La burqa, une autre Croix à porter

L’interdiction de la burqa débattue dans plusieurs pays européens et même en Egypte et en Syrie souligne l’hypocrisie de l’Occident, assure la philosophe allemande Andrea Roedig. Si la burqa est un instrument d’oppression, le crucifix ne démontre-t-il pas une fascination pour la torture ?

Publié le 21 juillet 2010 à 14:29

Si Jésus portait la burqa, verrait-on encore des crucifix dans les salles de classe et les bureaux des employés ? Le débat sur le voile islamique intégral enflamme aujourd’hui toutes sortes de régions du monde. La polémique a débuté avec l’interdiction – aujourd’hui entérinée – du port de la burqa et du niqab dans l’espace public en France et en Belgique, bientôt imitées par l’Espagne et le Royaume-Uni. L’annonce [le 18 juillet] de l’interdiction du voile intégral dans les universités syriennes ne relève toutefois pas de la même logique car les arguments présentés dans le monde arabe et dans le débat européen ne sont pas les mêmes.

En Europe, en effet, l’interdiction de la burqa s’inscrit nécessairement dans un contexte de concurrence entre l’islam et la culture chrétienne. On pratique volontiers la politique du deux poids deux mesures. Sans susciter de débordements d’enthousiasme, les projets de loi contre le voile islamique intégral sont bien accueillis par la population. Ces "cages mobiles" – dont l’aspect radical ne figure pas parmi les obligations du Coran – sont moins l’expression d’un devoir religieux que le terrible instrument de la domination masculine. Les femmes se voient ainsi réduites à l’état d’insectes, écrit une journaliste. Aux yeux de l’Occident, la burqa s’apparente donc à une métamorphose kafkaïenne.

La croix, un symbole raffiné

A bien y regarder pourtant, le charme morbide des Christ en croix n’est pas non plus si inoffensif. Que penser, en effet, d’une culture qui a élevé un instrument de torture au rang d’emblème ? Avec du recul, l’exhibitionnisme et le fétichisme de la souffrance dans l’imagerie traditionnelle chrétienne occidentale sont aussi déconcertants que l’obligation absurde de dissimuler son corps dans bon nombre d’Etats islamiques. Si l’image ne nous était pas si familière, peut-être pourrait-on se dire que les Christ visage défiguré par la douleur et plaies sanglantes, représentés en surnombre sur leur croix dans diverses contrées, pourraient constituer un trouble à l’ordre publique..

La croix, avec ou sans le Christ, est un symbole raffiné, représentant à la fois la mort et son dépassement. L’instrument de torture est un symbole d’espoir car le crucifié est ressuscité. La question est toutefois délicate car on peut se demander si les images peuvent vraiment exprimer l’inverse de ce qu’elles représentent.

Un Christ dénudé face à des femmes voilées

Il est naturel que la culture occidentale se montre plus tolérante avec ses propres emblèmes qu’avec ceux de ses voisins du Sud. Il faudrait toutefois admettre que ses symboles ne sont pas plus inoffensifs ou moins cruels. L’Occident ne peut pas non plus insister sur la misogynie de l’islam, dans la mesure où les femmes sont toujours interdites de ministère dans une des ses principales Eglises et que les vêtements de bon nombre de robes de bonnes sœurs ne sont pas sans rappeler la burqa.

Cette lutte entre symboles autorisés – un Christ dénudé face à des femmes voilées – cristallise l’opposition entre une culture chrétienne explicite et l’interdiction de la représentation dans l’islam. Si le voile paraît aussi choquant et inhumain en Occident, c’est à cause d’une culture de l’exhibition associant liberté et dévoilement, qu’il s’agisse de la révélation des péchés, du corps ou de l’image de dieu. L’islam, en revanche, est comme la religion juive et ne s’exprime pas à travers les images mais par la soumission aux règles.

Reconnaître nos incohérences culturelles

En réalité, l’impulsion nous poussant à interdire strictement la burqa dans l’espace public mais pas la croix, n’est que la répétition d’un vieux conflit culturel autour d’une foi, d’une loi et d’une interdiction – "tu ne te feras point d’image sculptée" – que le christianisme n’a jamais respectée. L’interdiction de la burqa en France et en Belgique s’apparente donc à une interdiction de l’interdiction de représentation. Mais pourquoi une telle mesure ? Qu’y a-t-il de si effrayant ?

Il est temps pour les pays européens de reconnaître leurs propres partialités et incohérences culturelles dans le débat sur la burqa. Il ne s’agit pas de banaliser le voile intégral qui reste un instrument de soumission. Mais faut-il pour autant l’interdire au niveau de l’Etat ?

Ce grand nettoyage laïc de l’espace public permet de faire de la place mais c’est également un appauvrissement et une mise sous tutelle séculaire. Peut-être serait-il préférable de choisir le juste milieu, comme la constitution allemande, qui lie le principe de neutralité de l’Etat à la garantie de la liberté de culte. Certes, la séparation de l’Eglise et de l’Etat en est moins nette mais cette situation reflète la complexité des questions religieuses et tolère à la fois la croix, le voile et la burqa. Le principe de la "neutralité par la pluralité" repose sur la clairvoyance et la capacité de résistance des citoyens. On ne peut pas en demander plus pour l’Europe.

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