Dans un rapport publié en 2025, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) classe la solitude parmi les problèmes de santé publique des sociétés contemporaines. Le document mentionne également “l’isolement social” (un manque objectif de relations ou d’interactions) et définit la solitude comme “une expérience subjective qui renvoie à un ‘état émotionnel’ négatif découlant d’un décalage entre l’expérience sociale souhaitée et l’expérience réelle de celle-ci”.
La solitude n’est pas univoque et n’est pas seulement relationnelle et affective – c’est aussi une question sociale et politique.
Incel et solitude
Ces dernières années, nous avons assisté à la diffusion du mot incel, à cause notamment d’attentats terroristes commis au nom de cette idéologie (qui s’inscrit dans le cadre plus large des courants masculinistes), mais aussi grâce à la popularisation du terme dans la culture populaire, comme dans la série Adolescence, produite par Netflix.
Ce terme, abréviation de “involuntary celibate”, traduit par “célibataires involontaires” (même s’il serait plus juste de parler de “chastes involontaires”, nous en avons parlé ici), a relancé le débat sur la solitude masculine, mais a également donné naissance à un discours qu’il convient de démanteler.
La sociologue Katarzyna Dębska en parle dans la revue polonaise Krytyka Polityczna : “On dit qu’il est plus difficile pour les hommes de trouver une compagne, même si les histoires de femmes qui souhaitent construire une relation satisfaisante, mais qui essuient échec après échec, ne manquent pas”.
Dębska, qui est chercheuse à la faculté de sociologie de l’université de Varsovie, fait référence au fait que le “capital” masculin est plus important sur ce qu’on appelle le “marché matrimonial”, un thème étudié par la sociologue Eva Illouz dans plusieurs travaux, dont Why Love Hurts: A Sociological Explanation (2012, Pourquoi l’amour fait mal) ou Unloving : A Sociology of Negative Relations (Oxford University Press, 2018), où elle montre comment le “capital” masculin reste nettement supérieur à celui des femmes dans les relations amoureuses [voir encadré ci-dessous].
| Le capital masculin selon Eva Illouz Pour Illouz, le “capital masculin” (dans le cadre des relations hétérosexuelles) correspond à la valeur et à l’attrait qu’un homme peut mobiliser dans les relations amoureuses grâce à des facteurs tels que le statut social, le revenu, le prestige professionnel, l’autonomie, la confiance en soi, la capacité à ne pas s’engager dans une relation et l’accès à un nombre de partenaires potentiels . Les hommes, en particulier ceux qui sont socialement et économiquement les mieux lotis, accumulent du “capital” car ils peuvent allier réussite sociale, désirabilité sexuelle et liberté affective. Cette position leur permet souvent de choisir, de retarder l'engagement, de multiplier les options et de maintenir une certaine distance affective, un avantage dont disposent moins les femmes. Ce capital est lié, selon la sociologue, au développement de la société néolibérale, qui supprime les règles et précarise les structures, y compris dans le domaine sentimental et sexuel. |
Néanmoins, poursuit Dębska, aujourd’hui “le visage de la solitude est de plus en plus souvent celui d’un homme sans compagne. La recherche indique que le fait d’avoir une relation amoureuse apporte aux hommes davantage de bienfaits en termes de santé mentale et physique qu’aux femmes, qui font plus souvent partie de réseaux sociaux étendus”.
C’est pourquoi, ajoute-t-elle, “la solitude des hommes est un véritable problème qui devrait être pris au sérieux tant par les chercheurs que par les institutions publiques, les partis et les milieux politiques, en particulier ceux qui se sont fixé pour objectif l’égalité entre les sexes et l’égalité en général”.
La solitude, un “champ de bataille politique”
Quelles sont les causes de la solitude masculine ? La réponse à cette question, poursuit Dębska, est un “champ de bataille politique”. Pour la “manosphère” et les milieux anti-genre, la faute incombe à l’émancipation féminine, et cette rhétorique doit être combattue.
Au cours des dernières décennies, la place des femmes dans la société s’est renforcée : l’accès à l’éducation et au travail, ainsi qu’aux espaces de socialisation, a remis en question non seulement les rôles de genre classiques, mais aussi la formation des couples. “Le capital sexuel et le capital émotionnel viennent compléter ce tableau”, résume Dębska. Pour décrire le premier, la chercheuse reprend les sociologues Dana Kaplan et Eva Illouz dans leur ouvrage What is Sexual Capital?. “Les caractéristiques physiques ou comportementales qui sont très appréciées et celles qui, au contraire, discréditent socialement un individu sont déterminées par des facteurs historiques et culturels. À certaines époques et dans certains contextes, par exemple, la virginité des femmes ; dans d’autres, c’est au contraire le nombre élevé de partenaires sexuels (surtout chez les hommes)”, explique Dębska. Comme le font remarquer Kaplan et Illouz, continue-t-elle, “le capital sexuel renforce l’estime de soi des individus, contribuant ainsi à construire un sentiment d’agentivité (sentiment d’être la source d’actions ayant un effet sur le monde) et de contrôle sur leur propre vie”.
Dębska ajoute par ailleurs un élément : ce sont les hommes issus des classes populaires qui perçoivent le plus ces différences. “Ces hommes, en raison de leur position sociale, ne peuvent pas incarner la masculinité hégémonique, que la sociologue australienne Raewyn Connell décrit comme la plus convoitée dans une société donnée, généralement associée à la possession d’un avantage non seulement sur les femmes, mais aussi sur les autres hommes, ainsi qu’au respect et à la reconnaissance de la part de ces derniers”.
La parole des “célibataires involontaires” qui ne sont pas des “incels”
Dans un article publié dans le journal indépendant tchèque Deník Referendum, la journaliste Petra Dvořáková a rencontré huit hommes qui ont raconté leur célibat involontaire. Aucun d’entre eux, écrit-elle, ne fréquente régulièrement les forums “incel” ni ne se reconnaît dans la haine envers les femmes.
Tous font état d’une souffrance profonde, liée à l’isolement, à une faible estime de soi, à des difficultés relationnelles, à des traumatismes, au harcèlement, à la dépression et, souvent, à des symptômes ou à un diagnostic de trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ou d’autisme.
“La plupart ont souligné que leur caractère timide et peu compétitif ne correspondait pas aux idéaux de la masculinité patriarcale traditionnelle”, ajoute Dvořáková. Pour expliquer ces difficultés, une des personnes affirme que “les capacités relationnelles et émotionnelles sont un privilège réservé à ceux qui naissent de parents émotionnellement mûrs”.
“Je m’appelle Tomáš, j’ai trente-huit ans et il est impossible de m’aimer” : c’est ainsi que commence la première interview de Dvořáková. “Je ne m’identifie pas à l’étiquette d’incel, je n’aime pas que l’on mette les gens dans des cases, mais en tant que personne célibataire contre son gré, cela m’agace de voir comment cette étiquette est traitée dans les débats et dans les médias”, poursuit-il.
Tomáš est au chômage en raison d’une dépression chronique et est en proie à des pensées suicidaires depuis l’adolescence. Il se décrit comme une personne impossible à aimer. Il a bien cherché à nouer des amitiés avec des femmes dans l'espoir qu'elles se transforment en relations amoureuses, mais sans succès : une fois perçu comme un ami, il a préféré se retirer. Il ne revendique pas un droit au sexe ou à l’amour, mais vit chaque rejet comme la confirmation de sa propre exclusion de l’humanité. Pour lui, le sexe n’est pas seulement un plaisir : c’est une expérience partagée qui lui donne le sentiment de faire partie du monde.
Selon des données, en République tchèque, environ 6 % des femmes et 9 % des hommes n’ont jamais eu de rapports sexuels ; chez les 18-25 ans, ce pourcentage s’élève à près d’un quart des femmes et à plus d’un tiers des hommes. Dvořáková cite des études qui expliquent que les femmes célibataires sont en moyenne plus satisfaites que les hommes, car elles disposent plus souvent de réseaux affectifs et d’amitiés, tandis que de nombreux hommes dépendent presque exclusivement de leur partenaire pour recevoir un soutien émotionnel.
“En tant qu’homme, tu n’as nulle part où trouver un soutien émotionnel. Ça m’a toujours manqué de ne pas avoir quelqu’un à qui parler de choses dont on ne peut pas parler avec les hommes”, écrit Peter à Dvořáková. Cet homme a plus de trente ans, vit avec sa mère dans un village slovaque et, par méfiance, refuse de rencontrer la journaliste en personne. Victime de harcèlement pendant plus de dix ans, il dit avoir appris dès son enfance que les autres étaient “dangereux”. Peter n’arrive pas à s’intégrer dans un groupe : à chaque fois qu’il a essayé, on lui a répondu qu’il devait simplement avoir davantage confiance en lui.
“Quelle que soit l’opinion que l’on ait de la répartition traditionnelle des rôles, il s’agit d’un système doté de règles. Aujourd’hui, personne ne sait ce qu’on attend des hommes. D’un côté, on entend : ‘Je veux un homme sensible, je veux abolir les rôles de genre’ ; de l’autre : ‘Aujourd’hui, les hommes ne savent plus être des hommes’. C’est une source de confusion pour ceux qui, comme moi, ont du mal à comprendre les règles sociales”, raconte Lukáš, 25 ans. Lui aussi a été victime de harcèlement. Après avoir vécu par ailleurs un amour non partagé, il a cherché des explications dans la culture de la “red pill”, qui attribue la souffrance masculine au désordre créé par l’émancipation des femmes et prône le retour aux rôles de genre traditionnels. Il dit ne plus y croire aujourd’hui.
Selon Dvořáková, ces hommes n’incarnent pas le modèle patriarcal dominant, mais en subissent les effets. Ils ne sont ni forts, ni compétitifs, ni charismatiques, ni sûrs d’eux sur le plan sexuel ; c’est précisément pour cela qu’ils sont marginalisés. Le patriarcat, écrit Dvořáková, ne nuit pas seulement aux femmes, mais aussi aux hommes qui ne parviennent pas ou ne veulent pas adhérer à la masculinité dominante. Pour la journaliste, il est donc réducteur de réduire les hommes en célibat involontaire à des caricatures misogynes.
Une minorité peut se radicaliser, et la violence “incel” existe ; mais la plupart vivent une souffrance invisible. Pour Dvořáková, avec davantage d’attention, d’écoute et d’interventions précoces, bon nombre de ces hommes pourraient devenir des alliés dans la critique du patriarcat, au lieu d’être repoussés vers des communautés rancunières et réactionnaires.
| La solitude en chiffres Selon un sondage Gallup, les jeunes hommes américains comptent parmi les plus seuls au monde : selon les données recueillies en 2023 et 2024, 25 % des hommes âgés de 15 à 34 ans ont déclaré s’être sentis très seuls au cours de la journée précédente, un pourcentage supérieur à la moyenne de la population, qui est de 18 %, et à celui, similaire, des jeunes femmes. Dans neuf autres pays de l’OCDE, au moins un jeune homme sur cinq déclare se sentir seul ; parmi ceux-ci figurent la Turquie (29 %), la France (24 %), l’Irlande (23 %) et le Canada (22 %). De manière générale, dans la plupart des pays de l’OCDE, les niveaux de solitude chez les jeunes hommes sont similaires à la moyenne nationale, et ce n’est que dans trois pays – les Etats-Unis, l’Islande et le Danemark – que leur taux de solitude est supérieur à celui de l’ensemble des adultes. À l’inverse, dans neuf pays, les jeunes hommes sont moins susceptibles de se déclarer seuls : en Slovaquie (4 % contre 15 %), en Grèce (15 % contre 25 %) et en Colombie (14 % contre 23 %). Gallup a commencé à s’intéresser à la solitude en 2023. Une étude de l’OCDE datant de 2025 révèle que les hommes et les jeunes ont connu une détérioration de leurs liens sociaux depuis 2018/2019 ; bon nombre de ces détériorations concernent les jeunes. Selon cette même étude, les femmes font état d’un sentiment de solitude légèrement plus élevé, tandis que les hommes déclarent bénéficier d’un soutien social moindre ; mais dans l’ensemble, les différences sont minimes. La première enquête de l’UE sur la solitude révèle qu’en moyenne, 13 % des personnes interrogées déclarent s’être senties seules (la plupart du temps ou tout le temps) au cours des quatre semaines précédant l’enquête (réalisée en 2022), tandis que 35 % indiquent s’être senties seules à certaines occasions. Cette enquête ne fait pas apparaître de différences notables entre les sexes. La solitude est la plus répandue en Irlande (20 %), suivie du Luxembourg, de la Bulgarie et de la Grèce. Les taux les plus bas sont observés aux Pays-Bas, en République tchèque, en Croatie et en Autriche (tous inférieurs à 10 %). Cette enquête a donné lieu à plusieurs publications, consultables ici. |
🤝 Cet article fait partie du projet collaboratif PULSE. Il a été rédigé à partir des données recueillies par Petra Dvořáková (Deník Referendum, République tchèque) dans le cadre d’une série d’articles sur le masculinisme réalisés par les partenaires du projet.
Vous appréciez notre travail ?
Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !
