Entretien Tara Kelly et les Resilience Reports

“La pandémie de Covid-19 a permis aux médias indépendants de se développer et de se rapprocher de leurs lecteurs”

Dans cet entretien, Tara Kelly, éditrice data au Centre Européen de Journalisme (EJC), présente les conclusions principales du Resilience Reports, une étude approfondie visant à démontrer comment 24 médias indépendants de 19 pays européens ont affronté la pandémie. Selon elle, les résultats de cette enquête ne sont pas aussi décevants qu’on pourrait le croire.

Publié le 5 octobre 2021 à 16:03

Voxeurop : Pourquoi votre étude se concentre-t-elle sur les médias indépendants à travers l’Europe, et comment les avez-vous choisis ?

Tara Kelly

Tara Kelly : On dit souvent que les médias indépendants constituent le cœur de la démocratie. Pourtant, le journalisme indépendant continue de traverser une crise existentielle que la pandémie n’a fait qu’aggraver. Les informations vérifiées sont devenues de véritables "produits de première nécessité", alors qu’en parallèle l’industrie des médias peine à se maintenir en vie. En Europe, les médias indépendants ont traversé et traversent une période encore plus difficile à cause de budgets très serrés, et de modèles économiques imprévisibles basés sur la publicité. Par conséquent, nous savions qu’il était primordial de mettre en œuvre une ressource utile visant à aider ces médias.

Afin d’aider les travailleurs et les travailleuses du secteur des médias à s’adapter à cette situation incertaine, la Fondation Evens et le Centre Européen de Journalisme se sont associés quelques semaines après le premier confinement pour dresser le portrait de plusieurs médias. Nous avons intitulé cette démarche la Resilience Report series (la série de Rapports sur la Résilience). Pour choisir ces médias, nous nous sommes basés sur certains aspects, à savoir la vérification des informations, les informations locales et nationales, le journalisme d’investigation, et les communautés dont on ne parle pas assez, voire pas du tout. Nous voulions présenter un large éventail d’études de cas montrant ce qui a fonctionné ou non pour les médias indépendants en Europe.

Le but de ces études de cas était d’aider les rédacteurs et rédactrices en chef ainsi que les propriétaires de médias à apprendre des réussites ou des échecs des autres PME du secteur, qu’ils soient économiques ou éditoriaux. Nous avons recueilli les témoignages de rédacteurs et rédactrices en chef, de responsables partenariats et de directeurs généraux afin de mieux comprendre les difficultés et les pressions auxquelles ont été confrontés les médias européens de petite et moyenne taille suite à la pandémie de Covid-19.

Afin d’assurer un certain équilibre géographique, les 24 études de cas proviennent de 19 pays européens. La plupart de ces médias participaient régulièrement aux ateliers du Centre Européen de Journalisme ou avaient demandé des financements par le passé. 

Avez-vous trouvé des similitudes dans les difficultés auxquelles les médias européens indépendants de petite et moyenne taille ont été confrontés pendant la crise du Covid-19 ? Avez-vous distingué des modèles dans les solutions qu’ils ont mises en œuvre ?

Tous ont semblé plus ou moins éprouver des difficultés financières, auxquelles s’est ajoutée l’immense charge de travail rédactionnel qu’a impliqué la couverture médiatique de la pandémie. Quel que soit le type de média (local, national ou international), nous avons constaté que plus la relation avec son audience était étroite, plus celui-ci était en mesure d’adapter son contenu aux souhaits des lecteurs et des lectrices, et de lever des fonds auprès d’eux. 

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Par ailleurs, on remarque que les difficultés financières rencontrées par les médias sont souvent dues à une baisse des revenus publicitaires, notamment ceux provenant des secteurs de l’événementiel, de l’hôtellerie et des voyages. À titre d’exemple, pendant les premiers confinements en Europe, Reporter Magazin, un média basé à Prague, a enregistré une baisse de 40 à 55 % par rapport à l’année précédente. De même, gal-dem, un magazine basé au Royaume-Uni, a perdu 75 % de ses revenus du jour au lendemain. Cette situation les a forcés à réinventer de nouveaux produits éditoriaux et modèles économiques, et à investir dans une stratégie tournée vers leur audience. C’est notamment le cas de gal-dem et de Are We Europe, dont les lancements de programmes d’adhésion (avec différentes gammes de prix et d’offres) ont connu un certain succès. D’autres médias comme Reporter Magazin ont opté pour l’application de tarifs spéciaux pour les lecteurs de la version numérique pendant le confinement, tout en proposant un nouveau produit éditorial. 

Des médias comme le Dublin Inquirer, ElDiario.es et The Local Europe avaient déjà lancé des programmes d’adhésion ou d’abonnement avant la pandémie. Ils étaient donc mieux placés que d’autres pour demander l’aide des lecteurs ou communiquer directement avec eux. Les rédacteurs et rédactrices en chef, ainsi que les responsables d’audience nous ont confié qu’ils se sentaient légitimés d’avoir choisi un modèle de lectorat payant, et de ne plus dépendre uniquement de modèles basés sur des revenus publicitaires. 

Y a-t-il une différence entre les problèmes rencontrés et les solutions mises en œuvre par les médias locaux, nationaux et internationaux ?

Certains médias locaux d’investigation tels que le Buletin de București en Roumanie et Mediacités en France nous ont expliqué que le journalisme d’intérêt public a joué un rôle plus important au début de la pandémie, lorsque la confusion régnait. Cependant, après avoir bien compris la situation liée au Covid-19, le public souhaitait des informations plus approfondies et axées sur les solutions pour faire face à cette pandémie.

Les rédacteurs en chef de médias d’investigation tels que Átlátszó en Hongrie et Bivol en Bulgarie ont choisi de mener des enquêtes sur la corruption gouvernementale dans les appels d’offres publics. Des médias de vérification des faits comme Istinomer en Serbie et Maldita.es en Espagne ont profité de la crise sanitaire pour innover. En effet, Istinomer a créé un plugin de vérification des faits pour aider les lecteurs à éradiquer la désinformation en ligne. De son côté, Maldita.es a collaboré avec des développeurs afin de lancer un chatbot WhatsApp permettant d’accélérer le processus de vérification. Le média croate Faktograf n’a pas créé d’outil, mais a contribué à la coordination d’une alliance transfrontalière avec des médias de vérification des faits d’Europe du Sud-Est. Celle-ci a pour objectif de repérer et discréditer les désinformations liées au Covid-19. 

Les difficultés rencontrées et les solutions apportées sont-elles les mêmes entre les médias d’Europe occidentale et d’Europe de l’Est ? Ont-ils affronté ou subi la crise sanitaire de la même manière ?

Si tous les médias d’Europe ont eu du mal à faire face à l’énorme charge de travail représentée par la couverture médiatique du Covid-19 lors de la première vague de la pandémie, les médias d’Europe de l’Est ont, semble-t-il, éprouvé beaucoup plus de difficultés. Cela s’explique en grande partie par le fait que 2020 était une année électorale pour de nombreux pays de la région. Dans ces pays, les journalistes ont mis en lumière le fait que les gouvernements cherchaient à minimiser la gravité de la pandémie pour garantir le bon déroulement des élections présidentielles. Les rédacteurs et rédactrices en chef de la région ont fait part de leurs préoccupations quant à la transparence et à l’exactitude des nombres de cas et de décès liés au Covid-19. Des médias d’Europe de l’Est (basés en Bulgarie, Pologne, Hongrie et Serbie) ont tous constaté une lente dégradation de la liberté de la presse, due en partie à l’augmentation du nombre de médias contrôlés par les gouvernements. 

Dans l’ensemble, la crise liée au Covid-19 a-t-elle été un obstacle ou plutôt une occasion de se développer ou de renouer avec les lecteurs pour les médias européens indépendants de petite et moyenne taille ? Quels sont les éléments qui ont transformé cette crise en opportunité, et comment l’expliquer ?

La crise liée au Covid-19 a clairement été l’occasion pour les médias européens indépendants de petite et moyenne taille de se développer et de se rapprocher de leur audience. Les lecteurs ont soudainement réalisé l’importance que revêtent les informations vérifiées provenant d’organes de presse indépendants. Pour de nombreux médias avec lesquels nous nous sommes entretenus, cette prise de conscience s’est traduite par une augmentation des dons des lecteurs. 

The Local Europe et Are We Europe ont organisé des appels vidéo avec leurs lecteurs afin de connaître les sujets qu’ils voulaient voir approfondir. De même, Mediacités a réalisé des sondages auprès de ses lecteurs, qui ont remporté un franc succès. De son côté, le Dublin Inquirer est allé encore plus loin en engageant un journaliste spécialiste de l’immigration après que ses lecteurs eurent exprimé le souhait d’approfondir ce sujet crucial. 


Quel que soit le type de média (local, national ou international), nous avons constaté que plus la relation avec son audience était étroite, plus celui-ci était en mesure d’adapter son contenu aux souhaits des lecteurs et des lectrices, et de lever des fonds auprès d’eux.


Des médias comme Solomon en Grèce et Radio ARA au Luxembourg se sont mis au service des communautés sous-représentées en leur apportant des informations pertinentes. Radio ARA a fourni des informations capitales aux différentes communautés du Luxembourg en 9 langues, notamment concernant les mesures de confinement locales et le Covid-19. La crise sanitaire a été l’occasion pour ce média de toucher un public auquel il ne s’était jamais adressé auparavant. 

Solomon a révélé des témoignages inédits de migrants et de réfugiés les plus durement touchés par la pandémie, confinés dans des camps situés sur les îles grecques. Cet organe de presse est allé à contre-courant de la tendance générale en couvrant des récits d’individus souvent ignorés par les médias de masse. Les articles de Solomon ont également informé des organisations mondiales à but non lucratif, un public qui compte sur ce média pour obtenir des informations fiables sur la crise des réfugiés en Grèce.

À l’issue de cette crise et de votre étude, quelles sont vos conclusions en ce qui concerne la situation des médias européens indépendants ? Avez-vous des recommandations à leur faire ?

Suite à nos recherches, nous avons identifié un certain nombre de choses que peuvent faire les donateurs et donatrices afin de soutenir le journalisme européen indépendant.

Ils ou elles devraient être conscients du fait qu’un soutien opérationnel demeure nécessaire pour les médias indépendants, et qu’il ne suffit plus de simplement participer à des financements de projet. Nous leur recommandons également d’investir dans des médias "équitables" qui se soucient des communautés marginalisées et de s’écarter des médias de masse qui obtiennent déjà régulièrement des financements. Une autre idée serait d’expérimenter d’autres sources de revenus, car les programmes d’adhésion/abonnement ne sont pas une solution miracle. Cela signifie qu’il faut explorer les possibilités de financement offertes par les coopératives, les campagnes communautaires et les revenus d’affiliation. 

Il faut également que les donateurs et donatrices mettent en œuvre des programmes pratiques afin d’améliorer les compétences en matière de stratégie commerciale des fondateurs et des dirigeants des médias à grande échelle, et qu’ils proposent de nouvelles idées audacieuses. Si les réseaux demeurent essentiels, il est également primordial de réfléchir à des modèles de financement hybrides combinant subventions et investissements de différentes communautés. Pour conclure, je dirais qu’il faut davantage de données pour évaluer la situation des médias indépendants en Europe. Nous ne disposons pas de données complètes qui indiquent le nombre de rédactions d’intérêt public en Europe, le nombre de journalistes qu’elles emploient, leur rentabilité ou leur diversité. 


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