Au départ, il y a un chiffre, impressionnant, que l'on oublie trop souvent de mentionner : en 2024, 24 % de la population de l'UE âgée de plus de 16 ans présentait une forme de handicap. Cela représente plus de 90 millions de personnes. Pour ces dernières, partir travailler dans un autre pays équivaut à entrer dans un no man's land juridique.
Kamil Goungor, responsable des politiques et du soutien à la mobilité du Réseau européen pour la vie autonome (ENIL), en fait l’expérience au quotidien : bien qu’il soit employé d'une organisation basée à Bruxelles, il vit et travaille à Athènes. “J’aimerais beaucoup déménager en Belgique et travailler sur place, au bureau, avec mes collègues. Mais pour moi, qui ai besoin de soins particuliers, c’est extrêmement difficile” explique-t-il.
Une définition du handicap propre à chaque pays
“Chaque Etat membre a sa propre définition du handicap” résume Alonso Escamilla, chercheur à l'université catholique d'Ávila (Espagne) et co-auteur, avec Paula Gonzalo, de la note d'orientation publiée en 2025 par l'Institut syndical européen (ETUI).”Une personne reconnue handicapée en Espagne peut ne plus l'être en Allemagne, parce que les deux pays n'utilisent pas les mêmes critères d'évaluation. En France et en Espagne, on applique une méthode par barème ; en Allemagne et en Lettonie, une approche médicale ; et en Belgique et en Pologne, une évaluation fonctionnelle. Chaque pays a son propre système, ses propres délais, ses propres formulaires”, continue le chercheur.
Quand une personne en situation de handicap s'installe dans un nouveau pays, elle doit entamer une nouvelle procédure de reconnaissance de son statut ; qui peut prendre plusieurs mois. Il faut ensuite ajouter les démarches d'obtention des prestations sociales et professionnelles du pays hôte. Le tout peut prendre souvent plusieurs années. Des années sans revenus de compensation. Sans accès aux soins adaptés. Et qui aboutissent parfois même à une remise en cause du droit de résidence.
Selon Kamil Goungor, cette situation décourage la mobilité : “Dès que nous quittons notre pays, nos spécificités ne sont plus automatiquement reconnues, et notre droit aux soins non plus. Et faute de soutien, on peut perdre son emploi ou échouer dans ses études. Pour celles et ceux qui ont besoin d’une assistance 24h/24, comme moi, les conséquences peuvent même être dangereuses.”
Des barrières physiques au voyage, et une stigmatisation qui persiste
Mais avant même d’en arriver au dédale administratif, “la principale barrière est physique”, explique Alonso Escamilla. Pas de place dédiée dans les bus, des espaces entre le train et le quai trop importants, des places spécifiques à réserver dans les avions, qui engendrent des frais supplémentaires... Les voyages entre pays de l'UE sont rarement adaptés aux personnes en situation de handicap.
Une fois à destination, les difficultés se cumulent. Sur le marché du travail, la stigmatisation persiste, rarement exprimée à voix haute mais bien présente. “Parfois, les employeurs préfèrent ne pas prendre de risque, ni engager les dépenses nécessaires pour adapter l'environnement de travail” constate le chercheur espagnol. Les associations qu'il a consultées dans le cadre de son étude – treize organisations actives à l'échelle européenne – confirment que les avancées, réelles, restent insuffisantes et que les barrières demeurent.
Pourtant, le rapport de la Commission européenne sur l'Emploi et les Développements Sociaux en Europe (ESDE 2025) reconnaît la nécessité d'intégrer ces travailleurs pour faire face notamment aux pénuries de main-d'œuvre qui touchent le continent ; sans pour autant apporter de réponse concrète à leurs besoins spécifiques.
La carte européenne du handicap, un outil pensé pour les séjours courts, essentiellement touristiques
Du côté des institutions, on affiche des ambitions. Ces dernières années ont vu naître la Stratégie européenne pour les droits des personnes handicapées 2021- 2030, l'Acte européen sur l'accessibilité, et plus récemment la Carte européenne du handicap, dont les directives ont été adoptées par le Conseil de l'UE en octobre 2024.
Sur le papier, cette carte permet la reconnaissance du statut de handicap dans tous les Etats membres, avec les mêmes critères et les mêmes droits partout dans l'UE. Sauf qu'elle ne couvre que les séjours courts jusqu'à trois mois. Elle est donc davantage destinée aux touristes qu'aux travailleurs. La carte exclut d’ailleurs explicitement le domaine de l'emploi et de la sécurité sociale. Pour celui ou celle qui veut s'installer durablement, travailler, construire une vie dans un autre pays de l'Union rien n'est prévu.
Pour le Réseau européen sur la vie autonome (ENIL), cette limitation est fondamentale.
Florian Sanden, coordinateur politique de l'organisation, rappelle qu’“actuellement, si une personne handicapée bénéficiant d'une aide à la personne dans son pays d'origine déménage dans un autre Etat membre, cette prestation ne la suit pas”. Or, sans statut reconnu dans le pays d'accueil, il n'existe pas non plus de droit légal à des aménagements raisonnables au travail ou dans l'enseignement.
L'ENIL souligne que les citoyens valides bénéficient déjà d'une reconnaissance automatique de leur accès aux systèmes de sécurité sociale : un niveau de portabilité des droits dont les personnes handicapées restent exclues.
Kamil Goungor est parti six mois en Belgique dans le cadre d’Erasmus+ : “J’ai pu faire ce séjour grâce au soutien fourni par le programme, et ça a changé ma vie. Mais ce n’est pas une expérience que beaucoup d'autres personnes en situation de handicap ont la chance de vivre”. Alonso Escamilla le confirme : “Au niveau européen, que des personnes en situation de handicap souhaitent aller travailler dans d'autres pays de l'UE reste un impensé.”
Sans données, pas de politique adaptée
Un autre défi est l’absence de données fiables. Combien de travailleurs handicapés se déplacent chaque année ? Combien ont réussi à transférer leurs droits sociaux ? Personne ne le sait réellement.
“Il n'existe pas de chiffre précis, pas de base de données fiable. La Commission dispose de données sur les déplacements touristiques, mais elles sont assez anciennes et ne concernent pas spécifiquement les travailleurs”, poursuit Alonso Escamilla.
Et sans données, impossible d’élaborer une politique adaptée. C'est pourquoi une des premières recommandations de la note d'orientation de l’ETUI concerne la création d'une base de données européenne sur la mobilité des travailleurs en situation de handicap.
L'idée est simple : rendre visible ce qui est aujourd'hui invisible.
“Plus nous générerons de données, plus nous pourrons agir pour garantir que l’UE respecte le droit de toutes et tous à la liberté de circulation” espère Alonso Escamilla.
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