À Erevan, le langage de la géopolitique s’exprime souvent à travers le vocabulaire des infrastructures. Postes-frontières, réseaux électriques, normes de qualité, documents biométriques, écoles numériques : ce ne sont pas là les symboles habituels d’un tournant de la politique étrangère d’un pays. Pourtant, dans les relations de l’Arménie avec l’Union européenne, ils pourraient avoir plus d’importance que les déclarations.
Le premier sommet UE-Arménie, qui s’est tenu à Erevan début mai, a été largement interprété comme un nouveau signe du virage prudent de l’Arménie vers l’Ouest. Mais sa véritable importance réside moins dans le théâtre diplomatique que dans l’agenda pratique qui est en train de prendre forme en coulisses. Bruxelles n’offre pas à l’Arménie de raccourci vers l’adhésion, ni de garantie de sécurité comparable à celle de l’OTAN. Ce qu’elle propose, c’est un réseau dense de liens économiques, réglementaires et sur le plan des infrastructures destinés à rendre le pays moins vulnérable.
Pour l’ambassadeur de l’UE en Arménie, Vassilis Maragos, c’est là le cœur du sujet. "Notre objectif est très concret : aider l’Arménie à mettre en œuvre sa politique visant à rendre son économie plus compétitive et diversifiée", déclare-t-il à HVG, OBCT et TSN.ua à Erevan deux jours après le sommet. "Cela signifie des marchés diversifiés, des partenariats diversifiés et une résilience renforcée."
Ce mot – résilience – est devenu le principe central de l’approche de l’UE. Dans le vocabulaire de Bruxelles, il recouvre le commerce, l’énergie, les transports, la gestion des frontières et les institutions démocratiques. L’Arménie souhaite disposer d’une plus grande marge de manœuvre, mais ne peut se permettre une rupture imprudente de sa proximité traditionnelle avec la Russie.
Le plan de résilience et de croissance de l’UE pour l’Arménie, d’un montant de 270 millions d'euros, annoncé en 2024, est conçu pour soutenir cet effort. Ce plan ne porte pas uniquement sur l’aide, mais vise à intégrer progressivement l’Arménie dans les circuits économiques et réglementaires européens – en modifiant les conditions dans lesquelles ses entreprises, ses institutions et ses citoyens et citoyennes opèrent.
Le commerce en est un exemple. L’UE soutient l’adoption de normes de qualité européennes afin que les produits arméniens puissent pénétrer de nouveaux marchés. Cela peut sembler technique, mais pour un pays enclavé aux voies d’exportation limitées, les normes sont des instruments géopolitiques.
"L’idée n’est pas seulement d’ouvrir des possibilités, mais d’aider les entreprises arméniennes à en tirer réellement parti", affirme Maragos.
L’énergie est une autre priorité. L’Arménie reste structurellement vulnérable, et la diversification ne se fera pas du jour au lendemain. Les travaux soutenus par l’UE sur les interconnexions électriques avec la Géorgie et les réseaux plus larges de la mer Noire revêtent donc une importance stratégique. Il en va de même pour les investissements dans le stockage, la modernisation du réseau, les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la sûreté nucléaire.
La connectivité est aussi une question de géographie. L’UE considère de plus en plus l’Arménie comme un nœud potentiel du "Corridor central", la route commerciale reliant l’Europe et l’Asie en contournant la Russie. Cette vision repose sur les routes, les chemins de fer, les installations douanières ainsi que de l’ouverture des frontières – y compris certaines qui sont fermées depuis des décennies.
"L’UE soutient la paix et la normalisation dans la région", assure Maragos, questionné à propos des relations de l’Arménie avec la Turquie. "Cela devrait impliquer l’ouverture des frontières qui sont actuellement fermées."
Bruxelles a déjà soutenu des infrastructures frontalières et de transport avec la Géorgie et l’Iran. Les projets futurs pourraient inclure la modernisation des postes-frontières de Margara et d’Ahurrik, reliés à la liaison Gyumri-Kars. Ces noms ne disent peut-être pas grand-chose à la plupart des lecteurs et lectrices européens, mais dans le Caucase du Sud, ils renvoient à quelque chose de plus vaste : la possibilité que l’Arménie, souvent décrite comme isolée, puisse devenir plus connectée à ses voisins et à l’Europe.
Pour les Arméniennes et les Arméniens ordinaires, la promesse la plus visible reste la libéralisation des visas. Le sommet a donné un nouvel élan à un processus qui pourrait à terme rendre possible des voyages sans visa de courte durée vers l’espace Schengen. Mais Bruxelles insiste sur la conditionnalité plutôt que sur le symbolisme. Des documents biométriques sécurisés, des registres de population fiables, la gestion des frontières, la politique migratoire, les mesures de lutte contre la corruption et la protection des droits fondamentaux font tous partie du paquet. Pour les citoyens, c’est un signe concret que l’Europe se rapproche ; pour Bruxelles, un processus réformateur.
Le partenariat va également au-delà des transports et des frontières. Maragos a mis en avant le secteur numérique en Arménie comme l’un des atouts majeurs du pays, citant TUMO, l’initiative éducative arménienne connue pour son travail dans les technologies créatives.

Le cheminement de l’Arménie vers l’Europe ne se résume pas à la position géographique du pays sur la carte ; il s’agit également de savoir si ses jeunes, ses entreprises et ses institutions peuvent s’intégrer à des réseaux plus vastes sans être laissés pour compte.
Le contexte électoral rend la situation plus délicate. L’Arménie entre dans une période politiquement sensible, et l’UE tient à éviter de donner l’impression qu’elle soutient un camp contre un autre. Maragos est clair : "Nous ne sommes pas là pour choisir des gagnants. Nous sommes ici pour soutenir les conditions dans lesquelles les citoyens arméniens peuvent décider librement.”
Ce soutien inclut la Commission électorale centrale, la résilience face aux cybermenaces, les mesures de protection contre le financement illicite et les efforts contre la manipulation de l’information et l’ingérence étrangères. Dans une région où les élections sont souvent interprétées à travers un prisme géopolitique, l’UE souhaite axer son rôle sur les institutions plutôt que sur les résultats.
C’est peut-être là la distinction la plus importante. Les relations de l’Arménie avec l’Europe sont souvent décrites comme un pivot – mais ce qui se passe réellement est plus lent, plus technique et peut-être plus durable : une européanisation par le biais des normes, des infrastructures, de la mobilité et des réformes.
Après le sommet, Maragos résume le message politique en termes plus généraux : "L’Arménie n’est plus en marge du débat politique européen”.
Le défi consiste maintenant à tenir ces promesses. Si celles de l’UE s’avèrent trop abstraites, le virage européen de l’Arménie sera facile à rejeter comme une simple mise en scène diplomatique. Si les routes, les réseaux, les visas, les investissements et les institutions commencent à changer la vie quotidienne, cette relation pourrait devenir plus difficile à entraver. En Arménie, l’Europe ne se manifeste pas à travers un coup d'éclat. Elle s'installe à travers la construction progressive d'alternatives.
🤝 Cet article a été réalisé dans le cadre du projet collaboratif PULSE. Il s'appuie sur un entretien réalisé par György Folk (HVG, Hongrie) et Marilisa Lorusso (OBCT, Italie).
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