Actualité Chypre et le Covid-19

Le coronavirus, facteur supplémentaire de division

Le confinement et les restrictions à la circulation imposés depuis le printemps ont accentué la séparation entre la communauté grecque et turque, et influé la reprise des discussions sur une possible réunification. Et ils pèsent sur l’élection du prochain dirigeant de la “République turque” autoproclamée du Nord, ce 11 octobre.

Publié le 8 octobre 2020 à 17:00
Chloé Emmanouilidis |  Ledra street, le 7 octobre.

En ce début d’octobre encore estival, à Nicosie, rue Ledra, l’artère commerçante de la ville, règne un silence profond et inhabituel. Les musiciens amateurs ont déserté les lieux, le glacier du quartier, fréquenté par les aînés, n’accueille plus autant de clients, comme si le coronavirus a eu raison de la vivacité de cette rue historique.

Tout a commencé fin février, lorsque le gouvernement de la République de Chypre a décidé de manière unilatérale d’endiguer la propagation du coronavirus en fermant quatre des huit checkpoints avec la partie nord de l’île occupée par la Turquie (RTCN). Cette disposition est toujours aujourd’hui en vigueur. Le point de passage piéton de Ledra est interdit d’accès pour les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs souhaitant se rendre d’un côté ou de l’autre. Des barrières ont été érigées pour la première fois depuis l’ouverture du checkpoint en 2008. À Nicosie, l’atmosphère de la division déjà préexistante est désormais de plus en plus palpable.

Les deux communautés n’ont jamais été aussi éloignées l’une de l’autre depuis que les passages entre les deux côtés ont été facilités en 2003. Plusieurs checkpoints ont été disséminés le long de la “ligne verte” contrôlée par les Nations Unies. Cette zone démilitarisée sépare hermétiquement l’île en deux, faisant de Nicosie la dernière capitale divisée de l’Union européenne.

Pour Ediz Ozmindik, étudiant chypriote turc à l’Université de Chypre et vendeur dans un supermarché dans la partie sud à ses heures perdues, la fermeture de Ledra est une réelle déception. “Avec mes amis Chypriotes grecs nous avions l’habitude d’aller boire un verre dans un bar qui se trouve au Nord à la rue Ledra. A cause du coronavirus j’ai perdu contact avec plusieurs d’entre eux car ils ne peuvent plus traverser le checkpoint”, déplore-t-il dans un grec parfait.

Ediz Ozmindik | Photo : Chloé Emmanouilidis

Victimes collatérales de la fermeture des checkpoints, les travailleurs chypriotes turcs exerçant leur métier dans le Sud ont dénoncé les mesures de quarantaine des autorités du Nord arguant que la partie sud ouvrait des points de passage pendant que le Nord se refermait. “Durant les trois mois de confinement, j’ai dû vivre avec seulement 1 000 euros car je n’avais pas accès à mon compte en banque qui se trouve dans le sud puisque je n’avais pas le droit de m’y rendre”, soupire Ediz. Le jeune étudiant de 23 ans confie également qu’effectuer un test Covid au Nord était pour lui une “réelle torture”, pris en étau à la fois entre les files d’attente interminables et les autorités qui repoussaient au lendemain les résultats pour dissuader les travailleurs Chypriotes turcs de se rendre au Sud.

Face à ce contexte de pandémie, l’ONU et la Force des Nations Unies à Chypre (UNFICYP) n’ont pas caché leurs inquiétudes. Les rapports du Secrétaire Général de l’ONU appelaient le président de la République de Chypre, Nikos Anastasiades, ainsi que le leader Chypriote turc Mustafa Akinci, à répondre de manière coordonnée face à cette crise d’envergure mondiale. C’est seulement en juin, et après cinq mois de crise que les deux dirigeants ont convenu d’un accord quant à la levée de quelques restrictions autour des trois autres checkpoints de la capitale. 

Test pcr

Encore en vigueur aujourd’hui, cette levée concerne essentiellement les travailleurs, les étudiants et les enclavés. Avec son statut d’étudiant et de travailleur à la fois, Ediz peut désormais se faire dépister gratuitement aux frais de l’Etat au checkpoint d’Agios Dometio, dans la banlieue de Nicosie, présenter un test négatif datant de deux semaines et traverser le checkpoint afin de pouvoir poursuivre ses études comme il le souhaite.

A partir du 21 juin 2020, la République de Chypre a autorisé les Chypriotes grecs, les Chypriotes turcs et les résidents légaux permanents de la République à traverser les deux parties à condition de présenter un test négatif au coronavirus datant d'au moins 72 heures. Si les Chypriotes grecs y ont vu une amélioration, en revanche le prix du test pcr, d’un montant de 80 euros, reste encore beaucoup trop élevé et peu abordable pour nombreux citoyens habitués à visiter le Nord quotidiennement. 

Toute décision visant à restreindre les mouvements sur l'île est politiquement sensible en raison de la division territoriale entre ses populations Chypriotes grecque et turque. Celle-ci remonte à l’invasion par la Turquie de l’île en 1974 après un bref coup d’Etat d’inspiration grecque. La “République Turque de Chypre du Nord” (“RTCN”) s’est autoproclamée en 1983 et est aujourd’hui non reconnue par la communauté internationale, à l’exception de la Turquie.

Dans les cercles des militants pacifistes, l’annonce de la fermeture des checkpoints, fin février, a suscité beaucoup d’amertume et de frustration. Environ 300 manifestants se sont rassemblés au niveau des points de passage de la rue Ledra, où des tensions ont éclaté entre les forces de l’ordre et les partisans de la réunification.“Nous ne sous-estimons pas le virus mais nous pensions qu’en période de crise, et pour une île qui souhaite contribuer à l’effort de la réunification, les deux parties devaient faire face à cette crise ensemble et non de manière unilatérale”, estime Andromachi Sophocleous, activiste pour la plateforme bicommunautaire “Unite Cyprus Now” et analyste politique.

Pour elle, la création d’un Comité technique bicommunautaire de la Santé, composé d’épidémiologistes Chypriotes grecs et Chypriotes turcs, chargé d’échanger les données épidémiologique et de fournir une assistance entre les deux parties durant la crise du coronavirus, n’est pas une “indication suffisante” de la part d’un pays qui aspire à la réunification. Elle dénonce, notamment, le peu de coordination entre les deux parties. 

Le check-point de Ledra Street le 7 octobre | Photo : Chloé Emmanouilidis

Des années en arrière

En effet, alors que le coronavirus disparaissait progressivement de l’île, la RTCN annonçait l’ouverture de ses aéroports aux vols en provenance de Turquie, considérée alors comme l’épicentre de la contagion dans la région, pendant que de son côté la République de Chypre se préparait à la saison touristique et à accueillir des touristes venant de pays où les cas de covid-19 se comptaient par milliers. 

La question des restrictions nous ramène des années en arrière. Les checkpoints ne font pas partie des agendas respectifs de Nikos Anastasiades ainsi que de Mustafa Akinci. Ils n’ont aucune volonté de régler ce problème. La République de Chypre ne s’arrête pas à Ledra”, estime Sophocleous pour qui la réelle menace est désormais celle de la partition, c’est à dire, deux États distincts côte à côte, ce qui légitimerait l’invasion et l’occupation de la Turquie. Elle espère tout de même que l’Union européenne donne un coup de pouce à la reprise des négociations sur la question chypriote. 

De son côté, le Conseil de Sécurité de l’ONU a demandé, le 27 juillet dernier, l'ouverture de tous les points de passage, un retour à la normalisation et à la situation d’avant le 29 février 2020 dans les plus brefs délais. Concernant les restrictions de la circulation imposée pour empêcher la propagation du COVID-19, il a appelé à ce que les parties se coordonnent pour ne pas dépasser les limites nécessaires pour protéger la santé publique.

Pour Nikolaos Stelya, journaliste au quotidien chypriote Kathimerini et universitaire, “la pandémie a radicalement influencé le problème chypriote. Il n’y a désormais plus d’interactions entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs. Les deux parties n’ont pas été à la hauteur de cette crise. On ne peut pas rejeter la faute sur l’une ou sur l’autre. Elles sont toutes les deux fautives par leur manque de volonté à une solution aux checkpoints”. 

Mustafa Akinci, plutôt pro-réunification et qui prône davantage d’indépendance vis-à-vis de la Turquie, avait subi des attaques de la part de son exécutif et du premier ministre, Ersin Tatar, sur des positions pro-partition, pour avoir accepté de l’aide de la part de la République de Chypre lors de la crise. Son “gouvernement” a également tardé à partager un rapport avec le Comité technique bicommunautaire de la Santé sur les données épidémiologiques du Nord ce qui augmentait le scepticisme côté grec. 

“Election présidentielle”

Il ne fait aucun doute que la pandémie fait l’objet d’une bataille politique et est devenue l’un des enjeux de l' “élection présidentielle” dans la RTCN, qui doit se tenir le 11 octobre, après avoir été repoussée pour cause de coronavirus. Une élection dont l’issue est incertaine, les différents sondages réalisés ces derniers jours donnant tour à tour Akinci et Tatar gagnants.

La pandémie est devenue un outil de propagande pour les partisans de la non-solution du problème chypriote et de la partition, c’est-à-dire, pour la droite et surtout le candidat Ersin Tatar, soutenu par la Turquie. Durant la crise du coronavirus, la droite considérait qu’avec l’aide de la ‘mère patrie’, la RTCN pouvait sortir de la crise du coronavirus”, estime Nikolaos Stelya. “Si un candidat doit sortir gagnant de cette affaire, ça sera Mustafa Akinci mais il existe d’autres problèmes, comme l’ouverture de la ville de Varosha par la Turquie à l’encontre des résolutions de l’ONU, les incursions turques dans la Zone économique exclusive Chypriote”, ajoute-t-il.

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Selon les chiffres de la police chypriote grecque, entre la période allant du mois de juin au 13 août 2020, 50 000 passages au total ont eu lieu entre les deux côtés contre 1 072 800 passages l’an dernier à la même période. Même si les échanges reprennent progressivement, ces chiffres montrent une diminution de plus de la moitié des interactions entre les deux parties. Avec la crise du coronavirus, la division de l’île est plus que jamais renforcée. Alors qu’au fur et à mesure de la progression du covid-19, en Europe et partout dans le monde les frontières s’ouvrent et se referment, à Chypre, une frontière semble se dessiner à nouveau. 

Le scrutin du 11 octobre prochain sera donc déterminant pour l’avenir de l’île. Des observateurs ont fait état d’une reprise des pourparlers pour un règlement de la question chypriote après les élections au Nord. Mais les négociations sont au point mort depuis maintenant trois ans en raison des incursions turques dans la Zone économique exclusive de Chypre. Outre la pandémie, un autre facteur vient influer la reprise des négociations : l’annonce, mardi 6 octobre, par le président turc Recep Tayyp Erdoğan et Ersin Tatar de l’ouverture du littoral de Varosha.

Et alors que la menace d’une solution à deux états plane désormais sur l’île, un sondage mené le 26 septembre 2020 par l’Université de Chypre en partenariat avec la London School of Economics and Political Science (LSE), montre le souhait des Chypriotes grecs et turcs de résoudre la question chypriote sur la base d'une fédération bi-zonale et bicommunautaire (66,5 % et 77,8 % respectivement). 85,5 % des Chypriotes grecs et 77,1 % des Chypriotes turcs sont enfin favorables au règlement de la question chypriote de manière à ce qu’elle garantisse l'égalité politique pour les Chypriotes turcs, mais assure également la sécurité des Chypriotes grecs contre toute influence turque. 

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