Murale by DecoReal 2024 Erevan, mai 2026. Une fresque murale de l'artiste français Deco Real. | Photo : ©GpA

Entre l’ombre de Moscou et la promesse de l’Europe, le pivot incertain de l’Arménie

Les élections du 7 juin en Arménie se déroulent sous le signe de la paix. Mais derrière les slogans se cache une question plus difficile : un pays aussi exposé – à la Russie, à l’Azerbaïdjan, à son propre traumatisme – peut-il se permettre l’avenir européen que son peuple souhaite ?

Publié le 3 juin 2026
Murale by DecoReal 2024 Erevan, mai 2026. Une fresque murale de l'artiste français Deco Real. | Photo : ©GpA

En ce mois de mai à Erevan – doux, pluvieux et recouvert d’affiches électorales –, les candidats aux élections législatives du 7 juin sont omniprésents. Leurs visages fixent les passants depuis chaque espace disponible, promettant la prospérité et, surtout, la paix. Cette paix dont quasiment toutes les personnes que nos avons rencontrées affirment tenir plus qu'à tout.

“Paix” est le mot qui caractérise cette élection – même si chaque parti possède sa propre vision de ce à quoi elle doit ressembler. Sur le scrutin plane l’ombre de l’offensive éclair lancée par l’Azerbaïdjan en septembre 2023, qui a chassé la population arménienne du Haut-Karabagh et dissous la République non reconnue d’Artsakh – une enclave séparatiste à écrasante majorité arménienne qui existait dans un vide juridique depuis l’effondrement de l’URSS. Quatre guerres ont été menées pour ce territoire depuis 1991, faisant au moins 35 000 morts.

Le contexte géopolitique entourant ces élections est particulièrement tendu. La Turquie – proche alliée de l’Azerbaïdjan et responsable du génocide de 1915-1923, qui reste le marqueur de l’identité nationale arménienne – domine à l’ouest. La Russie, protectrice historique de l’Arménie chrétienne face à ses voisins musulmans, se profile au nord, sa crédibilité gravement compromise par sa décision de rester en retrait lors de l’offensive de 2023.

L’Europe, quant à elle, se rapproche : un sommet sans précédent de la Communauté politique européenne, suivi du premier sommet UE-Arménie, s’est tenu dans la capitale arménienne début mai, signe que le pivot de la politique étrangère d’Erevan vers l’Ouest gagne en poids institutionnel – alors même que la guerre en Ukraine continue de redessiner le voisinage au sens large.

Erevan, mai 2026. Campagne publicitaire en faveur du Premier ministre sortant Nikol Pashinyan dans le centre-ville. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Campagne publicitaire en faveur du Premier ministre sortant Nikol Pachinian dans le centre-ville. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Une campagne publicitaire en faveur du candidat de l'opposition Samvel Karapetyan dans le centre-ville. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Une campagne publicitaire en faveur du candidat de l'opposition Samvel Karapetian dans le centre-ville. | Photo : ©GpA

Plutôt qu’une rupture nette avec Moscou, ce sommet a marqué une tentative progressive de réduire la dépendance vis-à-vis de la Russie après la perte du Haut-Karabagh. Comme l’indique György Folk dans son reportage pour HVG, l’Arménie cherche à opérer “un rééquilibrage progressif” grâce à des liens européens plus étroits, des opportunités économiques et des réformes. De son côté, Bruxelles tente de s’implanter durablement dans le Caucase du Sud par le biais d’investissements, d’une coopération en matière de sécurité, de la connectivité, de la libéralisation des visas et du soutien à la souveraineté de l’Arménie.

Mais la voie reste prudente et conditionnelle : la libre circulation sans visa, par exemple, dépendra des réformes en matière de gestion des frontières, de documents biométriques, de la migration, de la lutte contre la corruption et des droits fondamentaux. Dans le même temps, explique Folk, le Premier ministre Nikol Pachinian doit prouver que la voie européenne est réelle sans provoquer une confrontation ingérable avec Moscou. 

L’élection se déroule donc après l’effondrement des anciens postulats de sécurité de l’Arménie : la Russie ne semble plus fiable, l’Europe n’est pas encore un protecteur, et la paix avec l’Azerbaïdjan reste un sujet de profonde division. Un contexte qu’un politologue que nous avons rencontré à Erevan a qualifié de “très instable” et qui laisse le pays dans un état de profonde désorientation. Les anciennes règles, dit-il, "ont tout simplement disparu".


“Il ne reste plus aucun Arménien au Haut-Karabagh – une réalité qu’aucun d’entre nous, ni aucune génération avant nous, n’auraient jamais pu imaginer” – un représentant de la société civile arménienne


Cette rupture a un point de départ clair. La guerre de 2020 autour du Haut-Karabagh, suivie des attaques azerbaïdjanaises de 2022 sur le territoire arménien et de l’offensive de Bakou en septembre 2023 – qui a achevé ce que les responsables arméniens, les organisations de défense des droits humains et de nombreux observateurs locaux qualifient de nettoyage ethnique –, a mis fin à trois mille ans de présence arménienne sur ce territoire.

Ce n’est pas seulement que le Haut-Karabagh n’existe plus en tant qu’entité”, déclare un représentant de la société civile arménienne s’exprimant sous couvert d’anonymat, à l’instar des experts que nous avons rencontrés. “Il ne reste plus aucun Arménien au Haut-Karabagh – une réalité qu'aucun d’entre nous, ni aucune génération avant nous, n’auraient jamais pu imaginer”. Même pendant les périodes soviétique, tsariste et perse, note la source, les Arméniens avaient toujours été présents.

Le traumatisme est encore vif, et ses conséquences politiques continuent de se faire sentir. “Nous vivons dans un environnement post-traumatique très intense”, explique une source issue de la société civile. “Comme pour tout traumatisme, on ne le sent pas tout de suite. Mais quand on commence à en prendre conscience, la douleur devient de plus en plus forte”. Pour l’instant, l’Arménie essaie de ne pas la ressentir. Les élections se déroulent précisément dans cet intervalle anesthésié – avant que n'arrive l'heure des bilans.

La garantie russe vole en éclats

Pendant des décennies, la sécurité de l’Arménie reposait – ou semblait reposer – sur son alliance avec la Russie, officialisée par son adhésion à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Cette architecture s’est désormais effondrée. Lorsque l’Azerbaïdjan a lancé son agression de septembre 2022 contre le territoire souverain arménien – non pas le Karabagh, mais l’Arménie elle-même, menant à l'occupation de plus de 250 kilomètres carrés –, Moscou a trouvé des raisons de ne pas intervenir. “Les Russes ont réussi à trouver un moyen de contourner cela diplomatiquement”, lance d’un ton sec un politologue arménien, lui aussi sous couvert d'anonymat.

Les conséquences sur l’opinion publique ont été dramatiques. La Russie, qui bénéficiait d’un taux d’approbation supérieur à 85–90 % parmi les Arméniens il y a deux décennies, est désormais considérée comme une menace par environ un tiers de la population.Il s’agit davantage de prudence, de pragmatisme, de ne pas titiller l’ours”, poursuit le politologue, “plutôt que de partager des sentiments particulièrement positifs envers Moscou”.

Pourtant, l’Arménie reste étroitement liée à la Russie d’une manière qui rend toute rupture nette stratégiquement périlleuse. Moscou contrôle des infrastructures essentielles – chemins de fer, énergie – et demeure un partenaire commercial de premier plan. Lorsque les relations diplomatiques se détériorent, les rétorsions économiques s’ensuivent rapidement : le politologue note qu’“ils trouvent des bactéries dans le cognac arménien ou dans une eau minérale”.

La base militaire russe à Gyumri, dont le contrat court encore pendant près de deux décennies, est à peine évoquée en public, même par un gouvernement qui a gelé sa participation à l’OTSC. “Je ne pense pas qu’elle va rester là pendant 20 ans”, estime le politologue, “mais je ne sais pas pour quelle raison elle partirait”.

Fondamentalement, Moscou a jusqu’à présent estimé que les représailles n’en valaient pas la peine – du moins dans certaines limites. La Russie, isolée par les sanctions occidentales et dépendante des rares voies commerciales qui restent ouvertes, dont l’Arménie, fait preuve d’un pragmatisme froid plutôt que d’un réflexe punitif. “Je n’appellerais pas cela de l’empathie”, note le politologue, “mais plutôt un calcul rationnel”.

Ce calcul pourrait toutefois changer si l’Arménie décidait de quitter l’Union économique eurasienne – une mesure que des sources jugent actuellement impensable, “à moins que l’Arménie ne trouve de nouveaux marchés, de nouvelles sources d’énergie, peu importe – c’est tout simplement suicidaire”, déclare sans détour une source de la société civile.

Une aspiration européenne, exprimée avec prudence

Dans ce vide, l’Union européenne s’est engagée avec une rapidité inhabituelle. À la suite de l’agression de 2022 contre le territoire arménien, l’UE a déployé une mission civile d’observation – aujourd’hui, plus de 250 policiers européens et canadiens non armés patrouillent la frontière. “Les gens à la frontière s’en réjouissent”, note le politologue. “Ils ont un sentiment de stabilité.

Le soutien de l’opinion publique à l’adhésion à l’UE est massif : 73 % des Arméniens y sont tout à fait ou plutôt favorables, et un sondage de février suggérait qu’un hypothétique référendum sur l’adhésion serait adopté à 51 %, avec seulement 13 % d’opposants. Le soutien à une politique étrangère exclusivement pro-russe se situe entre 6 et 9 %. “Si vous voulez perdre les élections”, observe le politologue, “vous vous levez et vous dites que vous êtes un parti pro-russe.”

Erevan, mai 2026. Le marché aux puces. À l'arrière-plan, un nouveau complexe immobilier. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Le marché aux puces. À l'arrière-plan, un nouveau complexe immobilier. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Une fresque murale dans le centre-ville. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Une fresque murale dans le centre-ville. | Photo : ©GpA

Pourtant, les sources issues de la société civile arménienne prennent soin de distinguer le sentiment de la stratégie. L'année dernière, Erevan a signé un programme de partenariat stratégique avec Bruxelles – menant à bien ses réformes, comme l'a formulé une source, “sans le battage médiatique qui pourrait susciter l'antipathie de certains centres géopolitiques”. Cette approche a été qualifiée par les chercheurs d’“européanisation silencieuse” de l’Arménie – une tendance, notent les sources, qui précède le gouvernement actuel : même dans le cadre du Partenariat oriental il y a quinze ans, l’Arménie mettait discrètement en œuvre des réformes alignées sur l’Europe sans faire de vagues.

Le parcours de l’Arménie est encore compliqué par son voisinage. Sans le rétablissement de la trajectoire européenne de la Géorgie, suggèrent certaines sources, l’adhésion de l’Arménie à l’UE est pour l’essentiel impensable – tant sur le plan géographique que politique. Le Premier ministre arménien a consacré une partie importante d’un récent discours au Parlement européen à exhorter les députés européens à renouer le dialogue avec Tbilissi.

La polarisation : une arme, pas seulement un symptôme

C'est dans ce contexte que se déroulent les élections du 7 juin – et c'est là que les sources s'alarment le plus. La polarisation politique en Arménie n'est pas simplement une conséquence naturelle d'un traumatisme et d'une défaite. Il s'agit, en grande partie, d'une situation délibérément orchestrée.

La polarisation est une situation construite socialement”, déclare la source issue de la société civile. “Elle est structurée par des actions stratégiques descendantes menées par les élites politiques, le renforcement psychologique des identités de groupe et l’impact structurel des médias”. La dichotomie en cours de construction – pro-européenne contre pro-russe, comme le formule une source – efface les nuances qui caractérisent en réalité la grande majorité des Arméniens. Les sondages montrent systématiquement que 86 à 87 % des personnes interrogées souhaitent équilibrer les relations entre la Russie et les partenaires occidentaux, et non choisir entre les deux.

Le parti au pouvoir, Contrat civil, fait campagne sous la bannière de l’UE avec un soutien européen manifeste, après s’être approprié avec succès l’ensemble du discours pro-européen – ne laissant aux petits partis véritablement réformistes pratiquement aucun sujet de campagne. “Si je suis un électeur pro-européen qui ne se concentre que sur cette question”, ajoute le politologue, “je vais voter pour le parti au pouvoir, qui a une chance de gagner, plutôt que pour un parti qui va à peine franchir le seuil des 4 %”. Face au gouvernement se trouve un bloc de partis d’opposition majoritairement pro-russes, mené par l’Alliance arménienne de l’ancien président Robert Kotcharian.

Il s’agit d’une alliance nationaliste comprenant le parti Arménie forte du milliardaire russo-arménien Samvel Karapetian et la Fédération révolutionnaire arménienne/Dachnaktsoutioun. Ses chances de succès sont toutefois très minces, tempère le politologue, car “ils sont perçus comme incompétents, désorganisés et particulièrement détestés. Il suffit d’être à peine supportable pour les battre”. Le dernier sondage attribue à Contrat civil 28,8 % des intentions de vote, suivi de Arménie forte (14,9 %), de l’Alliance arménienne (12,1 %) et de Arménie prospère de l’oligarque Gagik Tsarukyan (8,7 %). 

Erevan, mai 2026. Un ancien immeuble soviétique du centre-ville, désormais entouré de nouveaux complexes immobiliers. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Un ancien immeuble soviétique du centre-ville, désormais entouré de nouveaux complexes immobiliers. | Photo : ©GpA

Le discours électoral central du gouvernement repose sur un “recadrage orwellien” d’une défaite catastrophique en progrès pragmatique : la paix est revenue, l’économie est en croissance, des routes sont construites. “Pour une population qui n’avait jamais vu cela, c’est vraiment impressionnant”, concède le politologue – avant d’ajouter que ce qui passe pour des infrastructures “gigantesques” n’est en réalité que “la construction de routes de base et la rénovation d’écoles, en plus de vastes projets d’urbanisme”

La croissance économique à deux chiffres est largement due aux secteurs financier et informatique, et, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, au rôle de l’Arménie dans les flux de réexportation contournant les sanctions contre la Russie”, relate le politologue.

Cet essor est directement lié au positionnement géopolitique et économique unique du pays. L’Arménie étant membre de l’Union économique eurasienne (UEE) dirigée par la Russie tout en maintenant des canaux financiers et diplomatiques ouverts avec l’Occident, elle est devenue un principal canal pour le commerce parallèle et la fuite des capitaux.


“Les élections se déroulent précisément dans cet intervalle anesthésié – avant que le bilan complet ne soit dressé” – un représentant de la société civile arménienne


Quelques groupes et secteurs spécifiques profitent principalement de cette croissance, notamment dans la réexportation de biens tels que les produits électroniques, les voitures et les machines, ainsi que l’or et les diamants. Les premiers sont importés d’Asie et de l’Occident puis réexportés vers la Russie, tandis que les seconds sont importés de Russie, légèrement transformés ou conditionnés en Arménie, puis réexportés vers des pays tels que les Emirats arabes unis et la Chine.

Parmi les autres bénéficiaires figurent les professionnels et les entreprises russes qui se sont installés dans le pays. L’afflux de capitaux et de migrants russes a entraîné une expansion significative de l’économie des services en Arménie, en particulier dans les secteurs bancaire, immobilier, hôtelier et de la vente au détail à Erevan.

Cependant, “l’impact socio-économique direct sur l’ensemble de la population est plutôt limité en termes de portée et de diversité des entreprises et des individus qui en bénéficient. Les classes socio-économiques défavorisées ainsi que les zones rurales en sont encore largement exclues”, explique le politologue.

Il n’est pas étonnant que les cafés et restaurants chics d’Erevan soient désormais bondés d’une classe de nouveaux riches en plein essor, arborant des vêtements aux marques clinquantes et des voitures de luxe que l’on s’attendrait à voir dans une ville de casino plutôt que dans une ancienne capitale soviétique.

Centre d'Erevan, mai 2026. | Photo : ©GpA
Centre d'Erevan, mai 2026. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Les voitures de luxe et les cafés chics ne sont pas rares dans le centre-ville rénové. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Les voitures de luxe et les cafés chics ne sont pas rares dans le centre-ville rénové. | Photo : ©GpA

Bien que cette richesse dépende fortement de la poursuite de la guerre en Ukraine et ne soit pas répartie de manière équitable – elle favorise largement l’élite urbaine, les propriétaires fonciers et certains secteurs commerciaux, tandis que l’inflation a mis à mal les citoyens ordinaires qui ne gagnent pas leur vie en devises étrangères ou ne travaillent pas dans le secteur de la tech –, elle a néanmoins créé un véritable électorat en faveur de la stabilité, en particulier parmi les électeurs ruraux et âgés. 

Ainsi, ajoute le politologue, “en ce qui concerne l’effet politique de la production économique, la perception subjective de celle-ci semble être au moins aussi importante que les chiffres. Si la lutte contre la pauvreté n’est pas très impressionnante, le niveau de référence de la perception publique est plutôt bas en raison de la pauvreté et de la marginalisation prolongée dont souffre la population depuis l’indépendance.

En d’autres termes, dit-t-il, “même les dépenses d’investissement de base et la construction d’infrastructures, ou l’augmentation des retraites et l’introduction du système de santé universel se traduisent par un solide soutien politique au parti au pouvoir, en particulier parmi la population rurale et âgée.

De plus, dans un pays où le service militaire hante depuis longtemps chaque famille, même la réduction de la durée du service obligatoire de deux ans à dix-huit mois a, comme l’explique une source, “conquis le cœur de très nombreuses mères”.

Mais la source issue de la société civile met en garde contre le fait que, sous cette façade, l’Etat de droit est discrètement démantelé. Le gouvernement a inscrit le renouvellement de la direction de l’Eglise dans son programme électoral – une mesure qualifiée de “stupéfiante du point de vue des droits humains internationaux”

Un jeune homme qui a levé la main sur un garde du corps dans une église a été emprisonné ; un chauffeur du cortège du Premier ministre qui a renversé et tué une femme enceinte n’a toujours pas purgé un seul jour de prison quatre ans plus tard. Les voix indépendantes sont mises sous pression par un étiquetage – “avec les Russes” ou “avec l’opposition” – qui servent, selon les sources, à légitimer un traitement extrajudiciaire. “La principale conséquence de la polarisation”, ajoute une source de la société civile, “est une compétition qui nie à l’autre camp le droit même d’exister politiquement”.

Ce qui inquiète le plus nos interlocuteurs, c’est l’érosion des institutions démocratiques qui pourraient, à terme, canaliser les revendications du public en faveur d’un véritable changement. “Nous n’aurons peut-être pas ce temps”, s’inquiète une source. “D’ici à ce que le changement devienne une exigence, les institutions qui pourraient réellement le mettre en œuvre risquent d’être érodées”

Cet avertissement fait écho à une tendance plus générale : l’erreur commise avec la Géorgie sous Mikheil Saakachvili, lorsque les partenaires européens ont fermé les yeux sur les abus internes au nom des enjeux géopolitiques. “Si quelque chose bascule ici en faveur de la Russie”, déclare la source issue de la société civile, “on se posera sérieusement la question de savoir pourquoi cela s’est produit. Et cela se sera produit parce que ce gouvernement a joué avec le feu.”

Un pays qui ne veut pas choisir

Au-delà du bruit de la polarisation des élites, l’image qui se dégage des sondages est celle d’une population qui n’est ni pro-russe ni naïvement pro-occidentale, mais obstinément pragmatique, et qui souhaite simplement ne pas être contrainte de choisir.

Les pressions existentielles auxquelles sont confrontées la Moldavie ou la Géorgie s’appliquent également à l’Arménie, aggravées par la menace existentielle que représentent la Turquie à l’ouest et l’Azerbaïdjan à l’est. Le scrutin du 7 juin ne résoudra pas cette équation. Mais il révélera combien de patience il reste – et combien de temps il reste à l’Arménie pour l’utiliser.

Erevan, mai 2026. Au sommet de la « Cascade », ce musée en plein air monumental qui domine la ville. En arrière-plan, le mont Ararat. | Photo : ©GpA
Erevan, mai 2026. Au sommet de la "Cascade", ce musée en plein air monumental qui domine la ville. En arrière-plan, le mont Ararat. | Photo : ©GpA

Pendant ce temps, sur les marches de la Cascade – un musée en plein air monumental de l’ère soviétique surplombant Erevan – touristes et écoliers venus de toute l’Europe et du Moyen-Orient se mêlent comme dans une tour de Babel caucasienne. De l’autre côté de la ville, le mont Ararat s’élève au-dessus des nuages depuis la Turquie voisine. Dans un pays qui se targue d'être le premier Etat chrétien de l'histoire, les références bibliques ne sont jamais loin.

Près de l’opéra, un homme résume la situation en ces termes : “Les Arméniens ont combattu et vécu sous l’oppression des Arabes et des Perses, et ont fini par trouver le moyen de s’entendre et de collaborer avec les uns et les autres. Pourquoi cela ne serait-il pas possible aujourd’hui ? Combien de temps peut-on continuer à se battre ?”

Karen Harutyunyan

Karen Harutiunian, rédacteur en chef de Civilnet, le principal média indépendant d'Arménie, a suivi de près cette campagne électorale. Il nous a fait part de son analyse sans concession.

Concernant l'accord de paix qui définit la campagne du Premier ministre sortant Nikol Pachinian, Harutiunian établit une distinction nette entre l'absence de guerre et un véritable règlement. Le sort des 19 anciens dirigeants du Haut-Karabagh – dont trois anciens présidents et le philanthrope Ruben Vardanian – actuellement détenus à Bakou reste, selon lui, manifestement absent de l'agenda du gouvernement. La question n’a été soulevée lors d’aucun des deux sommets historiques récemment organisés à Erevan. “Ce n’est pas une priorité”, dit-il. La raison, laisse-t-il entendre, pourrait être politique : “Si Ruben Vardanian revient en Arménie, il pourrait devenir un adversaire politique de Pashinian.”

Concernant la Russie, Harutiunian est tout aussi sans concession quant à la réalité structurelle. Moscou fournit à l’Arménie du gaz naturel à environ un tiers des prix moyens européens, exploite sa seule centrale nucléaire – qui fournit environ 30 % de l’électricité du pays – et contrôle le poste-frontière de Lars par lequel transitent plus de 60 % des exportations arméniennes. Les transferts de fonds russes représentent encore environ 10 % du PIB. “On ne peut pas facilement remplacer cela”, dit-il.

En matière de désinformation, il conteste l’idée selon laquelle la principale menace viendrait de Russie. Le problème le plus important, soutient-il, est interne : il s’agit des politiciens locaux disposant des ressources nécessaires pour mener leurs propres campagnes d’influence. Le parti au pouvoir contrôle la télévision publique ; les oligarques de l’opposition contrôlent leurs propres chaînes. “Trois groupes”, dit-il : les acteurs russes, le gouvernement et une opposition fragmentée.  

🤝 Cet article s’inscrit dans le cadre du projet collaboratif PULSE. Il s’appuie sur des informations de sources issues de la société civile arménienne et un politologue arménien, qui se sont exprimés sous couvert d’anonymat. György Folk (HVG, Hongrie), ainsi que Victoria Dumbravă et Anastasia Antoceanu (AGORA, Moldavie) y ont contribué.

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