Comment la finance verte nourrit les géants des hydrocarbures

“Durables”, c’est ainsi que sont qualifiés la moitié des fonds d’investissement européens. Pourtant, un examen attentif révèle que 50 % de ces fonds prétendument verts financent en vérité les géants des énergies fossiles, sans que les investisseurs en soient correctement informés. Des lois pour réguler ces pratiques existent, mais les investissements durables sont encore trop peu encadrés.

Publié le 12 octobre 2023 à 09:12

C’est un mardi ordinaire à Francfort, le centre financier de l’Europe. Des centaines de banquiers sont occupés à travailler dans les deux gratte-ciel de la Deutsche Bank. Juste en face, à DWS (ou DWS Group), sa filiale de gestion d’actifs, les employés commencent eux aussi une journée habituelle.

Mais voilà qu’au milieu de cette matinée de mai 2022, une cinquantaine de policiers font irruption dans les bureaux de la Deutsche Bank et de DWS. Ils interrogent les employés, confisquent des dossiers et récupèrent des données des systèmes informatiques. Ces deux entreprises sont alors soupçonnées de greenwashing (écoblanchiment) : on pense DWS coupable d’avoir présenté ses produits financiers comme plus écologiques qu’ils ne l’étaient en réalité.

La finance durable était jadis réservée aux initiés. On a pu voir par le passé quelques investisseurs éthiques jouer un rôle mineur dans l’abolition de l’esclavage, en refusant de collaborer avec des industries esclavagistes. Ou, à la fin du siècle dernier, un petit groupe d’investisseurs européens et américains mettre fin à sa collaboration avec l’entreprise néerlando-britannique Shell, lui reprochant ses activités en Afrique du Sud, alors gouvernée par un régime d’apartheid.

Puis les “fonds à impact” virent le jour, avec pour objectif de favoriser les investissements aux effets positifs en lieu et place de la mise au ban d’entreprises. Dans les années 1990, la banque durable néerlandaise Triodos lança par exemple un fonds d’investissement visant à financer des terres agricoles, favorisant ainsi l’agriculture biologique. Les fonds récoltés s’élevaient alors à 25 millions de florins néerlandais, soit 11,3 millions d’euros aujourd’hui. “C’était encore trop peu”, se souvient Marilou Van Golstein Brouwers, directrice générale de Triodos Investment Management, qui a participé à la création du fonds. “Les gens, y compris le gouvernement, ont été positivement surpris que des particuliers soient prêts à investir dans une cause publique.

De nos jours – si l’on en croit le secteur financier – l’investissement durable n’est plus réduit à la confidentialité. Depuis le début des années 2000, le nombre de fonds qui prétendent investir l’argent de leurs clients de manière durable n’a cessé d’augmenter. Pourtant, les débuts ont été lents : en 2010, seulement 3 % des fonds d’investissement européens se disaient durables. C’est en 2015 que ce secteur a connu une réelle avancée : la même année, l’accord de Paris sur le climat a été conclu, les Nations unies ont défini leurs objectifs de développement durable (ODD) et le pape François – dans son encyclique Laudato si’ – a appelé l’humanité à traiter la Création avec respect. 

Depuis, les investisseurs ont réagi, et ne se préoccupent plus seulement des rendements financiers : c’est à la création d’un monde meilleur qu’ils souhaitent contribuer – grâce à leurs placements.

En 2015, le monde de la finance a répondu à l’appel. En Europe, une centaine de nouveaux fonds, soi-disant durables, ont été levés cette année-là ; de nos jours, de nouveaux fonds apparaissent chaque trimestre. Selon l’entreprise de gestion d’actifs Morningstar, 50 % de l’ensemble des fonds d’investissement européens sont actuellement qualifiés de “durables”. Cela représente plus de 4,18 mille milliards d’euros, un montant comparable à la capitalisation boursière d’Alphabet, ASML, Coca-Cola, Nestlé, Pfizer, Samsung, Shell, Toyota, Walt Disney et Walmart réunis.

C’est beaucoup d’argent. Mais dans quoi est-il réellement investi ? Les fonds qui promettent la durabilité – et auxquels des millions d’Européens confient des milliers de milliards d’euros – tiennent-ils leurs promesses ? 


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Baptisée The Great Green Investment Investigation, cette enquête sur la finance durable a été menée pour répondre à ces questions. Il s’agit d’une initiative paneuropéenne de journalisme d’investigation menée par les plateformes néerlandaises Follow the Money et Investico, en partenariat avec Handelsblatt (Allemagne), Le Monde (France), El País (Espagne), IRPI (Italie), De Tijd (Belgique), Børsen (Danemark), Der Standard (Autriche), Luxemburger Wort et Luxembourg Times (Luxembourg). En collaboration avec 26 journalistes de neuf pays européens différents, nous avons enquêté sur la réelle utilisation de l’argent des investisseurs européens qui cherchent à placer leur capital de manière durable.

Quand Trump rend les entreprises plus durables

Premier problème : la “durabilité” n’a pas de définition fixe et légale. Tout peut être qualifié de durable. Pour de nombreux fonds d’investissement, cela veut seulement dire que les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) ont joué un rôle dans la décision d’investir dans une entreprise en particulier. 

Ce rôle peut être interprété de plusieurs manières. De nombreux fonds qui prétendent être durables ne se concentrent pas réellement sur la contribution environnementale, sociale ou de gouvernance de l’entreprise en question ; mais plutôt sur la façon dont les changements dans les conditions environnementales, sociales ou de gouvernance pourraient affecter celle-ci.

“Supposons que Trump revienne au pouvoir. Les notes ESG de nombreuses entreprises augmenteront, car la probabilité que celles-ci soient confrontées à de nouvelles lois sociales ou environnementales américaines diminuera”, explique l’ancien directeur des investissements durables de BlackRock (le plus grand gestionnaire d’actifs au monde) Tariq Fancy. Ainsi, les critères ESG ne mesurent pas vraiment l’effet d’une entreprise sur le monde, mais plutôt la manière dont le monde affecte une entreprise. “Il est question de valeur monétaire, pas de valeurs morales”, souligne-t-il.

Les 4,18 mille milliards d’euros de fonds européens qui sont censés être investis dans des investissements durables ne sont donc en réalité qu’une collection de tirelires ayant chacune sa propre définition de la durabilité. Deux visions radicalement opposées s’affrontent. D’un côté, l’interprétation de l’investissement durable voulant que le fonds ne fasse que “prendre en compte” les scores ESG lorsqu’il décide d’investir dans quelque chose – l’impact social n’est pas un objectif, et le préjudice social n’est pas une raison pour exclure une entreprise ; il s’agit seulement d’examiner comment un monde devenant plus durable pourrait affecter les rendements d’une entreprise.

De l’autre côté, l’interprétation caractéristique des fonds à impact, où les rendements financiers ne sont pas ou peu pris en compte, et où le succès est mesuré par l’amélioration sociale obtenue grâce à un investissement. On trouve parmi eux des fonds qui investissent dans l’agriculture biologique, les réserves naturelles ou l’éducation des jeunes filles : non pas que ces combats rapportent, mais ils contribuent à rendre le monde meilleur. Ces deux philosophies conçoivent la durabilité d’une manière totalement différente.

Gris, vert clair, vert foncé

Depuis maintenant plusieurs années, l’Union européenne essaie de clarifier ces interprétations floues. En 2018, elle lance un plan d’action pour une finance durable, une stratégie visant à transférer les flux d’argent des entreprises contribuant au réchauffement climatique vers des initiatives durables. Ce plan d’action fait désormais partie du Green Deal – un pacte vert par lequel l’Europe entend devenir le premier continent au monde à atteindre la neutralité climatique.

La réglementation sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR) constitue un élément majeur de ce plan. En vertu de ce nouveau règlement – officiellement en vigueur depuis mars 2021 – les gestionnaires sont tenus de classifier la durabilité de leur fonds parmi trois catégories. En premier lieu, les fonds “gris” (officiellement, les fonds prévus aux articles 6 et 7), sans caractéristiques spécifiques en matière de durabilité. Suivent les fonds “vert clair” ( ou fonds prévu à l’article 8), qui doivent poursuivre des objectifs durables et expliquer les procédés utilisés.

Enfin, les fonds prévus à l’article 9, que le marché financier promeut comme la forme d’investissement la plus durable. Des sociétés telles que BNP Paribas, Deutsche Bank, ABN Amro, Unicredit, Deloitte, Robeco et ING Bank qualifient ces fonds de “vert foncé”.

Cette catégorie implique les standards de durabilité les plus élevés : les fonds qualifiés de vert foncé doivent poursuivre un objectif social ou environnemental explicite, comme la lutte contre les violations des droits humains ou contre la pollution environnementale. De plus, il leur est interdit d’entraver l’accomplissement d’autres objectifs durables : même si un fonds “Article 9” ambitionne d’uniquement lutter contre la violation des droits humains, il ne peut pas nuire à l’environnement ce faisant.

Un fonds affirmant être classifié “vert foncé” bénéficie évidemment d’avantages commerciaux. Alors que ces derniers mois, les marchés boursiers ont chuté en raison des pressions inflationnistes, du contexte géopolitique et de la menace d’une récession imminente, les placements verts ont quant à eux réussi à collecter plus d’argent en Europe. Selon l’Association européenne de gestion de fonds et d’actifs (EFAMA), les fonds gris et vert clair ont perdu des dizaines de milliards d’euros depuis le début de l’année, tandis que le capital des fonds vert foncé a augmenté de 31 milliards d’euros. Autrement dit, ce dernier attire bien plus de clients.

Des milliers investis dans l’aviation et dans l’industrie fossile

Cette enquête se concentre sur ces fonds vert foncé, afin de découvrir ce qu’il advient de l’argent de ces investisseurs européens à la conscience durable. En théorie, ces fonds doivent répondre aux critères les plus stricts et devraient donc être plus verts que verts.

D’abord, nous avons regroupé tous les fonds dits vert foncé ; à ce jour (le 30 juin 2022), nous en avons recensé 1141. Ensuite, avec les 838 (soit trois quarts du total) portfolios complets disponibles, nous avons comptabilisé 130 000 placements d’une valeur de plus de 619 milliards d’euros.

Ces placements ont été évalués selon un indicateur de durabilité dont nous avons fixé le seuil pour obtenir la qualification d’“investissement durable” assez bas. Alors que les règles européennes relatives à l’investissement durable utilisent une définition très large de la durabilité, l'enquête ne s’intéresse qu’aux dommages climatiques causés par les entreprises retrouvées dans les fonds européens les plus vert foncé possible. (Plus d’informations sur la méthodologie de recherche)

Des investissements dans l’industrie de l’aviation ou dans des combustibles fossiles ont été retrouvés dans près de la moitié des fonds “Article 9”. Par exemple, un fonds géré par la société BlackRock a investi plus d’un milliard d’euros dans des entreprises du secteur de l’énergie fossile telles que RWE (65 % de son énergie provenant du lignite, du charbon et du gaz naturel en 2020), ENEL (43 %) et Nextera (75 %).

Un fonds d’investissement vert foncé du gestionnaire d’actifs français Carmignac affirme lui aussi dans ses documents officiels investir dans “des entreprises qui atténuent le changement climatique”, cependant, il semble également placer son capital, entre autres, dans la supermajor pétrolière TotalEnergies et dans Glencore, un conglomérat des combustibles fossiles détenant des participations importantes dans la compagnie pétrolière russe Rosneft et dans le producteur de charbon Xstrata.

Partout en Europe, l’argent des fonds vert foncé se retrouve entre les mains d’entreprises dites “grises”. L’enquête a également démontré qu’au Luxembourg, 43 % des fonds soi-disant vert foncé financent des activités grises (le taux le plus bas, proportionnellement); en Italie, on parle de 49 % des fonds à être concernés. Ces fonds durables investissent dans les supermajors (comme Shell, Total, BP et Saudi Aramco), dans les compagnies aériennes (comme Lufthansa, Delta et Air France-KLM) et dans les géants du pétrole (comme RWE, Glencore et Uniper).

Plus de 8,6 milliards d’euros de fonds européens vert foncé ont été investis dans des secteurs gris. Cela ne signifie pas pour autant que le reste des placements est totalement vert : la plupart des fonds sont investis dans Microsoft (8,2 milliards d’euros), dans l’entreprise pharmaceutique Novo Nordisk (7,6 milliards), dans Apple (6,7 milliards), dans Alphabet (4,4 milliards) et dans l’entreprise pharmaceutique Thermo Fisher (4,1 milliards). McDonald’s, Coca-Cola, Pepsico, L’Oréal, Louis Vuitton et Moët Hennessy figurent eux aussi en haut de la liste.

Les investisseurs européens paient des frais pour la composition de leurs fonds “durables”. Une récente étude menée par Paul Smeets, professeur de finance durable à l’université d’Amsterdam, révèle que le secteur financier facture des frais plus élevés pour ces fonds – ce que Smeets appelle un “greenium”, un “premium vert”. Cette majoration varie de 7,7 à 8,3 points de base. Sur le capital total de 619 milliards d’euros investi dans les fonds européens vert foncé, cela représente une prime annuelle supplémentaire de l’ordre de 480 à 510 millions d’euros.

“Et ce, alors que les gestionnaires de fonds durables ont déployé les mêmes efforts, voire moins, pour composer ces fonds”, explique Smeets. “Outre les facteurs de durabilité, ils n’ont pas tenu compte d’autres données financières, par exemple. Et maintenant que cette enquête révèle que les fonds durables investissent également dans des sociétés pétrolières et gazières, les investisseurs pourraient être confrontés à un double risque : ils paient plus cher pour un fonds durable et investissent dans quelque chose qui, en réalité, n’est pas du tout écologique.”

Conduite irresponsable

European Investors-VEB, l’organisation représentant les investisseurs européens, est scandalisée par les résultats de notre enquête. “C’est tout à fait inacceptable. On ne peut pas simplement se qualifier de ‘vert foncé’ pour lever des milliards d’euros sans être véritablement durable. Cette classification n’est pas un outil de marketing, c’est une promesse faite aux investisseurs.”

Pour Julien Lefournier, ancien employé au Crédit Agricole et auteur de L’illusion de la finance verte, ces révélations sont toutes autant de “constats forts”, prouvant que “le discours autour des fonds vert foncé [est] souvent creux”, estime-t-il. “Ils font tout pour faire croire aux gens qu’ils sont en train d’opérer une transition écologique, mais investissent dans des entreprises fossiles démodées”, explique Lefournier. Reclaim Finance, une ONG française visant à rendre les marchés financiers plus durables, qualifie ces investissements de “non conformes à la protection de la nature et du climat.”
Son homologue allemand Urgewald abonde : “Les fonds vert foncé qui prétendent soutenir une ‘transition climatique’, mais qui continuent d’investir dans des entreprises de combustibles fossiles en expansion nient la science et agissent de manière très irresponsable.”

Les experts estiment que les fonds vert foncé servant à investir dans l’aéronautique et dans les combustibles fossiles ne sont pas conformes aux règles européennes en matière d’investissement. “Il est évident que le fait d’investir dans l’énergie fossile va causer de graves dommages environnementaux”, déclare Ruud Winter, expert en critères ESG. Sjors Vogelsang, avocat spécialisé dans le droit de la régulation financière, est catégorique : “Un gestionnaire de fonds qui qualifie un fonds de ‘vert foncé’ alors qu’il investit en partie dans des entreprises de combustibles fossiles commet une infraction.”

“Je peux investir dans une compagnie pétrolière, oui ou non ?”

Toutefois, les gestionnaires d’actifs qui placent des investissements gris dans des fonds verts estiment ne rien faire de mal. Selon eux, la faute va aux règles en vigueur, qui n’indiquent pas encore assez clairement que les investissements dans les combustibles fossiles n’ont pas leur place dans un fonds durable.

Amundi, l’une des plus grandes sociétés françaises de gestion d’actifs, affirme par exemple que “le cadre réglementaire actuel ne permet pas encore une réponse uniforme de l’industrie financière quant à ce qui devrait être considéré comme ‘durable’ ou non”. Axa, qui propose ses fonds dans toute l’Europe, estime quant à elle que “la notion d’’investissement durable’ reste sujette à diverses interprétations, car la définition donnée jusqu’à présent par le régulateur européen […] n’est pas très précise.” 

L’association espagnole des fonds d’investissement INVERCO, pour sa part, se dit “étonnée de voir que l’une des questions [du régulateur européen] portait sur la définition de l’investissement durable, plus d’un an après la publication du règlement”. La société néerlandaise Actiam estime elle ne pas violer les réglementations européennes, que le gestionnaire d’actifs qualifie d’ailleurs de “conneries”, avant d'ajouter : “J’ai besoin qu’on m’éclaire. Je peux investir dans une compagnie pétrolière, oui ou non ?

Pourtant, selon l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF), chargée entre autres de la régulation au niveau européen, ce n’est pas si compliqué. L’été dernier, elle a une nouvelle fois donné une explication claire des règles : “les produits financiers dont l’objectif est l’investissement durable ne doivent réaliser que des investissements durables.”

Néanmoins, l’AEMF ne prendra pas de mesures contre les sociétés de gestion d’actifs qui vendent des investissements gris comme vert foncé. Bien que les règles soient claires, l’AEMF n’est pas responsable de leur application. Cette tâche incombe aux régulateurs nationaux, qui semblent avoir du mal à s’en acquitter.

Ces derniers trouvent tout de même étonnant d'enchâsser des investissements gris dans des fonds supposés durables : “Il est très difficile de concilier les entreprises de combustibles fossiles avec les fonds d’investissement qui ont un objectif durable”, résume Raoul Köhler, coordinateur de la finance durable à l’Autorité néerlandaise des marchés financiers (AMF). “Il me semble évident que les actions d’entreprises très polluantes n’ont pas leur place dans un tel fonds. Ce serait un gros problème”, ajoute-t-il. La CNMV (Comisión Nacional del Mercado de Valores) espagnole affirme, elle, que les entreprises de combustibles fossiles ne sont autorisées dans un fonds vert foncé que “dans des circonstances très spécifiques”. Avant de préciser : “Et même dans ce cas précis, elles ne peuvent pas infliger de dommages significatifs.

Cependant, les régulateurs nationaux soutiennent que la loi ne leur fournit pas suffisamment de directives pour assurer l’application des règles. “Le texte n’est tout simplement pas assez précis”, déplore l’AMF française. Selon le régulateur luxembourgeois, la question de la définition exacte du terme “greenwashing” se pose. “Le problème du greenwashing est sa complexité et à l’heure actuelle, il n’existe malheureusement pas de définition uniforme au niveau européen”, regrette-t-il. L’Autorité néerlandaise des marchés financiers dit avoir demandé à l’AEMF de “clarifier ce qui constitue un investissement durable, et ce qui constitue un ‘dommage significatif’”. “Nous comprenons donc pourquoi les sociétés de gestion d’actifs ne font pas encore tout correctement”, tempère-t-elle.

L’AEMF ne comprend pas d’où vient l’ambiguïté. “Bien qu’il n’y ait pas d’interdiction explicite d’investir dans les combustibles fossiles en tant qu’‘investissement durable’, il semble assez difficile de faire de tels investissements dans un cadre durable, en vertu de la nécessité de devoir certifier que ces investissements ne nuisent à aucun objectif environnemental ou social”, explique-t-elle. “[…] Il devrait, en effet, être assez difficile d’affirmer qu’investir dans les combustibles fossiles respecte le principe DNSH (qui impose aux acteurs économiques de ne causer aucun préjudice aux objectifs durables, ndlr.).

Il est possible d’agir

L’intervention policière chez DWS prouve que lutter contre le greenwashing dans le secteur financier reste possible. Les autorités allemandes sont intervenues après avoir découvert que le gestionnaire d’actifs avait indiqué dans son rapport annuel que les facteurs ESG avaient été appliqués à plus de la moitié du total de ses actifs investis – soit 451 milliards d’euros – afin de rendre le portfolio “durable”. Cette affirmation s’est révélée fausse, et DWS s’est retrouvée confrontée à la police.

Aux Etats-Unis, la banque d’investissement BNY Mellon a été sanctionnée d’une amende d’un million et demi de dollars au printemps 2023 pour n’avoir pas effectué de contrôles de durabilité sur des investissements qu’elle présentait comme durables. Mi-2022, la banque d’investissement Goldman Sachs a reçu à son tour une amende de 4 millions de dollars après avoir découvert que les analyses ESG avaient été réalisées après la décision d’investir dans une entreprise, ce qui indique que le développement durable n’était qu’une réflexion après coup et non un critère de sélection.

Même en cas d’investissements gris financés par des fonds européens vert foncé, les autorités nationales peuvent facilement prendre des mesures. C’est ce qu’affirme Myriam Vander Stichele, qui a fait partie d’un groupe d’experts chargé de définir les fondements de la législation et de la réglementation européennes en matière d’investissement durable pour le compte de la Commission européenne. L’une de ses priorités était alors de donner aux régulateurs les moyens d’agir. “Les fonds ayant un objectif durable bien précis ne devraient pas être autorisés à investir dans des entreprises utilisant des combustibles fossiles. Autrement, leur promesse en matière de durabilité n’est pas tenue. Le régulateur a le pouvoir d’infliger des amendes aux fonds douteux”, affirme-t-elle.

Elle ne comprend donc pas pourquoi rien n’est mis en application. “Si l’AMF ne prend pas de mesures ou si c’est fait trop tard, le risque est énorme. C’est la crédibilité de l’investissement durable qui est en jeu”, avertit Vander Stichele. L’organisation danoise de défense des consommateurs Forbrugerrådet Tænk fait chorus : “Cela détruit la confiance dans les fonds d’investissement verts, et si cela se produit, nous risquons de perdre les milliards nécessaires à la transition vers les énergies renouvelables. Nous en souffrirons tous.” 

L’organisation European Investors-VEB craint des dommages irréparables : “Le plus grand des cyniques est l’idéaliste déçu. Nous courons le risque qu’un grand groupe d’investisseurs qui tiennent compte de la durabilité dans le choix de leur fonds soit déçu et perde la foi dans le maintien d’une économie durable.

Depuis le début de 2022, plusieurs sociétés européennes de gestion des actifs ont changé la classification de leurs fonds, les passant de vert foncé à vert clair. Mais entre-temps, de nombreuses nouvelles propositions de placement y ont été ajoutées. Ce qui, en fin de compte, augmente le nombre de fonds “vert foncé”.

L’enquête The Great Green Investment Investigation est un travail collaboratif de Ties Joosten, Ties Gijzel, Yara Van Heugten, Remy Koens, Tom Bolsius, Leon de Korte, Linda van der Pol, Emiel Woutersen, Daniele Grasso, Carlotta Indiano, Fabio Papetti, Mathias Hagemann-Nielsen, Frederik Vincent, René Bender, Sönke Iwersen, Martin Murphy, Lars-Marten Nagel, Ingo Narat, Michael Verfürden, Volker Votsmeier, Joseph Gepp, Lars Bové, Peter Van Maldegem, Yannick Lambert, Thomas Klein, Adrien Sénécat. Elle a été publié par Follow the Money, Investico, De Groene Amsterdammer, Børsen, De Tijd, Handelsblatt, IRPImedia, Luxemburger Wort, Luxembourg Times, El País, Le Monde, Der Standard, Domani. Pour en savoir plus, consultez le site Follow the Money.
Cet article a été sélectionné pour l’European Press Prize 2023 et est publié en collaboration avec celui-ci.
👉 L'article original sur Follow the money

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