias pro-gouvernementaux, vous n’auriez aucune idée de ce qui se passe dans le pays”.

La Hongrie s’inscrit ainsi dans l’histoire du “journalisme de transition politique”. Dans un certain nombre de pays du monde, la presse “orientée civiquement” (civic-driven press) a joué en effet un rôle crucial lors des dernières années de régimes autoritaires. Ainsi, à la fin du franquisme, des hebdomadaires de gauche (Triunfo, Cuadernos para el dialogo) ou de centre-gauche (Cambio16) sapèrent peu à peu le contrôle du pouvoir sur l’information. 

Au Chili, lors des années 1980, des quotidiens comme La Epoca ou Fortín Mapocho, et des revues, Análisis et Cauce, créèrent un écosystème médiatique favorable à la transition démocratique. En Afrique du Sud, lors du crépuscule de l’apartheid, le Rand Daily Mail, le Weekly Mail & Guardian, The Sowetan, le Vrye Weekblad, le Daily Dispatch de Donald Woods (immortalisé dans le film Cry Freedom) en vinrent à dominer la bataille des faits et des récits, ouvrant la voie à l’instauration d’une démocratie non-raciale.

La victoire de l’opposition démocratique hongroise démontre une nouvelle fois le rôle de ces médias “libéraux” (dans l’acception anglo-saxonne du terme) dans la conquête ou la reconquête de la démocratie. Les soutenir n’est pas seulement un acte de solidarité, mais aussi une défense des valeurs et donc des intérêts d’une “certaine idée de l’Europe”.

L’un des enjeux du post-Orbanisme sera sans aucun doute de restaurer la liberté et le pluralisme des médias en Hongrie. Des organisations de journalistes ont déjà établi une feuille de route, à l’instar du Committee to Protect Journalists (New York) et de l’International Press Institute (Vienne), qui tous deux ont défini dix étapes clés pour restaurer la liberté des médias.

(1) Les deux ouvrages suivants sont des essais éclairants sur le journalisme "d'avant-garde". Chapell H. Lawson, Building the Fourth Estate, (University of California Press, Berkeley, 2002) ; Sallie Hughes, (Newsrooms in Conflict. Journalism and the Democratization of Mexico, University of Pittsburgh Press, 2006).
👉 Le post de Jean-Paul Marthoz sur Substack

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