Depuis quelques années, j’arpente les rues du West End de Londres en quête de sites associés à l’histoire de la pop music. Cela va de la ruelle derrière le Davoy où Bob Dylan a filmé Subterranean Homesick Blues au club sur Mason’s Yard où Jimi Hendrix a joué pour la première fois au Royaume-Uni.

Il y avait un moment déjà que j’étais conscient du lien entre les Sex Pistols et le 6 Denmark Street, mais c’est à la suite d’une déclaration fortuite lors d’une émission de radio que j’ai découvert que le groupe, et plus particulièrement Johnny Rotten (John Lydon), avait laissé sur place un nombre considérable de graffitis et qu’étonnamment, ils avaient survécus. Cette découverte est décrite dans le dernier volume de la revue universitaire Antiquity, publié en début de semaine.

Les graffiti retrouvés par mon collègue John Schofield (de l’Université de York) à l’étage de l’arrière-boutique d’un magasin de guitares vintage comprennent à la fois des caricatures soignées de Malcolm McLaren, Nancy Spungen et John Ritchie (dit Sid Vicious) et d’autres sujets qui prouvent que les lieux étaient utilisés par 4“ be 2“ (un groupe formé par Jimmy, le frère de Lydon).

Mais la portée historique de ce site va bien au-delà de ces graffitis. Depuis leur rencontre avec Bill Grundy en décembre 1976, toute une mythologie s’était en effet forgée autour des Sex Pistols, le “groupe qui ne savait pas jouer.”

Or si ce graffiti existe, c’est justement parce que le groupe a répété dans cet endroit pendant environ deux ans. C’est ici qu’ils ont enregistré, avec leur premier producteur Dave Goodman, toute une série de titres présents sur le sulfureux Spunk bootleg ainsi que plusieurs de leurs faces B : des enregistrements qui montrent très clairement que les Sex Pistols n’étaient pas des amateurs.

Peut-on pour autant comparer cet ancien atelier d’orfèvrerie à l’arrière du 6 Denmark Street à la grotte de Lascaux ? Pour avoir visité les deux sites, j’avoue avoir éprouvé le même frisson et le même sentiment viscéral d’être relié à l’histoire de l’humanité.

La comparaison fait certes un excellent titre de presse, mais je serais bien incapable de décréter que l’un de ces deux sites est plus important que l’autre. Plus important pour qui ? Des événements qui se sont déroulés il y a plusieurs milliers d’années sont-ils nécessairement plus importants que ce qui s’est passé hier ? Et selon quels critères ?

L’“art” de Lascaux est souvent présenté comme l’illustration de l’évolution continue de l’être humain “moderne”. Or le punk, et les Sex Pistols en particulier, représentent bien un tournant décisif, celui des premiers vacillements de cette foi dans le progrès de l’humanité. Un moment où la croyance en l’avancée inexorable de l’humanité vers un avenir plus radieux cède la place au pressentiment du “no future”.

A notre époque, où ils sont si nombreux à reprendre à leur compte le slogan punk, le site où Lydon et sa bande ont formulé leur conception nihiliste et peut-être prophétique du monde pourrait bien prendre une dimension considérable, et ce pour chacun de nous.