Pres Mute 1 La pièce Press Mute au Spazju Kreattiv, à Malte, le 25 février 2026. | Photo : ©GpA

“La vérité peine à s’imposer dans une culture accro à la distraction” : Herman Grech sur sa dernière pièce sur les médias, les algorithmes et la démocratie

Dans Press Mute, Herman Grech transpose le chaos de l’écosystème de l’information numérique au théâtre. Le rédacteur en chef de Times of Malta et dramaturge explique comment sa nouvelle pièce utilise la satire et son expérience en salle de rédaction pour explorer la désinformation, les comportements en ligne et l’avenir du journalisme indépendant.

Publié le 22 avril 2026
Pres Mute 1 La pièce Press Mute au Spazju Kreattiv, à Malte, le 25 février 2026. | Photo : ©GpA

Herman Grech (né en 1970) est un journaliste et dramaturge maltais. Depuis plus de 30 ans, il met en scène des pièces étroitement reliées aux questions sociales et politiques. Parmi celles-ci figurent Silly Cow de Ben Elton (1999), Someone Who’ll Watch Over Me de Frank McGuiness (2006), The Lockerbie Bomber de Kenneth Ross (2013) et Lampedusa d’Anders Lustgarten (2016).

Herman Grech

Ces dernières années, il s’est concentré sur des œuvres originales, en écrivant, mettant en scène et produisant De-terminated: The Abortion Diaries (2018) et They Blew Her Up (2021). Cette dernière pièce, qui traite de l’assassinat de la journaliste Daphne Caruana Galizia, a remporté le prix de la production de l’année décerné par le Conseil des arts de Malte et a fait une tournée à travers l’Europe, en partenariat avec Voxeurop. Il est rédacteur en chef du Times of Malta.

Voxeurop: De quoi parle Press Mute et comment avez-vous choisi ses personnages ?

Herman Grech: Press Mute est une plongée en profondeur dans le monde médiatique contemporain – elle met en lumière à la fois les médias traditionnels et les réseaux sociaux, et s’interroge sur la manière dont notre comportement en ligne façonne la démocratie telle que nous la connaissons. J’ai opté pour une distribution comprenant cinq personnages : deux journalistes au bord du burn-out, un podcasteur, un politicien charmeur et corrompu, et un Algorithme qui nous connaît mieux que nous-mêmes. Les quatre premiers personnages nous sont familiers. J’ai cherché à donner un visage humain à l’Algorithme, un personnage qui a eu un impact considérable sur le public. Cette pièce rythmée en un acte mêle satire et drame et invite les spectateurs à participer au débat.

Pourquoi avez-vous ressenti l’urgence de l’écrire ?

D’une certaine manière, Press Mute est un cri de détresse. Je travaille dans le journalisme depuis près de 30 ans et le monde dans lequel nous vivons m'effraie. Il devient de plus en plus difficile de faire la différence entre la vérité et la fiction, alors que le vacarme, la laideur et la haine sont en train de se normaliser, d’être amplifiés et, dans de nombreux cas, institutionnalisés. À mesure que l’autoritarisme gagne du terrain, le bien devient le mal. Ce glissement est en grande partie dû à l’utilisation abusive des médias, et plus précisément aux plateformes de réseaux sociaux alimentées par les géants de la tech qui se fichent complètement de la vérité.

Press Mute est né de cette peur. Cette production, librement inspirée du concept de "journalisme en direct", est devenue pour moi une expérience quelque peu cathartique. Elle s’inspire de rencontres personnelles, d’anecdotes et des hauts et des bas qui rythment le travail d'une salle de rédaction, de l’adrénaline produite par un scoop à l’épuisement de voir la vérité peiner à s'affirmer au sein d'une culture accro à la distraction.

Comment avez-vous choisi les acteurs ?

J’ai opté pour un mélange de comédiens et de personnalités médiatiques pour interpréter les cinq rôles. L’acteur principal est le journaliste le plus connu de Malte ; celui qui incarne le politicien est un ancien journaliste ; l’actrice qui joue l’Algorithme est l’une des podcasteuses les plus populaires ; et les deux autres sont des comédiens professionnels. J’ai estimé que le fait d’intégrer des personnalités médiatiques à la distribution apporterait davantage de profondeur et d’authenticité à l’histoire au fur et à mesure qu’elle se déroule.

The Journalists (Michela Farrugia and Mark Zammit) face the Politician (Philip Leone-Ganado). | Photo: ©Elisa von Brockdorff
Les Journalistes (Michela Farrugia et Mark Zammit) face au Politicien (Philip Leone-Ganado). | Photo : ©Elisa von Brockdorff

Quelle a été la réaction du public ?

Pour être honnête, j’étais terrifié à l’idée de ce projet – une œuvre originale est toujours un risque, et le monde des médias peut être perçu comme quelque peu confidentiel. Mais les retours nous ont vraiment surpris. Toutes les représentations ont affiché complet plusieurs semaines à l’avance et nous avons dû ajouter des dates supplémentaires pour répondre à la demande.

Le plus intéressant a été le débat qui a suivi le dernier rappel. Les spectateurs nous ont dit que la pièce leur avait ouvert les yeux sur leur propre comportement en ligne et les avait aidés à comprendre la menace que représente un monde sans médias d’information indépendants. Certains spectateurs se sont même abonnés à des médias après le spectacle. Les séances de questions-réponses qui suivaient la représentation ont été parmi les plus captivantes que j’aie jamais vécues.

The Influencer (Davide Tucci) vs. the Journalist (Michela Farrugia). | Photo: ©GpA
L'Influenceur (Davide Tucci) face à la Journaliste (Michela Farrugia). | Photo : ©GpA
Trudy Kerr, as the Algorithm. | Photo: ©Elisa von Brockdorff
L'Algorithme (Trudy Kerr). | Photo : ©Elisa von Brockdorff

Quel genre de questions posaient-ils et qu’est-ce qui semblait les préoccuper ou leur tenir à cœur ?

J’ai organisé des séances de questions-réponses après la plupart de mes dernières pièces. Mais cette fois-ci, c’était très différent. J’ai senti chez le public un réel désir d’approfondir les choses – de réfléchir à ce qu’ils peuvent faire eux-mêmes pour contribuer à changer le récit, d’explorer comment les médias peuvent communiquer plus efficacement, et surtout de discuter des moyens de lutter contre la désinformation. Beaucoup ont déclaré être sortis de la pièce en s’interrogeant sur leur propre comportement en ligne et en comprenant les défis auxquels sont confrontées les rédactions aujourd’hui. C'était très encourageant pour nous tous, en particulier pour les journalistes impliqués dans cette production.

L'Influenceur (Davide Tucci) face au Politicien (Philip Leone-Ganado). | Photo : ©Elisa von Brockdorff

S'agit-il d'une pièce strictement maltaise, ou aborde-t-elle des questions universelles liées aux médias ?

La pièce aborde des questions universelles, même si certains des thèmes traités dans Press Mute s'inscrivent dans le contexte maltais. C'est une pièce qui devrait trouver un écho chez toute personne qui s'informe via des médias indépendants ou passe des heures à faire défiler les réseaux sociaux. Elle devrait toucher quiconque observe l’horreur qui se déroule sous nos yeux.

Comme elle a été écrite par un journaliste et rédacteur en chef, elle a évidemment un parti pris, mais elle critique aussi ouvertement notre façon de fonctionner. Et puis, nous laissons au public le soin de décider de la fin de la pièce.

Quel est votre point de vue sur le paysage médiatique actuel, à Malte et en Europe en général, et voyez-vous des raisons d’espérer ?

Les perspectives sont sombres, avec des tempêtes potentiellement dévastatrices à l’horizon. Mais ce serait un désastre d’abandonner le combat. Nous sommes confrontés à des milliardaires qui rachètent des médias et manipulent les algorithmes.

Nous pouvons tous jouer notre rôle si nous voulons mettre fin à cela en modifiant notre comportement en ligne, en soutenant les médias indépendants et en dénonçant les mensonges.

Dans ce contexte sombre, qu’est-ce qui vous pousse à continuer d’exercer un métier si déprécié ? Et pourquoi avoir choisi le théâtre ?

J’ai toujours cru qu’il existait un lien profond entre le journalisme et le théâtre. Tous deux racontent des histoires de la vie réelle en temps réel, et tous deux portent une responsabilité. La scène, à l’instar du journalisme à son meilleur, a le pouvoir de nous faire faire une respiration, de nous éloigner des distractions, de nous confronter à la complexité et de nous obliger à nous poser des questions dérangeantes.

Je crois aussi fermement que la mort du journalisme indépendant signifierait la mort des faits. Et si je peux contribuer à ma manière à essayer d’apporter un changement – que ce soit par les enquêtes de mon journal ou à travers le théâtre –, alors j’aurai fait mon boulot.

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