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Comment les GAFAM étendent leur emprise sur l’UE et ses Etats à coups de lobbying

L'augmentation considérable du budget de lobbying des GAFAM a entamé les lois européennes sur la protection de la vie privée, connues pour être très strictes, et conféré davantage de pouvoir aux grandes entreprises.

Publié le 15 octobre 2020 à 15:38

Réputée pour être le garde-fou le plus intraitable des GAFAM, l'Europe devra peut-être renoncer à son titre. Le lobbying agressif orchestré par l'industrie technologique au cours des dernières années a conduit à des politiques et des réglementations plus favorables aux firmes qu'aux États, et leur impact est désormais visible à travers tout le continent.

Quatre des plus grandes entreprises de technologie (Google, Amazon, Facebook et Apple) ont récemment augmenté leurs dépenses en lobbying pour l'Union européenne, passant d'un total de 2,8 millions d'euros en 2013 à 15,25 millions en 2018, ce qui correspond à une augmentation de 444%.

Le montant déboursé par Google représente plus de la moitié de ce chiffre, avec 8 millions d'euros en 2018 et une augmentation de 1 233% depuis 2011, où 600 000 euros seulement avaient été dépensés. Durant cette même période, Facebook connaît une augmentation de 2 233% (de 150 000 euros à 3,5 millions), et la tendance ne semble pas sur le point de s'inverser puisque ses dépenses sont montées à 4,25 millions d'euros en 2019.

Le nombre de lobbyistes qui représentent ces entreprises a aussi grimpé de façon drastique. Selon les chiffres les plus récents, Google est passé de sept lobbyistes déclarés à Bruxelles en 2013 à seize, Facebook de huit lobbyistes en 2011 à vingt-cinq, Amazon de cinq à dix, et Apple de cinq à sept.

Selon Transparency International, entre 2009 et 2018, Google a engagé vingt-trois salariés qui travaillaient auparavant pour l'UE. Onze d'entre eux y représentent maintenant les intérêts de l'entreprise, ce qui illustre bien un phénomène de « porte tournante » au sein des institutions européennes.

De son côté, Microsoft a dépensé la somme rondelette de 4,25 millions d'euros par an de 2011 à 2018, ce qui amène à un total de 36,5 millions qui dépasse largement celui des quatre autres « géants ». Google n'est cependant pas très loin derrière, avec 29,85 millions d'euros au total.

La crise, créatrice d’opportunités

Bien entendu, des activités de lobbying aussi importantes sont un très bon investissement.

Les GAFAM ont réussi à tourner la crise de la COVID-19 à leur avantage et à se défaire de leur réputation ternie par les récents scandales sur la protection des données et de la vie privée. Ils se présentent comme la réponse aux problèmes des décideurs politiques, promouvant des solutions qui s'appuient sur la technologie et qui ont fait l'objet d'un lobbying virulent au fil des années.

Ils ont ainsi pu s'attribuer un rôle clé dans les plus hautes sphères politiques ; une position dont rêverait d'ailleurs la plupart des États. C'est pour eux le moyen idéal de faire prévaloir les politiques qui servent leurs intérêts plutôt que les droits fondamentaux des citoyens, et de récolter les nombreuses données d'un marché qui a toujours été difficile d'accès.

À en juger par les précautions prises par l'UE pour régir les affaires des GAFAM, il devient clair que l'institution dépend de plus en plus de ces entreprises.

Peu de temps après que la pandémie ait touché l'Europe, l'organisation du commerce DigitalEurope, qui représente les géants de la technologie comme Amazon, Facebook et Google, a adressé une lettre aux présidents des trois institutions européennes. Celle-ci réclamait davantage de fonds publics pour la numérisation de certains secteurs.

Parmi les requêtes, on trouve le déploiement du réseau 5G, la mise en place accélérée d'un espace européen de données relatives à la santé qui permettrait d'échanger les données entre les secteurs public et privé, et un meilleur financement de l'intelligence artificielle dans le milieu de la santé.

Google et Apple sont maintenant au coeur de la création d'applications de “contact tracing”. Ce sont eux qui imposent aux gouvernements le niveau de confidentialité que doivent atteindre les applications dans chaque pays, non pas l'inverse.

La présence des GAFAM en Europe, et par extension leur emprise sur les différents États, leur permet d'étendre plus que jamais leur influence.

Les responsables des gouvernements allemand, français, italien, espagnol et portuguais en charge des affaires numériques ont publié une tribune libre où ils accusent les GAFAM de rejeter l'autorité des gouvernements élus démocratiquement sur le sujet du développement des applications anti-Covid. Elle n'a fait l'objet d'aucune réponse de la part des entreprises ou de l'UE.

Amazon et Microsoft collaborent à la création d'un tableau de bord interactif de réponse aux coronavirus pour le National Health Service, système de santé publique du Royaume-Uni, lequel renonce par ce biais à d'importantes règles de confidentialité. D'autres États européens verront les données de santé de leurs citoyens transmises aux géants de la technologie.

Une lobbyiste de Google a même suggéré que l'Union européenne réexamine les conditions inscrites dans son livre blanc sur l'intelligence artificielle publié en février, notamment concernant les essais et l'utilisation des données européennes. De son côté, un autre groupe représentant les intérêts de plusieurs géants de la technologie a demandé des exonérations fiscales pour une durée d'un an.

Investissements et laisser-faire

L'Irlande est d’une importance capitale, puisque certaines des grandes firmes comme Facebook, Microsoft et Apple y sont installées, et que le pays est en charge de la régulation du secteur technologique.

En mai 2018, l'UE a adopté le règlement général sur la protection des données (RGPD), qui serait la loi relative à la confidentialité la plus « musclée » jamais conçue. Mais pour beaucoup, l'image n'est pas conforme à la réalité, puisque les diverses violations des GAFAM ont fait l'objet de peu de condamnations.

L'UE a publié plusieurs rapports et suggestions concernant les problèmes rencontrés pendant l'application du RGPD, mais rien n'est fait pour y remédier. Entre 2016 et 2019, les agences de protection des données des 27 pays européens ont renforcé leurs effectifs de 42% et leurs budgets de 49%. La différence n'est pourtant pas flagrante.

Tout comme le Luxembourg, qui héberge aussi certains géants dont Amazon, l'Irlande n'a conduit aucune enquête significative sur ces entreprises. Cette passivité soulève des questions sur leur capacité à surveiller les firmes qui ont une emprise indéniable sur leur économie.

Investir pour mieux régner

De janvier à juin 2020 en Irlande, un total de 14 investissements visant à financer des projets de TIC et d'infrastructures ont été effectués par Amazon, Facebook, Google et Apple, ce qui est supérieur à n'importe quel pays européen.

Un rapport datant de 2018 indique que les centres de données ont généré 7,13 milliards d'euros en Irlande depuis 2010. L'organisation Host in Ireland estime que les investissements dans les centres de données engendreront un profit de 1,13 milliard d'euros en 2020, avec 12 structures en cours de construction et 26 supplémentaires prévues. Elle prévoit 6,7 milliards d'euros d'investissements d'ici à 2025, ajoutant aux 6,2 milliards déjà investis dans le secteur.

Ces chiffres montrent que la dépendance des États aux géants de la technologie entrave l'impartialité des enquêtes et des condamnations qui les accompagnent. Ce ne sont pas les gouvernements mais bien les GAFAM qui ont le dernier mot sur les lois de confidentialité.

En mai, Microsoft a exposé son projet d'investir 1,5 milliard d'euros dans du cloud computing en Italie. Cela permettra d'accéder aux services cloud locaux et d'accélérer la reprise d'activité du pays en fournissant un accès aux différents pôles de l'intelligence artificielle, et en créant des opportunités pour les petites et moyennes entreprises. Le géant de la technologie a aussi annoncé un investissement similaire d'un milliard d'euros en Pologne.

En juin, Google a également confirmé que l'entreprise comptait verser 1,5 à 2 milliards d'euros à un centre de données de Varsovie pour gérer les services cloud. De tels investissements peuvent conduire au même phénomène constaté en Irlande ou au Luxembourg, c'est à dire l'incapacité des États à contrôler les firmes installées chez eux car elles jouent un rôle fondamental dans leur économie.

La présence des GAFAM en Europe, et par extension leur emprise sur les différents États, leur permet d'étendre plus que jamais leur influence. Pourtant, ils ne semblent pas décidés à s'arrêter là.

Début 2020, Microsoft a annoncé la nomination de deux nouveaux dirigeants des affaires gouvernementales à Bruxelles et à New York, ainsi que l'ouverture d'un nouveau bureau de liaison avec les Nations Unies dans la Grosse Pomme.

Le diplomate danois Casper Klynge est maintenant le vice-président des affaires gouvernementales européennes de Microsoft à Bruxelles. Selon l'entreprise, il a été engagé pour “renforcer les relations extérieures avec les institutions et gouvernements européens, mais aussi garantir que Microsoft soit un partenaire constructif et aide les décideurs politiques de Bruxelles et les capitales européennes à atteindre leurs objectifs”.

Il devient évident que les GAFAM ont changé de méthode pour acquérir de l'influence : ils ne se contentent plus de faire du lobbying et de respecter les lois gouvernementales, mais cherchent plutôt à obtenir des sièges aux tables les plus importantes de la politique, traditionnellement réservées aux chefs d'État.

La société devient de plus en plus numérique : d'après le Forum économique mondial, on se rapproche même de l'industrie 4.0. Dans un monde où chaque aspect de notre vie implique l'utilisation de la technologie, notre dépendance à l'égard des GAFAM monte en flèche.

Une telle évolution de la société est une aubaine pour les géants de la technologie, qui pourront sans difficulté imposer et faire prévaloir les lois qui servent leurs intérêts, car ils seront au coeur de l'économie des nations et des infrastructures.

L'UE et ses États membres jouent un rôle primordial dans la régulation de cette situation, mais leur résilience est menacée par la force financière et l'influence politique des GAFAM. On peut ajouter à cela leur emprise sur l'Europe, dont l'industrie technologique n'a pas de quoi rivaliser.

Cet article est publié en partenariat avec le European Data Journalism Network et  Big Techtopia.

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