Opinion Guerre en Ukraine et culture

Le réalisateur Sergueï Loznitsa : “Ne boycottez pas la langue et la culture russes !”

Lauréat du prix France Culture Cinéma en marge du Festival de Cannes, le réalisateur ukraino-biélorusso-russe Sergueï Loznitsa a condamné lors de son discours d’acceptation l’injonction au boycott de la culture russe dans le contexte de l’invasion en Ukraine. En voici la retranscription.

Publié le 31 mai 2022 à 18:26

Mesdames et Messieurs, je suis profondément honoré de recevoir ce prix. J’aimerais remercier Mme Sandrine Trenier ainsi que ses collègues de France Culture qui ont apprécié mon travail cinématographique, soutenu mes idées et mon positionnement.

La culture c’est la vie et l’affaire de tous et aujourd’hui nous nous retrouvons en première ligne. D’un côté, il y a ceux qui appellent à une censure du cinéma russe et qui demandent carrément l’abolition de la culture russe. De l’autre, on retrouve ceux qui sont contre un boycott total de la culture. 

Immédiatement après l’offensive russe en Ukraine, j’ai dénoncé la censure totale envisagée à l’encontre du cinéma et de la culture russes. En guise de réponse, certains de mes compatriotes ont aussi exigé un boycott de mes films, notamment ceux concernant les guerres passées et présentes – Donbass, Maïdan, Babi Yar.Contexte. Curieusement, ces mêmes films – Donbass et Maïdan, avaient déjà fait l’objet de censure, mais dans une Russie totalitaire, et sur les ordres du FSB [le service fédéral de sécurité de la fédération de Russie]. Aujourd’hui, ce sont des pseudo-activistes ukrainiens qui réclament la censure de ces films au sein d’une Union européenne démocratique. Il est regrettable que leur positionnement idéologique par rapport à certaines questions coïncide avec celui du FSB. 

Malheureusement, le Festival de Cannes est aujourd’hui aussi envoyé sur le front. À ma connaissance, en 75 ans d'histoire de ce festival, ses directeurs n'ont reçu qu'une seule fois une lettre du directeur du Fonds national du cinéma exigeant qu'un film d'un citoyen russe soit retiré du programme. C'était en 1969, avec Andreï Roublev d'Andreï Tarkovsky. 


Demander le boycott de la culture russe – qui reste un accomplissement et une richesse de l’Ukraine – est fondamentalement archaïque et destructeur, en plus d’entrer en contradiction avec les principes européens de pluralisme culturel et de liberté d’expression


Cette année, l’histoire se répète avec mon film L’Histoire naturelle de la destruction, produit par l’Allemagne, la Lituanie et les Pays-Bas, dont la première aura lieu après-demain [le 23 mai, NdR]. Le film traite d’un sujet qui est plus que jamais d’une importance capitale avec la guerre que mène actuellement la Russie en Ukraine : les civils innocents et l’espace de vie humaine peuvent-ils constituer une ressources de guerre ? 

Visiblement, les dirigeants des organisations qui soutiennent le cinéma ukrainien ne se préoccupent pas de ce problème. Ils sont uniquement préoccupés par le fait qu'un citoyen ukrainien ait osé exprimer une opinion contraire à celle de la majorité. Ils mènent une guerre sur leur propre front – non pas celui qui décide du destin de l'Europe, de la civilisation moderne et, peut-être, de l'humanité dans son ensemble, mais une guerre où la construction de l'Etat est remplacée par une guerre des cultures, où la connaissance de sa propre histoire est remplacée par la création de mythes, où la liberté de parole et la liberté d'expression sont déclarées propagande ennemie.


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Ces trois mois de guerre et l’agression à laquelle sont confrontées les institutions culturelles – musées, théâtres, cinémas et galeries d’art – n’épargnent pas non plus les créateurs artistiques eux-mêmes : réalisateurs, acteurs, chefs d’orchestre, artistes et musiciens, appellent à la réflexion et à une discussion sérieuse. Nous devons comprendre ce qui se passe et à qui cela profite. 

La langue est l’une des composantes les plus importantes de la culture ; elle forme et témoigne de la compréhension du monde que se fait une personne. Réclamer l’abolition de la culture équivaut à réclamer l’abolition de la langue. C’est une requête aussi immorale que démentielle. Comment peut-on proscrire une langue parlée par 350 millions de locuteurs à travers le monde ? Je m’adresse à vous dans ma langue maternelle, la langue que j’ai toujours parlée dans ma Kiev natale, et ce depuis mon enfance. C’est aussi la langue des réfugiés des régions orientales de l’Ukraine, la langue dans laquelle les héroïques défenseurs de l’île des Serpents ont dit aux soldats russes d'aller se faire foutre. L’Ukraine d’aujourd’hui est multinationale et multiculturelle. 

Demander le boycott de la culture russe – qui reste un accomplissement et une richesse de l’Ukraine – est fondamentalement archaïque et destructeur, en plus d’entrer en contradiction avec les principes européens de pluralisme culturel et de liberté d’expression. Au lieu de mettre la langue russe, langue maternelle de 30 % d’Ukrainiens, au service de l’effort de guerre ukrainien en rapportant la vérité sur la terrible guerre en cours aujourd’hui, ces “activistes culturels” s’épuisent à la tâche sisyphéenne et inutile de détruire ce qui est indestructible.

On a l’impression que par “culture”, ces gens entendent un simple ensemble d’œuvres individuelles – films, romans, pièces de théâtre, peintures, etc. Mais la culture, ce n’est pas que ça : c’est l’activité humaine dans ses manifestations les plus diverses, les rituels et les pratiques qui rythment nos vies ; c’est les manières et formes de la connaissance et de l’expression de soi, c’est notre mémoire et les façons de la préserver et de la reproduire. En fin de compte, la culture c’est la cultivation, c’est le développement. Je pense que vous – l’équipe de France Culture, les mécènes et amis de cette merveilleuse organisation – le savez très bien.

Comment pouvons-nous lutter contre tout cela ? 

Comment peut-on mettre sur un même pied d’égalité les atrocités commises par l’actuel régime russe (d’ailleurs, au cours des cent dernières années, la Russie n'a connu que des régimes infâmes) et les œuvres de ces auteurs russes, souvent considérés comme parias et presque toujours prophètes de malheur dans leur misérable patrie, des oeuvres qui sont pourtant ensuite devenues partie intégrante de la culture mondiale, et donc du patrimoine de toute l'humanité ? Comment peut-on répondre à la barbarie du régime de Poutine perpétrée par des vandales russes en Ukraine en exigeant la destruction ou l'abolition de ce qui s'est toujours opposé à la barbarie ? Cela n'a ni logique ni sens.

Le philosophe René Girard a écrit que "seul l'être qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d'abord lui-même en raison de l'admiration secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admiration éperdue, il ne veut plus voir qu'un obstacle dans son médiateur”. 

Le rôle secondaire de ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule sa fonction initiale de modèle religieusement imité.

Que nous arrive-t-il ? Qu'arrive-t-il à la culture ? Je crois que c'est par une discussion constructive et profonde, plutôt que par des ultimatums et des interdictions que nous pouvons arriver à le comprendre. Et si nous parlons de cinéma, je pense que l'Académie européenne du cinéma pourrait être le cadre d'une conférence paneuropéenne de philosophes, d'anthropologues, d'historiens du cinéma, d'historiens de la culture, de spécialistes du cinéma, de réalisateurs et de scénaristes pour discuter de ce problème crucial.


Réclamer l’abolition de la culture équivaut à réclamer l’abolition de la langue. C’est une requête aussi immorale que démentielle


Stefan Zweig évoque dans ses mémoires l’ambiance de la Première guerre mondiale : "On 'combattait' la France et l’Angleterre à Vienne et à Berlin, dans la Ringstrasse et dans la Friedrichstrasse, ce qui était sensiblement plus confortable. Les enseignes en français et en anglais durent disparaître des magasins, on alla jusqu’à changer le nom d’un couvent, Zu den englischen Fräulein, parce qu’il irritait le peuple, celui-ci ignorant que, dans ce cas, 'englisch' avait un rapport avec Engel, les anges, et non avec les Anglais. 

De braves commerçants collaient ou tamponnaient 'que Dieu punisse l’Angleterre' sur leurs enveloppes, des femmes de la bonne société juraient qu’elles ne prononceraient plus un mot français de toute leur vie. 

Shakespeare fut banni des scènes allemandes, Mozart et Wagner des scènes françaises et anglaises, les professeurs allemands décrétèrent que Dante était germain, les professeurs français que Beethoven était belge, on réquisitionnait sans la moindre hésitation les biens culturels des pays ennemis au même titre que les céréales et les minerais. Non contents que des milliers de citoyens pacifiques de ces pays s’entre-tuent tous les jours sur le front, à l’arrière on insultait et on diffamait de part et d’autre les grands morts des pays ennemis, qui reposaient silencieusement dans leurs tombes depuis des centaines d’années."

Cela vous rappelle-t-il quelque chose ?

Le destin m'a offert plusieurs années d'amitié avec la grande Irena Veisaite, une juive lituanienne rescapée du ghetto de Kovno, professeure de théâtre, experte en littérature allemande, associée de George Soros et personnalité publique lituanienne de premier plan. Elle m’a un jour raconté avoir organisé un cercle clandestin de poésie allemande avec ses amis adolescents du ghetto. Le soir, ils se réunissaient en secret et lisaient Goethe, Heine et Schiller. "Mais comment cela était-il possible ? Avec tous ces discours quotidiens de bourreaux allemands tout autour de vous ?" me suis-je exclamé. Irena m’a regardé avec étonnement : "Oui, mais qu'est-ce que ça a à voir avec Goethe ?"

Seuls quelques-uns reçoivent un tel don de sagesse spirituelle, seuls quelques-uns peuvent atteindre une telle humanité, seuls les vrais héros sont capables de noblesse. Mais chacun d'entre nous, gens de la culture, se doit de faire un effort pour résister à la barbarie dans toutes ses manifestations. On me demande souvent ce que doit faire un artiste en temps de guerre. Ma réponse est simple : garder son bon sens et défendre la culture.

Merci.

👉 La reranscription sur Meduza


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