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Une quarantaine politique

Les Russes vivent depuis longtemps dans un régime d’isolation politique, écrit Sergueï Lebedev. Il observe comment le coronavirus fait le lien entre le manque de confiance fondamental d’aujourd’hui et les crimes de l’époque soviétique. Mais le Covid-19 aura-t-il réellement des conséquences sur la cote de popularité et l’image de Poutine ?

Publié le 16 juin 2020 à 16:30

Lorsque les premiers cas de Covid-19 ont fait leur apparition en Russie et que le virus a commencé à se propager, je travaillais aux archives centrales du Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (FSB). Elles abritent des documents sur les personnes réprimées, arrêtées et exécutées durant la période stalinienne.

Tous les matins, j’allais dans ce bâtiment caché, non loin de Loubianka, dans la rue Kouznetski Most, et l’on me donnait des chemises cartonnées tombant en miettes : les dossiers d’archive de mes parents et des amis de ma famille.

J’ai vécu dans deux époques différentes.

Dans l’une d’elles, l’époque actuelle, on entend des informations internationales sur des quarantaines, des frontières qui ferment, de nouvelles règles de savoir-vivre : l’interdiction de se rassembler, les masques, la distanciation sociale ; en d’autres termes, l’arrêt, ou la réduction drastique, des contacts.

Dans l’autre époque, le passé, tandis que je lisais les pages des dossiers, j’ai vu quelque chose d’étrangement et de terriblement semblable.

J’ai vu comment une personne qu’on appelait l’ennemi du peuple devenait instantanément contagieuse. Sa famille, ses amis et ses collègues se retrouvaient automatiquement dans le groupe à risque. À travers les transcriptions des interrogatoires et les mandats d’arrêt, j’ai observé comment ce stigmate, cette étiquette fatale, se passait de frère en frère, de père en fils, parmi les membres d’un club de philatélie ou parmi les prêtres d’une même ville.

Le virus, ou plus précisément l’état de contagion, était une métaphore physiologique pour la répression politique, et ses conséquences se sont transmises de génération en génération : le mépris et l’appauvrissement de la vie, la destruction de la solidarité publique et humaine, le début de l’habitude de considérer chaque contact dangereux et chaque personne potentiellement contagieuse.

Je pense que ce phénomène avait (et a toujours) un côté opposé et paradoxal en Russie : un consensus fataliste tacite selon lequel la vie n’est pas une valeur inconditionnelle, que personne ne peut échapper à l’Histoire, ni à l’État, et que personne ne peut y résister, qu’il faut les accepter comme une catastrophe naturelle qui est devenue une partie de la vie quotidienne, au même titre que l’épidémie.

Avec cette anamnèse, la société russe a rencontré le nouveau coronavirus.

Les actions de l’État étaient et sont toujours prévisibles.

Un “scrutin national” était prévu le 22 avril pour adopter des amendements à la Constitution qui permettraient à Vladimir Poutine d’être élu président deux fois supplémentaires (selon la Constitution actuelle, Poutine exerce actuellement son dernier mandat) et de représenter un nouveau tournant autoritaire et conservateur dans la politique russe : par exemple, l’un des amendements stipule que le mariage est défini exclusivement par “l’union d’un homme et d’une femme”.

Passé soviétique, présent russe

Tant que les élections et le défilé du Jour de la Victoire étaient susceptibles d’avoir lieu, les autorités ont soigneusement prétendu que le coronavirus n’arriverait pas en Russie et qu’il n’était pas si dangereux – l’une des versions proposées expliquait que les individus nés dans l’URSS et ayant reçu le vaccin BCG antituberculeux obligatoire lorsqu’ils étaient enfants n’attraperaient pas le Covid-19. Autrement dit, le passé soviétique protège le présent russe.

Mais dès lors que les données sur les contaminations ont atteint des niveaux inquiétants (même provenant des statistiques médicales, qui, comme les autres en Russie, sont évidemment manipulées), on a opéré un virage à 180° dans l’approche : quarantaine stricte, laissez-passer numériques et applications de traçage sur smartphone. Ces mesures peuvent sembler raisonnables, ou en tout cas en partie, mais lorsqu’elles sont mises en place dans un état autoritaire pour lequel les citoyens ne sont pas des patients mais des suspects potentiels, où la priorité est la discipline et non la santé, les conséquences sont accablantes. Je crois qu’une petite chose a davantage favorisé la diffusion du virus à Moscou que les immenses files d’attente dans les bouches de métro le premier jour de l’utilisation des laissez-passer électroniques : la police avait reçu l’ordre de tous les vérifier.

Il faut noter que le comportement des citoyens dans cette situation a révélé plusieurs défauts critiques qui sont liés de manière complexe, qui sont parfaitement contradictoires et qui rendent possible le régime de Poutine.

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Le premier est le manque de confiance : certes, envers les autorités aussi, mais d’abord envers les autres citoyens : ici, c’est chacun pour soi.

Il y a également un manque de reconnaissance de l’autre et des limites ; le manque du respect qui va avec la compréhension de la valeur de la vie des autres : ce n’est pas surprenant que la quarantaine, en Russie, ne soit pas d’abord perçue comme une action coordonnée de citoyens responsables, mais comme une mesure imposée par l’État, qui doit être respectée.

Au carrefour de ces deux manques, il en existe un troisième : le manque de responsabilité civique.

La quarantaine et la distanciation sociale montrent simplement que nous vivons depuis longtemps au sein d’un régime d’isolation politique ; c’est notre réalité, et ce n’est que maintenant que cela devient visible à la fois métaphoriquement et physiquement.

Des rues vides et une aliénation par la politique : nous vivons cela depuis bien avant le Covid-19.

Beaucoup de gens en Russie disent que la pandémie de Covid-19 aura de sérieuses conséquences sur la cote de popularité et l’image de Poutine. Mais il est important de se souvenir que Poutine sait comment tirer des avantages stratégiques des situations tactiquement terribles et désespérées. La prise d’otage en 2004 dans une école de Beslan, qui a entraîné l’assaut de l’école et la mort de centaines d’enfants, aurait dû signer la fin de sa carrière. À la place, en utilisant l’excuse de la lutte contre le terrorisme pour renforcer ses pouvoirs, la Russie a cessé d’instaurer des élections de gouverneurs. Je pense que nous verrons bientôt comment l’épidémie et ses conséquences destructrices sur la santé publique et sur l’économie seront utilisées pour justifier une autre réduction des droits civiques.

Cet article fait partie du projet Debates Digital, une série d’articles publiés en ligne en partenariat avec Voxeurop, incluant des textes et des discussions en direct d’auteurs, de spécialistes et d’intellectuels publics exceptionnels qui font partie du réseau Debates on Europe. Les auteurs participeront à un débat en ligne que vous pourrez suivre sur YouTube le 23 juin à 19h, heure de Bruxelles.

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