Reportage Travailleurs immigrés
Champ de kiwis à Latina, dans le Latium, en septembre 2022. | Photo: Stefania Prandi Kiwi_StefaniaPrandi-VoxEurop

Derrière les kiwis “made in Italy”, un système d’exploitation bien rodé

L'Italie est première productrice de kiwis en Europe, et troisième à l’échelle mondiale. C’est dans le Latium que poussent les kiwis Zespri, vendus sur tout le continent. L’industrie dépend de cueilleurs indiens à la paie aléatoire, sans sécurité d’emploi et dont les aides sociales sont déléguées à d’opaques tierces parties surnommées “caporali” – “caporaux” – selon une enquête du média indépendant italien IrpiMedia.

Publié le 4 mai 2023 à 10:54
Kiwi_StefaniaPrandi-VoxEurop Champ de kiwis à Latina, dans le Latium, en septembre 2022. | Photo: Stefania Prandi
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Gurjinder Singh a la voix basse, les épaules voûtées et les yeux vitreux quand il raconte quinze ans d’exploitation dans les champs de Kiwi de la province de Latina (dans le Latium, en Italie). Assis dans un bar du centre du village de Cisterna di Latina, il vient de finir sa journée de travail.

Gurjinder a cinquante ans et a travaillé pour plusieurs entreprises de la région, pour un salaire oscillant entre cinq et six euros de l’heure. Dans les plus petites exploitations, il n’était jamais sous contrat et recevait sa paie en espèces à la fin de la journée. Récemment, il a travaillé pour une société employant plus de 70 ouvriers. Ces derniers étaient supervisés par des chefs d’équipe, qui les insultaient et menaçaient de les battre. Mais son cas n’est pas isolé.

L’exploitation dans les chaines de production de kiwis

En 2021, l’Italie exportait 320 000 tonnes de kiwis dans plus de cinquante pays pour un bénéfice total de presque 400 millions d’euros, propulsant le pays au rang de premier producteur en Europe et troisième à l’échelle mondiale, derrière la Chine et la Nouvelle-Zélande. Le Latium est la région la plus grosse productrice de cette “baie verte”.

Dans le monde, un tiers de tous les kiwis vendus dans le commerce proviennent de la multinationale Zespri. Fondée en Nouvelle-Zélande, elle est leader du marché et implantée dans six pays. Rien qu’en Italie, elle possède près de 3 000 hectares de champs, emploie des centaines de producteurs locaux et plusieurs milliers de travailleurs.

Difficile de connaître le nombre exact de personnes employées dans les exploitations de kiwis, car “elles travaillent souvent illégalement”, explique Laura Hardeep Kaur, membre du syndicat FLAI CGIL dans la province de Latina. La plupart de la main-d’œuvre est indienne, du Pendjab (région du nord-ouest de l’Inde) et de religion sikhe.


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D’après les données de la sécurité sociale italienne, la province de Latina compterait près de 9 500 travailleurs indiens, employés en CDD pour un total de plus d’un million de jours prestés. Marco Omizzolo, spécialiste des migrations à l’université La Sapienza de Rome, estime que près de 30 000 sikhs travailleraient dans la région. Il est sous protection policière depuis qu’il a reçu des menaces en raison de sa lutte contre le système dit “caporalato” – désignant une organisation abusive du travail gérée par des intermédiaires surnommés “caporali” , à la fois entremetteurs et contremaîtres –, ayant cours dans les marais pontins du Latium . Dans cette estimation sont compris les travailleurs ne possédant pas de titre de séjour, ceux résidant dans d’autres provinces, et ceux fraîchement arrivés qui doivent encore être recensés.

Plus de cinquante entretiens menés dans le cadre de cette enquête en Italie et en Inde entre mai et décembre 2022 et réalisés avec des travailleurs, des syndicalistes, des chercheurs, des familles indiennes, des agents de voyage et des intermédiaires du Pendjab permettent de mettre en lumière les conditions de travail indignes des employés : salaires de misère, contrats irréguliers, et menace constante de violence, sans oublier le chantage continu lié au permis de séjour, qui ne peut être renouvelé sans un contrat de travail officiel émis par l’employeur.

Les salaires ne dépassent jamais les 7 euros de l’heure, et sont souvent plus faibles encore : en général entre 5 et 6 euros, bien en deçà des 9 euros bruts de l’heure fixés dans le contrat établi par la province comme salaire de base pour un travailleur agricole. Le stratagème du “travail au gris” est souvent utilisé : le salaire est réglé en partie de manière officielle et en partie au noir.

Ce système est très répandu chez les entrepreneurs de la région, car cela leur permet de payer moins de cotisations sociales et d’impôts, tout en préservant sur le papier un rapport régulier avec  l’Etat, ce qui rend les contrôles encore plus difficiles. D’autres abus semblent également monnaie courante, comme les licenciements injustifiés, le manque d’installations sanitaires décentes, les pauses trop courtes ou encore l’absence d’équipement de protection (en théorie obligatoire) comme les gants ou les masques.

Cumuli di cassoni di kiwi vuoti nella provincia di Latina, nel settembre 2022. | Foto: Stefania Prandi
Velletri, province de Latina, septembre 2022. Des piles de bacs à kiwis. Les bacs de récolte sont distribués aux petites et moyennes entreprises ; une fois remplis de kiwis, ils sont ensuite transportés vers des entrepôts de coopératives où ils sont conditionnés puis envoyés dans toute l'Europe. | Photo : Stefania Prandi

L’entreprise dans laquelle a travaillé Gurjinder Singh vend ses kiwis à Zespri. Dans les champs, il a été filmé par le “caporale” (contremaître) à trois reprises alors qu’il s’arrêtait pour boire ou parce que quelque chose s’était coincé dans son œil. Les vidéos ont servi — c’est en tout cas son superviseur lui a dit — à prouver son inefficacité auprès de la direction. Ces “avertissements” pourraient également servir à justifier le non-paiement d’autres travailleurs à taux plein.

Les histoires d’abus de la part de chefs et superviseurs sont fréquentes pour les membres de la communauté sikhe installés dans la région. Des cas d’agressions en guise de punitions  ont même été recensé chez des travailleurs ayant tenté de se rebeller. Certains ont été renversés par des voitures alors qu’ils se rendaient dans les champs à vélo, d’autres ont été volés et battus, et un ouvrier a au moins une fois été menacé devant son domicile avec un fusil de chasse.

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