La scène se passe un jeudi à sept heures du matin. Dans un train qui relie Zurich, le centre financier de la Suisse, à Berne, la capitale, il n’y a pas un seul siège de libre dans les voitures de première classe. Quasiment partout ailleurs, ce train serait plein, mais sans plus. La Suisse fait toutefois figure d’exception. Sur cet îlot de prospérité européen, les trains bondés et les embouteillages qui paralysent certaines routes sont devenus pour les citoyens le signe évident que quelque chose ne va pas, que les coutures de l’Etat-providence sont sur le point de craquer.

En deux mots, ils ont le sentiment que ce petit pays n’a pas assez de place pour accueillir tout le monde et que, de ce fait, il est temps de mettre de l’ordre aux frontières. C’est un discours que l’on entend dans la rue, mais aussi dans les hautes sphères gouvernementales, où les responsables se font écho d’un agenda politique que martèle l’extrême-droite depuis des années.

Des immigrés moteurs de l'économie

Le 9 juin 2013, dans le cadre d’un référendum, les Suisses se sont largement prononcés (79%) en faveur d’un durcissement de leur loi relative à l’asile. Le pays a été particulièrement généreux quant à l’accueil de réfugiés politiques par rapport aux autres Etats de l’UE. Le référendum du dimanche 9 juin n’est qu’un grain de sable parmi toutes les mesures que la classe politique tente de mettre en œuvre pour répondre à l’anxiété croissante des citoyens. La mesure la plus radicale, qui a le plus irrité Bruxelles, reste l’application de la clause de sauvegarde, en vertu de laquelle la Suisse restreint les permis de longue durée destinés aux travailleurs de l’Union européenne, dont les Espagnols.

Au cours des 18 prochains mois, jusqu’à trois référendums décideront si les étrangers pourront ou non passer la frontière helvétique, et contribueront à redéfinir l’identité d’un pays au sein duquel les immigrés (23 % de la population, essentiellement européens et allemands en majorité) sont depuis toujours le moteur de l’économie.

Ladite clause de sauvegarde est surtout une mesure symbolique. Elle touchera à peine 3 000 personnes, qui pourront de toute façon demander un permis de courte durée jusqu’à ce qu’expire la restriction, en 2014. L’idée, comme l’admettent les responsables politiques, était d’apaiser la population et de montrer qu’ils sont capables de prendre en main le destin du pays, autrement dit de prendre des mesures pour contrôler les allées et venues des travailleurs, y compris en s’opposant à Bruxelles.

Des impressions plus fortes que la réalité

Les difficultés financières des Etats membres de l’UE ont en grande partie contribué à exacerber les craintes. La tempête qui redouble de force dans le reste de l’Europe passe au large de la Suisse, où l’économie se porte bien (les prévisions annoncent une croissance d’1,2 %), où le chômage est quasiment inexistant (3 % environ) et où l’exercice de la démocratie directe si particulière garantit une stabilité politique enviable. La société suisse a peur que des hordes de travailleurs étrangers plus ou moins qualifiés viennent gâcher la fête.

Les langues étrangères se mêlent dans les grandes villes suisses et l’espagnol, que parle par exemple Juan Crevillén, est très courant. Ce jeune homme est architecte et il travaille dans un cabinet de Zurich depuis deux ans. Il gagne environ 3 000 euros nets par mois, avant de préciser à ceux qui voudraient émigrer que la vie est beaucoup plus chère dans ce pays.

Le patronat suisse est contre les restrictions sur les droits d’entrée. Selon les entrepreneurs, plus il y a de compétences, mieux c’est. Selon Thomas Daum, directeur de l’Union patronale suisse (UPS), l’année 2014 sera décisive car les différents scrutins redéfiniront l’identité du pays. Il estime que le pire est à venir et que l’application de la clause de sauvegarde n’a été qu’un moindre mal. *"Elle ne durera qu’un an. Une grande question demeure : comment se passeront les prochains mois suite aux votes contre l’immigration.

Notre marché du travail n’est pas petit, mais il ne suffit pas à faire tourner notre économie"*, estime Thomas Daum. Les grandes sociétés pharmaceutiques, le secteur bancaire et les entreprises qui fabriquent des machines pour l’exportation – soit les principaux piliers de l’économie – ne pourront tout simplement pas fonctionner sans les travailleurs qui viennent de l’étranger.

Les grands arguments que font valoir ceux qui veulent restreindre l’entrée des étrangers peuvent être balayés d’un rien. Les trains ne sont pas pleins parce qu’il y a plus de monde, mais plutôt parce que le service s’est amélioré. L’idée selon laquelle la présence des étrangers favorise le dumping social, c’est-à-dire le recul des acquis des salariés, est un phénomène que nie le patronat et qui, selon les syndicats, peut être résolu le cas échéant avec davantage d’inspections.

Quant à la hausse de la criminalité – les Suisses ne laissent plus leurs domiciles ouverts comme avant –, elle existe peut-être. C’est pourtant dans les zones rurales, où il n’y a pour ainsi dire aucun vol ou agression, que le discours du dangereux étranger fait fureur, ce qui montre une fois de plus que les impressions sont bien plus puissantes que la réalité.

Des infrastructures qui n'ont pas suivi

C’est précisément loin des villes que triomphe l’extrême-droite populiste, qui domine le Parlement et qui maintient le débat sur l’immigration – ainsi que la fin du secret bancaire – en première place de l’ordre du jour politique en Suisse depuis quelque temps.

Certes, la population suisse augmente de plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque année, dans un pays qui compte à peine plus de 8 millions d’habitants et dont les infrastructures n’ont pas été adaptées à l’ampleur nouvelle de la population.

"Nous avons assisté à une importante croissance démographique dans les poumons économiques du pays, qui n’a notamment pas été accompagnée par une politique immobilière, entraînant ainsi une hausse des prix des appartements. C’est une tendance qui est aussi reprochée aux étrangers", note Cesla Amarelle, qui enseigne le droit migratoire à l’université de Neuchâtel et qui est député socialiste. Dans le train qui rentre à Zurich, il y a des places libres. Ce n’est pas encore l’heure de pointe.