Opinion Après les élections aux USA

À quoi ressembleront l’Europe et le monde avec Joe Biden ?

Face aux 3C - Covid, changement climatique et Chine - les démocraties du monde peuvent travailler avec cette administration, sur un pied d'égalité, estime l'analyste Timothy Carton Ash.

Publié le 10 novembre 2020 à 12:53
Miguel Morales Madrigal | Cartoon Movement  | “C'est sûr, à présent ?”

Qu'est-ce que le monde peut espérer de mieux de la part des Etats-Unis sous le président Joe Biden ? Ma réponse : que les Etats-Unis soient un pays leader dans un réseau post-hégémonique de démocraties. 

En effet, ce n'est pas le pays leader. Quel contraste avec le début de ce siècle, lorsque l'"hyperpuissance" américaine semblait dominer le monde tel un colosse. Ce rétrécissement a deux causes : le déclin des Etats-Unis et la montée des autres puissances. Même si Biden avait remporté une victoire écrasante, et que les Démocrates jouissaient d’une nette majorité au Sénat, l’influence des Etats-Unis dans le monde serait beaucoup plus réduite. Le président Donald Trump a causé des dommages incalculables à leur réputation internationale. Son bilan désastreux dans la gestion du Covid-19 a confirmé le sentiment général d'une société aux prises avec des problèmes structurels profonds, qui vont de la santé aux questions raciales, et des infrastructures à l'hyperpolarisation alimentée par les médias et à un système politique dysfonctionnel.

Dans un récent sondage Eupinions, plus de la moitié des personnes interrogées à travers l'Union européenne ont estimé que la démocratie aux Etats-Unis était "inefficace". Et ce, avant que le président Donald Trump ne dénonce la "fraude" que constitue le simple comptage de tous les votes exprimés lors d'une élection. De nos jours, lorsque les Etats-Unis font la leçon à d'autres pays sur la démocratie, la réponse la plus polie est probablement : "commence par balayer devant ta porte !" Même en comparaison avec la sombre période du Vietnam et du Watergate, cela doit être un record de faiblesse pour le “soft power” américain.

L'Europe fait face à de nombreux problèmes de son côté, mais si l'on la compare avec la régression qu’ont connue les Etats-Unis ces 20 dernières années, notre histoire européenne s’apparente à un progrès triomphal. On peut en dire autant de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande ou du Canada. L'ascension de la Chine, facilitée par des années de distraction stratégique de la part des Etats-Unis, est encore plus spectaculaire.

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Même en supposant que toutes les contestations juridiques de son élection soient traitées d’ici à l'inauguration du 46e président, en janvier prochain, ce dernier sera confronté à un pays amèrement divisé, à un gouvernement presque certainement divisé, et à un Parti démocrate loin d'être uni. Grâce aux mensonges éhontés de Trump, des millions de ses électeurs pourraient ne pas accepter ne serait-ce que la légitimité d'une présidence Biden. Sa capacité à faire passer des réformes structurelles cruellement nécessaires sera entravée, voire contrecarrée, si les Républicains conservent le contrôle du Sénat. 

Immense expérience personnelle

Heureusement pour nous autres, le domaine dans lequel le nouveau président aura le plus de liberté de manœuvre est celui de la politique étrangère. M. Biden possède une immense expérience personnelle en la matière, en tant qu'ancien vice-président et, avant cela, en tant que président de la commission des relations étrangères du Sénat. Il dispose d'une équipe expérimentée en matière de politique étrangère. Ses membres identifient leurs plus grands défis stratégiques comme les “3 C" : Coronavirus (y compris ses conséquences économiques au niveau mondial), changement climatique et Chine. Un programme auquel les alliés en Europe et en Asie peuvent facilement adhérer. Revenir au sein de l'accord de Paris sur le climat, que les Etats-Unis ont officiellement quitté le 4 novembre dernier, marquera un premier pas important. Réintégrer l'Organisation mondiale de la santé en sera un autre.

L'OTAN demeure essentielle pour la sécurité de l'Europe face à une Russie agressive, mais la clé pour reconquérir les Européens désillusionnés sera d'apporter une nouvelle qualité dans le partenariat avec l'Union européenne. Avant même de devenir président, M. Biden pourrait exprimer sa reconnaissance pour la façon dont l'UE a maintenu vivante la flamme de l'internationalisme libéral pendant que les Etats-Unis de Trump étaient aux abonnés absents. Sa première visite présidentielle sur le vieux continent devrait inclure les institutions européennes à Bruxelles – avec peut-être à la clé un discours au Parlement européen. Une référence bipartisane au discours tenu en 1989 par le président George H. W. Bush sur les "partenaires dans le leadership" en Allemagne pourrait être utile, mais en l'appliquant à présent à l'ensemble de l'UE. Dans ce partenariat d'égal à égal, les Etats-Unis ne seront pas toujours aux commandes. C'est ce que j'entends par "post-hégémonique".

Les Européens devraient faire davantage pour leur propre sécurité, mais M. Biden serait mal avisé de commencer par marteler la rengaine du "dépensez 2 % de votre PIB pour la défense". L’expert allemand Wolfgang Ishinger a suggéré une bonne manière de recadrer la question : pensez plutôt à 3 % sur les “3D”, c'est-à-dire la défense, la diplomatie et le développement. Une UE qui se dit "géopolitique" doit assumer un fardeau plus lourd au sein de son voisinage élargi, c'est-à-dire au sud, de l'autre côté de la Méditerranée, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ainsi qu’à l'est, dans ses relations avec le Belarus (actuellement en révolte pacifique), l'Ukraine et la Russie agressive, mais aussi fondamentalement faible, de Vladimir Poutine. 

Avant même de devenir président, M. Biden pourrait exprimer sa reconnaissance pour la façon dont l'UE a maintenu vivante la flamme de l'internationalisme libéral pendant que les Etats-Unis de Trump étaient aux abonnés absents.

Ce nouvel accent mis sur l'UE ne fera certainement pas plaisir aux brexiters durs qui dominent le gouvernement de Boris Johnson au Royaume-Uni. Mais ce dernier a eu au moins une bonne idée, en décidant d’étendre aux grandes démocraties d'Asie la réunion du G7 qu'il doit accueillir l'année prochaine. Cela correspond parfaitement à un leitmotiv central de l'équipe Biden : travailler avec d'autres démocraties asiatiques. Les Etats-Unis possèdent déjà le format Quad, qui les relie à l'Australie, au Japon et à l'Inde. Ils seront au moins aussi importants que l'UE et le Royaume-Uni lorsqu'il s'agira de discuter avec la Chine. 

Si l'administration Biden fait preuve de sagesse, elle envisagera cela comme un réseau de démocraties, plutôt que comme une alliance ou une communauté fixe de démocraties. Même un "sommet des démocraties", qu’aime à évoquer le président élu, poserait des questions délicates sur qui en fait partie et qui n'en fait pas partie. Imaginez-le plutôt comme un réseau et il sera flexible, avec des coalitions de pays qui s’engagent selon les sujets et règlent les cas limites les plus complexes. Par exemple, l'Inde de Narendra Modi est tout sauf une démocratie libérale modèle pour le moment, mais elle est indispensable pour aborder les “3C”.

Sur chaque question, les Etats-Unis et l'Europe devraient commencer par identifier les démocraties concernées. Bien sûr, on ne peut s'arrêter là : il faut également travailler avec les régimes illibéraux et antidémocratiques, Chine comprise. Celle-ci représente le plus grand défi géopolitique de notre temps. Elle est elle-même l'un des “3C”, mais elle est aussi cruciale pour faire face aux deux autres : le changement climatique et le coronavirus. C'est un concurrent idéologique et stratégique plus redoutable que ne l'était l'Union soviétique, du moins à partir des années 1970, mais sa coopération est également plus essentielle dans des domaines plus vastes.

En poursuivant une double stratégie de concurrence et de coopération, les Etats-Unis disposent d'atouts uniques. Bien que la "plus grande armée que le monde ait jamais connue" ait fini par perdre une guerre contre des adversaires technologiquement inférieurs en Irak, les Etats-Unis sont la seule puissance militaire qui puisse empêcher la Chine de Xi Jinping de prendre le contrôle de la démocratie chinoise à Taïwan. L'Amérique reste le leader mondial dans le domaine de la technologie, qui est le charbon et l'acier de notre temps. Nous regardons des séries françaises sur Netflix, achetons des livres allemands sur Amazon, contactons nos amis africains sur Facebook, suivons la politique britannique sur Twitter et recherchons les critiques des Etats-Unis sur Google. Dans le développement de l'intelligence artificielle, l'Europe est un nain comparée à la Chine et aux Etats-Unis. 

Pourtant, compte tenu notamment de leurs problèmes intérieurs, les Etats-Unis ne peuvent commencer à faire face seuls à une Chine qui est déjà une superpuissance multidimensionnelle. Ils ont besoin de ce réseau de partenaires en Europe et en Asie autant que ces derniers. Alors, laissons les démocraties du monde être prêtes à saisir la main tendue d'un homme bien à la Maison Blanche. Quel changement ce sera !

L'article original sur le Guardian.

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