La guerre a cassé l’Europe

La crise libyenne a fait éclater au grand jour les contradictions qui marquent l'Union européenne : en matière de politique industrielle, de relations internationales et d'immigration, l'intérêt national et son corollaire, l'absence de solidarité, prévalent.

Publié le 5 avril 2011 à 15:05
Barack Obama, Nicolas Sarkozy, Mouammar Kadhafi, SIlvio Berlusconi, Angela Merkel.

Trois éléments, de nature à détériorer les relations entre la France et l’Italie, donnent matière à réflexion sur les difficultés de l’Union européenne. Un désaccord économique : l’Italie prépare un décret pour éviter que des intérêts français ne prennent le contrôle, au demeurant par des voies tout à fait ordinaires, de ce qu’elle considère comme un fleuron de l’industrie agro-alimentaire italienne, à savoir le géant du lait Parmalat.

Un différent politique dans l’affaire libyenne : les Français, de concert avec les Britanniques, voudraient faire partir Kadhafi quand l’Italie, en raison des bonnes relations de ce dernier avec Berlusconi, cherche par tous les moyens à permettre au dictateur de trouver une sortie honorable et négociée.

Rome plus proche de Moscou que de Paris et Londres

Enfin, une querelle qui touche à l’immigration : les Italiens qui sont, via l’ile de Lampedusa, le point d’entrée de ceux qui, à la faveur notamment de la révolution tunisienne veulent entrer en Europe, s’indignent de l’attitude française consistant à bloquer à la frontière franco-italienne les Tunisiens qui voudraient continuer leur voyage et trouver du travail en France.

La première difficulté est totalement incompatible avec les règles de bon fonctionnement d’un marché unique. La position italienne est donc difficilement acceptable. Mais il faut bien reconnaître qu’elle participe d’une thématique à laquelle les gouvernements ont de plus en plus recours, à savoir le patriotisme économique, érigé en rempart contre les forces du marché.

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Les Allemands, un temps avec l’affaire Opel, mais aussi les Français usent volontiers de cet argument que l’Italie retourne aujourd’hui contre la France. Ce sont des guerres stériles qui se jouent le plus souvent au détriment du consommateur européen, même si les mouvements de concentration posent d’incontestables problèmes sociaux. Mais qu’il appartiendrait à l’Europe de poser et de prêter.

La seconde problématique renvoie à la question d’une défense européenne. L’attitude de Rome, qui est plus proche de Moscou que de Paris et Londres est, sur le fond, difficilement admissible. Ce sont des liens particuliers entre Kadhafi et Berlusconi, entre Kadhafi et Poutine qui expliquent en partie la bienveillance de ces deux leaders vis-à-vis du colonel Kadhafi.

Mais surtout l’attitude italienne, et plus encore celle de l’Allemagne, nous rappellent l’année 2003. Comme si nous vivions une sorte de 2003 à l’envers. Cette année-là en effet, la guerre en Irak avait cassé l’Europe. D’un côté Rome, Londres et Madrid avec George Bush. De l’autre, Berlin et Paris qui avaient formé avec Moscou un axe hostile à la guerre. Il faut se souvenir que l’Union européenne a eu beaucoup de mal à effacer cette trace-là.

Ponce Pilate, le modèle des leaders européens

Et nous vivons là un nouveau paradoxe. Le rapprochement, dans une opération militaire placée sous le signe du devoir d’ingérence, donc des valeurs que nous portons, ordonnée autour d’un axe Londres-Paris, est peut-être le signe qu’il devrait être possible de rallier la Grande-Bretagne à l’embryon d’une défense européenne.

Celle-ci est rendue d’autant plus nécessaire que le leadership américain n’est plus ce qu’il était et la différence se fera donc entre ceux des Européens qui vont continuer d’en appeler à ce leadership américain et ceux qui, comme viennent de le faire la France et la Grande-Bretagne, considèrent qu’une autre répartition des rôles, laissant plus d’initiatives à l’Europe, est rendue possible par le relatif recul de ce leadership américain.

Autant l’attitude italienne, au regard de ce que pourraient être les objectifs européens, est donc critiquable s’agissant de la Libye, autant en matière d’immigration, on ne peut qu’être choqué par le peu de solidarité dont elle bénéficie. La situation à Lampedusa illustre en effet une fois de plus une très grave carence européenne.

Chacun sait que l’éventuelle maîtrise des flux migratoires ne peut dépendre que d’une attitude de plus en plus coordonnée et cohérente des différents pays européens concernés. Or qu’a-t-on vu ? Un spectacle insoutenable d’un gouvernement italien laissant pourrir la situation sur place pour mieux justifier, aux yeux de l’opinion, des mesures plus radicales ; et, dans le même temps, des leaders européens qui semblent tous avoir pris modèle sur Ponce Pilate. C’est une situation qui n’est pas acceptable.

On le voit donc à travers ces différents épisodes, qui opposent une fois n’est pas coutume l’Italie et la France, chaque jour qui passe devrait nous convaincre de reprendre vaille que vaille le chemin perdu de l’intégration européenne.

Immigration

Berlusconi repoussé à Tunis

“Le mal-traité” :il Manifesto ironise sur le rejet par le gouvernement tunisien de l’accord visant à contrer l’immigration en provenance de Tunisie proposé le 4 avril par le chef du gouvernement italien à l’occasion de sa visite dans la capitale tunisienne. L’accord prévoyait des aides pour 150 millions d’euros en échange du rapatriement des milliers de Tunisiens débarqués ces dernières semaines sur les côtes italiennes. “Le fragile gouvernement tunisien doit tenir compte de l’opinion publique. L’attitude du gouvernement italien vis-à-vis des migrants est sous les yeux de tous les médias”, explique le quotidien de gauche, qui pointe du doigt la gestion calamiteuse de l’”invasion” migratoire, dont la portée a été bien moindre par rapport aux prévisions catastrophiques de la Ligue du Nord. “De la septième ou huitième puissance économique du monde, on se serait attendus une autre réponse. On a l’impression que la litanie sur l’Europe qui nous a abandonnés est un rideau de fumée pour justifier l’incompétence, la confusion et, surtout, l’échec d’une politique de long terme sur l’immigration”.

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