Introduction
Des plages de Bretagne aux eaux souterraines de l’Aragon ; des plaines fertiles des Pays-Bas aux collines du Prosecco en Italie, nous avons examiné comment les politiques progressistes de l'Union européenne en matière de protection de l'eau sont diluées par une surveillance et une collecte de données insuffisantes. En exploitant le manque de connaissances scientifiques, les industries sont parvenues à écarter les textes environnementaux les plus importants. Voici comment, dans l’Europe toute entière, la pollution de l'eau s’est infiltrée non seulement dans la vie des communautés, mais aussi dans l’équilibre délicat des milieux aquatiques vulnérables..
Pour Martina Vijver, écotoxicologue et professeure à l'université de Leyde, les signes sont là, même si on ne les voit pas : “Pourquoi ne voit-on pas de mort en masse de poissons en Europe aujourd'hui ? Parce que la pollution est beaucoup plus subtile, mais néanmoins omniprésente. On ne la perçoit pas, on ne la sent pas, alors on pense que l'eau est propre”. Depuis 2017, la chercheuse analyse l'effet des polluants sur la vie aquatique dans son “Living Lab” – son “laboratoire vivant” – basé à Leyde, une ville universitaire tranquille située à l'extérieur d'Amsterdam.
Le Living Lab de Leyde consiste en une série de fossés, contenant des colonies d’organismes divers et dans lesquels sont simulées les conditions réelles d’environnements aquatiques. Alors que, dans un laboratoire standard, les organismes d'essai sont soumis à une seule substance à la fois, dans le Living Lab, de multiples éléments interconnectés entrent en jeu, comme dans la nature. “Les tests de laboratoire conventionnels sont importants parce qu'ils fournissent un dépistage rapide que l'on peut reproduire partout dans le monde. Mais ils ne reproduisent pas une situation réelle. Si vous êtes bien nourri, que vous n'avez pas besoin de fuir vos prédateurs et qu'un chercheur vous traite bien, cela aura un impact sur votre réaction aux substances toxiques”, explique Vijver.
Elle compare cela à la différence entre se trouver dans une petite pièce avec une seule autre personne ou d’y être avec un grand groupe : la chaleur, la fumée d’une cigarette ou le bruit nous affecteraient différemment dans ces deux cas de figure, et plus le groupe serait grand, plus le risque de se déshydrater ou d’attraper un mal de tête serait élevé.
Dans le Living Lab, Vijver introduit différents polluants d'origine humaine dans l'environnement et étudie leur impact sur les liens entre organismes aquatiques. Lors d'une expérience avec le thiaclopride, un insecticide néonicotinoïde, Vijver et son équipe ont par exemple constaté une baisse spectaculaire de la population de “tous les groupes d'espèces étudiés, comme les libellules, les coléoptères et les trichoptères.”

Selon la directive-cadre sur l'eau (DCE) de l'UE (DCE), la biologie aquatique est l'un des paramètres examinés au cours de l'évaluation de la qualité de l'eau. L'évaluation de l'état écologique porte sur des plantes et des animaux aquatiques sélectionnés (généralement le phytoplancton, la flore aquatique, les invertébrés benthiques et les poissons), qui sont utilisés comme indicateurs de l'état général du plan d'eau. L'évaluation est généralement basée sur la composition et l'abondance des espèces, mais Vijver prévient que l'abondance seule peut être une catégorie trompeuse. “Si après [avoir utilisé un polluant] on compte le même nombre d'espèces qu'avant, cela ne signifie pas pour autant que les liens entre les organismes aquatiques sont restés les mêmes”. Par exemple, la prolifération des algues est souvent causée par une surcharge de nutriments. Mais dans certains cas, les niveaux de nutriments n'ont pas changé : “Peut-être qu'un autre polluant a affecté la population d'organismes qui mangent les algues. Les algues vont alors proliférer, ce qui affectera ensuite l'ensemble du milieu”, explique Vijver.
Enfermé dans l’érosion de la biodiversité
Dans des environnements où les organismes sont confrontés à divers facteurs de stress – non seulement la pollution chimique, mais aussi la pollution sonore ou la sécheresse – il est impossible de savoir dans quelle mesure l'équilibre d'un milieu aquatique peut être endommagé avant d'atteindre un point de non-retour. Dans son livre révolutionnaire Printemps silencieux, publié en 1962, la biologiste Rachel Carson raconte l'histoire d'un milieu qui atteint ce fameux point de non-retour. Du jour au lendemain, la vie d'une ville faite de fermes prospères, de vergers fructueux et de cours d'eau propres et abondants en poissons change ; les oiseaux cessent de chanter, les plantes se fanent, les poissons meurent et les agriculteurs tombent malades.
La ville imaginée par Carson incarne les nombreux malheurs vécus par différentes communautés à travers les Etats-Unis en raison des effets nocifs des pesticides entrés sur le marché sans réglementation appropriée au milieu du vingtième siècle. Son livre provoqua un tollé au sein de l'industrie et d'une partie de la communauté scientifique à sa sortie, et fut à l’origine de plusieurs mouvements populaires exigeant une meilleure protection et une meilleure réglementation des produits chimiques.
Quarante ans plus tard, nos champs sont toujours fertiles, les populations d'oiseaux ont certes diminué mais n'ont pas totalement disparu, les poissons peuplent toujours nos eaux et l'UE se targue d'avoir “les lois les plus strictes du monde en matière de pesticides”.
Mais l’érosion de la biodiversité – si elle n'est pas toujours visible pour l’œil non averti – est largement connue et documentée. Le rapport d'évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques, publié par la Plate-forme intergouvernementale pour la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) en 2019, révèle qu'à l'échelle mondiale, 75 % de la surface terrestre est considérablement modifiée, 66 % des océans subit des impacts cumulatifs croissants et plus de 85 % des zones humides (par zone) ont disparu.
| La réglementation sur les pesticides |
| Les pesticides – appelés "produits phytosanitaires" – sont utilisés sur les cultures pour éliminer les mauvaises herbes ou les parasites. Il s'agit notamment d'herbicides (agissant contre les mauvaises herbes), d'insecticides (contre les insectes), de fongicides (contre les maladies fongiques), de molluscicides (contre les escargots), d'acaricides (contre les acariens), de rodenticides (contre les rongeurs nuisibles) et de régulateurs de croissance (contrôlant les processus biologiques). Selon le principe de précaution inscrit dans le traité sur le fonctionnement de l'UE, "si une politique ou une mesure présente un risque potentiel pour la population ou l’environnement et qu’il n’existe pas de consensus scientifique sur la question, cette politique ou cette mesure ne devrait pas être poursuivie". Le principe de précaution s'applique également au règlement sur la mise sur le marché des produits phytosanitaires. Dans l'UE, les pesticides sont réglementés à deux niveaux : les substances actives sont d'abord approuvées au niveau de l'UE, tandis que les États membres autorisent les produits qui contiennent des substances actives approuvées. Les substances actives approuvées ne doivent pas avoir d'effets nocifs immédiats ou différés sur la santé humaine ou animale, directement ou par l'intermédiaire de l'eau potable, des denrées alimentaires, des aliments pour animaux ou de l'air, par l'exposition sur le lieu de travail ou par des effets cumulatifs et synergiques, et elles ne doivent pas avoir d'effets inacceptables sur l'environnement (par exemple, en ce qui concerne la biodiversité). Pourtant, le règlement actuel présente différentes failles. Comme le souligne l'ONG Pesticide Action Network, la plupart des données des dossiers sont produites par les entreprises de pesticides ; les rapports complets des études de toxicité réglementaires nécessaires à l'approbation des pesticides ne sont généralement pas publiés et ne peuvent pas être évalués par des experts indépendants ou le grand public, et il n'y a aucune obligation d'enregistrer les tests à l'avance et de communiquer tous leurs résultats, ce qui permet à l'industrie de "choisir" les études à inclure, ou les effets indésirables à signaler et ceux à dissimuler, afin d'influencer la conclusion de l'évaluation. |
Les eaux intérieures et les écosystèmes d'eau douce présentent un des taux de déclin observés parmi les plus importants. La part de biodiversité perdue suggère que, sur un total estimé de 8 millions d'espèces animales et végétales (dont 75 % d'insectes), environ un million est menacé d'extinction. Dans l'UE, selon les chiffres affichés sur le site de la Commission européenne, 81 % des milieux sont considérés en mauvais état. Le lien entre les pesticides et le déclin de la biodiversité est bien établi dans la communauté scientifique ; pourtant, les ventes de pesticides dans l'UE sont restées stables au cours de la dernière décennie.
Mais donc, quelqu’un peut-il agir ? Deux scientifiques allemands ont cherché à comprendre pourquoi aucune action politique plus forte n’avait encore été entreprise. Selon eux, les pays de l'Union européenne peuvent être divisés en trois groupes, dont aucun ne milite activement en faveur d'une réglementation plus stricte.
“Dans l'UE, il y a des pays comme l'Allemagne qui pensent avoir un bon système de réglementation et considèrent en faire assez ; il y a un groupe d'Europe de l'Est qui dit avoir besoin d'une agriculture industrielle avec des pesticides et des engrais pour rattraper les pays plus développés. Enfin, le groupe du Sud a tendance à dire qu'il nourrit la partie nord de l'Europe, et qu'il ne devrait donc pas être le seul tenu responsable de l'utilisation des pesticides”, explique Frank Hüsker, politologue et chercheur sur la gouvernance de l'eau, les micropolluants et les solutions naturelles au Centre Helmholtz pour la recherche environnementale, à Leipzig.
Hüsker et son collègue Robert Lepenies, président de l'Université internationale Karlshochschule, ont étudié pourquoi la pollution des masses d'eau par les pesticides persiste, malgré une réglementation stricte. “Nous voulions comprendre l'aspect politique de la question”, explique Lepenies.
Pour cela, ils se sont référés au concept de “verrouillage réglementaire”, ou comment “l'inertie des technologies, des institutions et des comportements limite individuellement et interactivement le rythme des transformations systémiques”, afin d’expliquer la pérennité de l’utilisation massive des pesticides. Le premier “verrouillage” est dû aux modèles d'utilisation des terres dans l'UE : ceux-ci sont fortement subventionnés par la politique agricole européenne, qui récompense les plus grandes surfaces cultivées, donnant aux acteurs agricoles un rôle important au niveau de l'UE. En outre, les intérêts des consommateurs en matière de sécurité alimentaire et d’autonomie sont perçus comme des facteurs extrêmement importants.
“Tant à Bruxelles qu'en Allemagne, l’un des arguments utilisés est que l'UE dispose du meilleur système réglementaire au monde et que si la réglementation sur les pesticides dans l'UE venait encore à être renforcée, cela entraînerait une augmentation des importations de produits alimentaires”, explique Hüsker. L'argument de la sécurité alimentaire est également utilisé par l'industrie des pesticides pour demander le report de l'introduction de diverses mesures environnementales.
Corporate Europe, à Bruxelles, démontrait l’année passée comment l'industrie cherche à saper la nouvelle politique agricole durable de l'UE, connue sous le nom de Farm to Fork, avec des tactiques “allant de l'alarmisme avec des ‘études d'impact’, à la mobilisation de pays tiers – notamment les Etats-Unis – pour faire pression sur l'UE, en passant par la distraction des décideurs avec des engagements volontaires ou d'autres fausses solutions.”
Un autre verrouillage majeur provient du cadre réglementaire entourant l'autorisation des substances nocives, dont le discours, hermétique et compliqué, n'est accessible qu'à un petit cercle d'experts. “En fait, pour entrer dans une salle de l'Autorité européenne de sécurité des aliments, il faut avoir un diplôme d'écotoxicologie”, plaisante Lepenies. “Nous comptons sur les scientifiques pour nous expliquer ce qui se passe là-bas. Et les données seules ne répondent pas vraiment à la question. Le grand public ne sait pas nécessairement comment les interpréter”, ajoute-t-il.
| De meilleures données grâce à la nouvelle législation |
| En octobre 2022, une révision de la législation sur les statistiques sur les intrants et extrants agricoles (SAIO) a été votée au Parlement européen. Jusqu'à présent, les données collectées ne comprenaient que les ventes de pesticides, et seulement tous les cinq ans. La nouvelle législation stipule que les données sur les pesticides doivent être collectées chaque année, et de manière plus détaillée. Les données sur les ventes et l'utilisation doivent couvrir tous les pesticides, qu'ils soient vendus ou utilisés sur la base d'une autorisation standard ou d'une autorisation "d'urgence", et feront la distinction entre l'agriculture "conventionnelle" et l'agriculture biologique. Les données sur les intrants chimiques dans l'agriculture doivent inclure non seulement les pesticides, mais aussi les engrais et les produits vétérinaires. Cependant, la collecte annuelle de données n'est censée commencer qu'en 2028 (pour l'année de référence 2026), ce qui signifie que les données pertinentes sur les pesticides pourraient ne pas être collectées assez tôt pour mesurer les progrès réalisés par rapport aux objectifs de réduction des pesticides définis dans la stratégie "de la ferme à la table". De plus, les données sur l'utilisation des pesticides ne seront collectées chaque année que si et quand un autre acte de l'UE sera adopté, qui obligerait les utilisateurs professionnels de pesticides à transmettre leurs registres d'utilisation de pesticides au format électronique. |
Les lacunes en matière de données sont aussi visibles au niveau de la surveillance de la qualité de l'eau. Afin de mesurer la concentration de pesticides dans les petits cours d'eau de plaine en Allemagne, Matthias Liess, écologiste à l'Université de Leipzig, a installé avec son équipe des échantillonneurs automatiques dans 101 de ces cours d'eau agricoles à travers le pays. Chaque échantillonneur coûte 8 000 euros et envoie un SMS à un étudiant dès qu'il effectue des mesures. L'étudiant est alors chargé de récupérer l'échantillon et de l'amener au laboratoire, où il est analysé.
“Cela a représenté un effort énorme. Si l'on additionne tous les trajets que nous avons effectués pour récupérer les échantillons, on pourrait faire deux fois et demie le tour du monde”, déplore Liess. Mais d’après lui, l'énorme empreinte écologique en valait la peine tant les résultats sont frappants. “La concentration de pesticides mesurée dépassait les concentrations réglementaires acceptables actuelles dans 81 % des cours d'eau agricoles ! De plus, dans près de 80 % des cours d'eau, nous avons constaté des effets importants sur la population des invertébrés. Selon la DCE, il ne devrait pas y avoir un tel changement dans les milieux”, explique-t-il.
L'expérience met également en évidence des failles dans la manière dont la surveillance est couramment effectuée : il n'est en effet pas garanti que les mesures habituelles coïncident avec les périodes de fortes pluies, lorsque les pesticides sont lessivés des champs et que la concentration atteint son maximum dans l'eau.
D’autre part, les petits cours d'eau ont plus de chance d'être exclus des mesures nationales, car la vérification de la qualité de l'eau est souvent réservée aux grandes étendues d'eau. Cependant, les petits cours d'eau sont, comme le dit Liess, “extrêmement importants, comme les capillaires de notre corps”, transportant l'oxygène – mais aussi les toxines – dans notre système. En outre, la question de la concentration, des paramètres utilisés pour mesurer celle-ci et de ce qui est mesuré en premier lieu n’est toujours pas résolue..
Selon la législation européenne, les Etats membres doivent surveiller un certain nombre de substances prioritaires, dont les normes de qualité ou les valeurs seuil stipulées dans la législation doivent être respectées. Ces substances sont principalement les pesticides, les produits chimiques industriels et les métaux – présents dans les eaux de surface – ainsi que les nitrates et les substances actives des pesticides dans les eaux souterraines.
Mais certaines des substances répertoriées, comme le pesticide atrazine, sont interdites dans l'UE depuis des décennies, tandis que les seuils de concentration d'autres substances n'ont pas été réévalués ou scientifiquement déterminés comme étant sûrs. En octobre 2022, la Commission européenne a proposé une mise à jour des polluants aquatiques à contrôler plus strictement dans les eaux de surface et les eaux souterraines. Pour l’occasion, elle a ajouté 25 nouvelles substances à la liste, dont une série de pesticides et leurs métabolites (l'herbicide glyphosate étant probablement le plus connu).
Toutefois, la nouvelle proposition n'exige pas l'utilisation de moyens de contrôle pour surveiller l'effet que pourraient avoir les mélanges de substances. “La plupart des substances ont encore été ajoutées en tant que substances individuelles, ce qui présente le risque que celles devenues réglementées soient remplacées par d'autres ayant des effets similaires. Il est également déjà bien connu que les substances individuelles peuvent avoir des effets négatifs lorsqu’elles sont mélangées – même si chacune est présente à un niveau inférieur ou égal au seuil de concentration ‘sûr’”, explique Sara Johansson du Bureau européen de l'environnement (BEE), un réseau d'organisations citoyennes environnementales réparties dans toute l’ Europe.
Les effets des mélanges pourraient aussi expliquer la diminution du nombre de certains organismes aquatiques, et certains ont été associés à la neurotoxicité ou à des effets indésirables sur la régulation endocrinienne et sur la reproduction animale et humaine.
“En tant qu'êtres humains, nous ne devons pas nécessairement nous soucier de la disparition des organismes sensibles dans les cours d'eau, même si cela va à l'encontre de la DCE. Mais si les organismes ne sont plus présents à cause de la pollution par les pesticides, j'hésiterais à boire cette eau”, reconnaît Liess.
Le verre à moitié plein… de pesticides ?
En Europe, nous ne consommons généralement pas d'eau potable telle quelle – elle n'arrive dans nos robinets qu'après divers degrés de traitement. Pourtant, en septembre 2022, le journal Le Monde publiait un rapport montrant qu'en 2021, au moins 12 millions de personnes en France – soit environ 20 % de la population – avaient consommé de l'eau dépassant les taux réglementaires de pesticides et de métabolites – des substances formées au cours du processus de dégradation métabolique des pesticides dans les plantes ou dans l'environnement. Si la nouvelle de la présence de pesticides dans l'eau a été un choc pour une majorité de la population, cela fait des années que certains luttent contre la pollution de l’eau potable par les pesticides.
En mars 2022, 300 personnes se sont rassemblées pour tirer la sonnette d'alarme sur la qualité de l'eau dans le secteur de Nort-sur-Erdre, une ville d'environ 9 000 habitants située à une quarantaine de kilomètres du port de Nantes. Le bassin versant du Plessis-Pas-Brunet, à l'extérieur de la ville, alimente quelque 80 000 habitants en eau potable, dans laquelle le métabolite S-Métolachlore a été retrouvé en 2016. Le fournisseur régional d'eau Atlantic'Eau a entamé une mise à niveau de l'installation de traitement de l'eau afin de pouvoir éliminer correctement ce dernier.
En France, les pesticides sont contrôlés par les Agences régionales de santé (ARS), qui déterminent une liste de molécules à surveiller, tandis que les réseaux d'eau potable effectuent également leurs propres contrôles en parallèle. Le fait que des pesticides dans l'eau potable n'aient pas été découverts à l'échelle européenne ne signifie pas nécessairement que les fournisseurs d'eau français font un mauvais travail – un manque de données accessibles dans les autres pays pourrait tout aussi bien être mis en cause.
Une évaluation de 2016 de la directive sur l'eau potable, qui régit la sécurité de l'eau au niveau de l'UE, a souligné le fait que 40 % des petites zones d'approvisionnement en eau, qui desservent environ 65,5 millions de personnes – soit 13 % de la population de l'UE –, n'étaient pas conformes aux réglementations de la directive, et que 19 % n'étaient pas surveillées conformément à ces dernières.
Elle a aussi mis en évidence des dispositions de contrôle peu souples et peu rentables, des listes de polluants rarement mises à jour ou n’incluant pas de nouveaux polluants émergents, dont certains représentent une menace potentielle pour la santé humaine, comme les perturbateurs endocriniens. La toute nouvelle révision de la directive à partir de 2021 devrait résoudre certains des problèmes mis en lumière, notamment par l'ajout d'autres substances à la liste de surveillance.
“Le plus efficace est de s'attaquer à la pollution à sa source”, déclare Daniel Petry de l’Union européenne des associations nationales des distributeurs d’eau (EurEau), qui représente les fournisseurs nationaux de services d'eau potable et d'eaux usées, privés et publics, de 30 pays. “Nous sommes désormais en mesure de détecter les pesticides et les métabolites dans l'eau potable à de très faibles concentrations, mais ceux-ci sont difficiles à éliminer. Les fournisseurs d'eau doivent développer des solutions de haute technologie pour purifier l'eau et éliminer ces substances. L'élimination est très coûteuse et peut être gourmande en énergie”, souligne Petry.
Bien que le principe du pollueur-payeur soit inscrit dans le traité sur l'UE et stipule que le coût de la prévention, de la réduction ou de la réparation des dommages environnementaux doit être supporté par le pollueur et non par le contribuable, difficile d'appliquer cette règle lorsque l’eau est polluée par les activités agricoles. Les bassins versants étant vastes, déterminer qui a réellement pollué, et dans quelle mesure, reste un vrai problème.
Un rapport de 2021 de la Cour des comptes européenne analysant les applications du principe du pollueur-payeur dans l'ensemble des politiques et des actions environnementales de l'UE a conclu que les pollueurs ne supportent pas l'intégralité des coûts de la pollution de l'eau, ajoutant même que “l'agriculture, le secteur qui exerce le plus de pressions sur les ressources renouvelables en eau douce, contribue le moins”. Une étude de 2011 estimait qu’à l’époque, les dépenses supplémentaires payées par les ménages français en raison de la pollution agricole atteignaient jusqu’à 494 € par foyer et par an pour les localités les plus touchées.
Aux Pays-Bas, environ 40 % de l'eau potable provient des eaux de surface, et pour la période 1991-2000, les coûts totaux causés par la présence de pesticides dans les sources d'eau potable ont été calculés à 244 millions d'euros. En France, une étude de 2015 a estimé que, chaque année, entre 260 et 360 millions d'euros sont dépensés pour les traitements d’élimination des pesticides dans l’eau.
En Loire-Atlantique, Atlantic'Eau a dû investir 6,5 millions d'euros pour la modernisation de son installation. Ce coût comprenant un certain nombre de travaux, difficile d’évaluer le coût de la seule élimination du S-métolachlore, même si Atlantic'Eau l’estime entre 2,5 et 3 millions d'euros pour une production de 600 m³/h. Selon Laurent Caderon, président d'Atlantic'Eau, une réduction significative et rapide de la pollution par les nitrates impliquerait l’élimination de toutes les cultures dans un rayon de 750 mètres des plans d’eau, car il n'existe pas de modèle fiable pour le lessivage des pesticides.
“Lors des négociations avec les professionnels de l'agriculture, nous nous sommes basés sur la même surface [que pour les nitrates], mais l'idéal serait de bannir tous les pesticides du bassin versant”, précise-t-il. Mais ce n'est pour le moment qu'un vœu pieux, car il s'agit de terres fertiles et convoitées par les agriculteurs. “Pour l'instant, le coût de la pollution de l'eau est supporté par les clients de toute la région que nous couvrons, c'est pourquoi les prix n’ont pas explosé pour ceux qui s'approvisionnent au Plessis-Pas-Brunet. Mais les solutions techniques ne sont pas des solutions à long terme”, avertit-il. Sans penser pour autant qu’il revient aux agriculteurs de payer, à eux seuls, la note du traitement de l'eau.
Cette enquête est publiée dans le cadre d'une vaste recherche sur la pollution de l'eau en agriculture, soutenue par le Bertha Challenge Fellowship 2022. Le site web du projet : Troubled Waters.
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