Opinion Migration et asile

Comment réinitialiser le récit de la migration

Les grands médias européens ont tendance à diviser et à cataloguer les migrants et les réfugiés en fonction de leur région d'origine. Ils alimentent ainsi la rhétorique populiste sur les “bons” et les “mauvais” immigrants, explique Babah Tarawally, chroniqueur néerlandais et sierra-léonais. Pour renverser ce discours, il suggère de mettre plutôt l'accent sur les contributions positives que les migrants et les réfugiés apportent à la société européenne.

Publié le 11 janvier 2023 à 12:17

Le cadre qui est devant moi est en or, mais l'image qu'il contient dépeint une armée d’envahisseurs. C’est une métaphore que j'utilise souvent dans mes formations visant à responsabiliser les nouveaux migrants et réfugiés aux Pays-Bas. Je leur dis de créer leur propre cadre doré et de ne jamais laisser quiconque les convaincre que leur cadre est fait de cendres ou de papier toilette. Apprendre aux gens à croire en eux-mêmes est primordial, car s'ils ne le font pas eux-mêmes, qui d'autre le fera ? Le régime d'asile ? Les politiciens ? Les médias ?

Lorsque des réfugiés ou des migrants arrivent dans un nouveau pays, nous apprenons généralement leur arrivée par les médias. En tant que facilitateurs du débat public, ces derniers jouent un rôle démesuré dans la manière dont ces nouveaux arrivants sont accueillis. En décidant de la manière de présenter les faits, ils donnent le ton et le rythme pour que le public et les politiciens se forgent une opinion et agissent en conséquence. Lorsque le ton est négatif, les débats publics et politiques qui s'ensuivent dépeignent les réfugiés et les migrants comme des envahisseurs qu'il faut arrêter, contenir et combattre. Les médias à l’origine de cette opinion publique ont donc défini les migrants et les réfugiés d'une certaine manière, déterminant ainsi l'agenda social et politique.

Le mégaphone médiatique diffuse actuellement le message selon lequel les immigrants et les réfugiés menacent la résilience des sociétés européennes, ainsi que les économies nationales fragiles et la sécurité du continent. L'argument de la sécurité est utilisé, notamment, pour convaincre les citoyens européens que le terrorisme est intrinsèquement lié à l'immigration. Un argument qui fonctionne : les partis politiques de droite progressent considérablement en Europe, certains remportant les élections et formant des gouvernements qui promettent d'éjecter et de rejeter réfugiés et migrants.

Un nombre croissant de pays européens sont gouvernés par des politiciens qui ont fait campagne sur la promesse explicite ou implicite de mettre fin à la migration à leur arrivée au pouvoir. En 2015, la Pologne a élu un gouvernement d’extrême droite, tandis que l'année suivante, le Royaume-Uni a quitté l'Union européenne, un vote motivé en grande partie par une rhétorique autour du thème de la migration. S'en est suivi l'élection de gouvernements populistes de droite en Autriche et en Italie, ainsi que la réélection en Hongrie du parti Fidesz de Viktor Orbán en 2018. Et l'une après l'autre, ces victoires électorales ont été suivies de l’adoption de politiques visant à rendre la vie des migrants et des demandeurs d'asile insoutenable.

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Idéalement, nous aimerions voir les médias comme un outil important pour gérer la diversité croissante des sociétés et promouvoir l'inclusion. Mais jusqu'à présent, ils se sont montrés absolument incapables de jouer ce rôle, en particulier en Europe. La presse européenne a, au contraire, choisi de jouer un rôle central en présentant les réfugiés et les migrants arrivant sur les côtes européennes comme une crise, un tsunami. Ces reportages négatifs ont contribué à susciter une attitude hostile des citoyens européens à l'égard des réfugiés et des migrants.


Comme le dit le vieil adage : “Tant que les lions n’apprendront pas à écrire, l’histoire glorifiera toujours le chasseur”


Malheureusement, les choses vont en empirant. Les quelques organisations venant en aide aux réfugiés et aux migrants s’essoufflent ou sont frustrées, ou encore perdent leurs soutiens à mesure que les gouvernements deviennent plus hostiles à ces derniers. Il semble qu'il n'y ait pas de retour en arrière possible, et qu'il soit presque impossible d'inverser la tendance à la négativité.

Nous ne pouvons pas nous contenter de compter sur le faible espoir que les médias réinventent le cadre qu'ils ont eux-mêmes construit – un cadre qui, comme nous l’avons déjà dit, donne l'image d'une dangereuse armée d'envahisseurs. Au contraire, les migrants doivent commencer à créer de nouveaux cadres et de nouvelles images pour raconter leurs histoires à partir de leurs propres perspectives. Comme le dit le vieil adage : "Tant que les lions n’apprendront pas à écrire, l’histoire glorifiera toujours le chasseur". 

Ecrire une histoire différente

Au début juillet 2022, j'ai été invité à Madrid, avec une soixantaine d'autres personnes venues de différentes régions du monde, pour participer au programme Decolonising the Newsroom coordonné par ZEMOS98 et  Conscience Afro. Grâce à ces rassemblements de personnes partageant les mêmes idées, j'ai compris que tout n'était pas perdu : il existe une porte de sortie. Nous pouvons contribuer à changer le récit négatif en soulignant les aspects positifs et la valeur ajoutée que les réfugiés et les migrants apportent avec eux.

Nous sommes tous convenus que, lorsque les médias s'en prendront à nous, nous viserons haut. Nous avons discuté de stratégies concrètes pour changer le récit négatif. Si les grands médias traditionnels européens peuvent décider de donner une image positive des réfugiés d'Ukraine et convaincre leurs citoyens de les accepter à bras ouverts, nous pouvons faire de même en utilisant les “nouveaux” médias, moins chers et sans frontières, pour rééquilibrer le négatif et le positif. Plus nous amplifierons les messages positifs et la réussite des migrants et des réfugiés, plus nous réorienterons automatiquement les algorithmes vers un récit positif.

Prenons l'exemple de l'Ukraine. Les médias dominants nous ont tous fait croire que nous avions l'obligation morale d'ouvrir nos frontières aux réfugiés ukrainiens, de leur offrir un endroit où habiter à leur arrivée, de leur donner des maisons et de les accepter dans nos communautés. Ce soudain élan de générosité ne s'explique toutefois pas uniquement par le fait que ces personnes déplacées fuyaient Vladimir Poutine – il est difficile de ne pas tenir compte du fait que, malgré leur statut de réfugiés, ils ressemblent à la majorité d'entre nous. Par “nous”, j'entends les personnes de race blanche, souvent blondes aux yeux bleus. Partager l’histoire personnelle qui suit avec vous vous aidera peut-être à comprendre comment certains d'entre nous, qui ne ressemblent pas à la majorité des Européens, ont absorbé ce récit médiatique dans notre être même.

En rentrant de Madrid, j'ai remarqué que quelque chose avait changé dans mon quartier d'Utrecht. Un journal local avait probablement publié un article sur l'arrivée de réfugiés ukrainiens que j'avais manqué. Pas un seul média en ligne ni aucune chaîne de télévision ne m'en avait averti non plus. En arrivant chez moi, j'ai vu un bateau de croisière et, tout à coup, il y avait beaucoup de gens qui se promenaient dans mon quartier. J'ai immédiatement pensé à des touristes et non à des réfugiés. Pourquoi ? Parce que je ne voyais pas les réfugiés comme des personnes blanches.

N’importe qui peut être un réfugié

Mon hypothèse selon laquelle le bateau de croisière à côté de chez moi à Utrecht transportait des touristes s'est avérée être une supposition que je n'aurais jamais dû faire, en particulier compte tenu de ma propre histoire de déplacement. Dans les années 1990, j'avais fui la Sierra Leone déchirée par la guerre et, apparemment, j'étais maintenant moi aussi prisonnier de la mentalité selon laquelle seules les personnes me ressemblant peuvent être des réfugiés. J'avais également lu dans le journal que le gouvernement hébergeait les réfugiés sur des bateaux, mais je n'avais pas imaginé que ces bateaux étaient des navires de croisière de luxe. Je rêve de faire, un jour, le tour du monde sur un bateau de croisière, et il était impensable pour moi que des réfugiés puissent être logés sur ce luxueux paquebot.

J'ai été déçu par moi-même lorsque j'ai découvert la vérité, non pas parce que mes nouveaux voisins étaient des réfugiés, mais parce que j'avais inconsciemment participé à la stéréotypisation négative de l'apparence des réfugiés. J'ai appris que tout le monde peut le devenir. Peu importe la couleur de votre peau ou votre richesse. La guerre peut faire de n'importe qui un réfugié.

J'ai fait ma promenade quotidienne du soir le long de la rive où le bateau de croisière était amarré, mais je n'ai rien vu qui puisse indiquer que 200 réfugiés vulnérables y séjournaient et avaient besoin de protection. Un contraste notable avec les centres de demandeurs d'asile habituels, où on trouve des agents de sécurité ou des policiers postés à l'entrée, ainsi que les protestations ostensibles des résidents locaux et la présence permanente de la police. Ce n'était pas le cas avec ce groupe. Ils avaient l'air d'aller très bien et il n'y a pas eu de protestations autour du site.

Redorer le cadre

Tout tient à l'aspect visuel. J'ai commencé à réfléchir aux raisons pour lesquelles ces réfugiés ne recevaient pas le même traitement que les arrivants noirs ou asiatiques dans les mêmes circonstances. Je n'ai pas entendu de plaintes pour nuisances à l’égard de ce groupe. Ils n'étaient pas traités comme des fauteurs de troubles. Etait-ce parce que personne ne faisait de rapport à la police ? Peut-être, me suis-je demandé, parce que dans ce quartier, les Néerlandais blancs sont une minorité.

La majorité des personnes vivant à proximité sont marocaines et turques, et elles ont autre chose en tête que de se plaindre de personnes qui ont fui leur maison. En fait, je ne les entends pas se plaindre de quoi que ce soit. Même lorsque je mets ma musique à fond, personne ne vient me dire de baisser le son. Contrairement à mon ancien quartier, je n'entends pas de plaintes concernant les odeurs de mes plats africains “exotiques”. Je me sens très bien dans ce quartier, même si je ne suis pas sûr que la municipalité, la police et les promoteurs soient du même avis.

Outre leur peau blanche, ce qui distingue ce nouveau groupe de réfugiés des autres, c'est qu'il s'agit principalement de femmes, d'enfants et d'hommes âgés, plus vulnérables. C'est logique : les jeunes hommes sont en première ligne, ils se battent pour défendre leur pays contre les forces d’invasion russe et pour permettre à leurs proches de rentrer chez eux et de vivre en liberté. Lorsque je vois mes nouveaux voisins marcher, je pense aux maris, aux fils, aux frères, aux oncles et aux cousins qu’ils ont perdus. Ils vivent peut-être sur un luxueux bateau de croisière, mais je ne voudrais pas de leur place pour tout l'or du monde.

Comment être mieux représenté ? 

Définir le cadre est un élément important de la communication. Lorsque les Européens visitent l'Afrique et l'Asie, ils se présentent comme des expatriés, des personnes compétentes venues partager leurs connaissances et leurs ressources avec les populations locales. Nous savons tous que ce n'est pas toujours le cas et que, souvent, ils viennent s’emparer des connaissances et des ressources naturelles de ces pays. Entre-temps, ce ne sont pas les mêmes définitions lorsque des personnes d'Afrique et d'Asie viennent en Europe. On les appelle des migrants ou des réfugiés. On les désigne comme des personnes qui méritent la pitié, qui ont besoin d'aide, ou une armée d'envahisseurs qu'il faut craindre et expulser.

Travailler ensemble pour changer ce récit négatif contribuera à transformer un cadre fait de cendre et de papier toilette en cadre doré qui pourra occuper une place de choix aux côtés des autres cadres sur la cheminée de l'Europe.

Cet article a été rédigé dans le cadre du projet Reframing Migrants in the European Union, cofinancé par l'UE, dirigé par la Fondation européenne de la culture, en partenariat avec cinq autres partenaires européens.
👉 L'article original sur ZAM Magazine

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