Le français résiste, l’allemand collabore

Face à l’avancée de l’anglais, Paris multiplie les lois protégeant l’utilisation de la langue de Molière et invente de nouveaux mots. A Berlin, le combat ne fait que commencer, mais il s’annonce difficile, car cela fait longtemps que l’allemand a déposé les armes.

Publié le 22 mars 2010 à 16:22

Le Français moyen parle l’anglais comme une vache espagnole, c’est le constat lancé par le linguiste français Michel Arrivé. Avec le débarquement allié en Normandie, la langue de Molière a été américanisée, ce qui a conduit l’écrivain René Etiemble à formuler la question: "Parlez-vous franglais?". La langue des "rosbifs" mettait sérieusement en péril le patrimoine culturel de la France. Pour se protéger de ce danger, le gouvernement français a adopté en 1975 la loi,dite loi Bas-Lauriol, interdisant l’utilisation des termes anglais dans les documents officiels, dans la publicité et au sein de l’administration publique.

Les commissions de terminologie, créées au sein des ministères, ont alors sélectionné des milliers de termes français pour les substituer à ceux de la langue anglaise. De cette façon, le terme "logiciel" a remplacé le mot "software", le "baladeur" celui du "walkman", l’"ordinateur" s’est substitué au "computer" et le "weekend" s’est transformé en "fin de semaine". Cette longue liste fut élargie ces dernières dix années notamment par les expressions "remue-méninges" pour désigner le "brainstorming", le "dialogue en ligne" pour le "chat", ou encore par le terme "courriel" pour"e-mail". Difficile de trouver un travail à Paris sans parler anglais

"Le temps de la résistance est venu"

Malgré tous ces efforts, tout au long des années 1980, l’anglais a continué à dominer dans les conférences scientifiques et dans le monde de la culture et la technologie. Alors en 1996, on a voté une nouvelle loi, dite loi Toubon, qui impose l’obligation d’utiliser la langue française et ainsi d’assurer sa primauté sur le territoire national. La bataille a-t-elle été gagnée pour autant ? Pas du tout. La preuve, un groupe d’associations de défense de la langue française a lancé en octobre 2009 un nouveau cri d’alarme. Leur message : "Sur les murs de Paris il y a aujourd’hui plus de mots en anglais qu’il n’y en avait en allemand pendant l’occupation. Le temps de la résistance est donc venu".

Il faut dire, qu’ils n’ont pas tort, puisque l’on constate que malgré toutes les mesures législatives adoptées, l’anglais domine le monde de la science, de la publicité et celui des affaires. En effet, il est difficile aujourd’hui de trouver un emploi en France sans parler l’anglais. La mondialisation a obligé des entreprises françaises à accepter les règles du jeu international, imposant notamment la communication en anglais. Et pourtant, le Sénat français avait adopté en 2005 une proposition de loi destinée à renforcer la loi Toubon, et imposant aux dirigeants d’entreprises d’utiliser le français, notamment lors des négociations salariales, afin d’éviter les problèmes de communication.

Les Allemands ont un complexe d’infériorité

Pendant que les Français continuent le combat, les Allemands l’ont abandonné définitivement depuis longtemps déjà. La phrase sanglante publiée récemment dans The Times veut tout dire: "la soumission linguistique allemande est pitoyable, dépourvue de toute dignité, bref pathétique." Selon les linguistes allemands, leur langue s’est enrichie d’environ 8 000 mots anglais, entrés dans le langage courrant. "Handy" pour le téléphone portable, "check-up", "net", "chartes", ne sont que quelques mots parmi tant d’autres faisant désormais partie du dictionnaire.

"Nous, les Allemands, nous avons un complexe d’infériorité. Nous considérons notre langue comme une fâcheuse nécessité, et nous préférons parler l’anglais" – admet dans une interview accordée à Rzeczpospolita le Dr. Holger Klatt, de l’Association de la langue allemande (VDS), qui réunit 32.000 puristes linguistiques. Le rôle majeur dans la destruction de la langue est attribué aux grandes multinationales. La publicité diffusée à la radio et à la télévision bombarde les consommateurs de mots et d’expressions en anglais. Il a fallu attendre la bataille pour quelques mètres carrés d’asphalte dans une province de la Bavière, pour voir les prémices d’une prise de conscience quant à la gravité de la situation.

La revanche commence dans les gares

Sur le banc des accusés, les chemins de fer allemands, qui après avoir, pendant des années, horrifié leurs clients avec des toilettes appelées "McClean", ont décidé récemment de construire dans la ville Straubing un parking appelé "Kiss & Ride". Cela n’a pas été du goût d’un retraité, qui a adressé une lettre au député conservateur bavarois Ernst Hinsken en lui demandant si le parking en question était destiné aux embrassades ou à faire du cheval. Le député, ébahi, a promis d’intervenir pour que les chemins de fer réduisent les anglicismes. Leur patron, Rüdiger Gruber, s’est par ailleurs engagé à rendre aux gares allemandes leur caractère germanique.

Bientôt, les "services points" devraient redevenir "Servicepunkte" et le "flyer" (dépliant), le "Handzettel". Cela va-t-il sceller la victoire de l’allemand sur l’anglais ? "Probablement pas", admet M. Klatt, en précisant: "Vous ne pouvez pas interdire aux gens de parler en anglais et on ne peut pas non plus arrêter la mondialisation. Il y a toutefois une chose qu’on peut faire : ne pas singer les Britanniques et les Américains, parce qu’ils sont morts de rire en nous voyant leurs lécher les bottes".

Cinéma

Le doublage, arme de défense culturelle

"Jack Nicholson parlant allemand ? Même les jeunes allemands le trouvent tout à fait normal " écrit De Volkskrant à propos du doublage de films en Allemagne. Le 23 mars, l’industrie allemande du doublage décernera pour la neuvième fois les "oscars" du doublage, un prix peu connu du grand public mais qui montre l’importance du secteur. Cet engouement pour le doublage "est comme la marque Mercedes ou le Mur de Berlin : c’est fortement ancré dans l’histoire contemporaine allemande", explique le quotidien. Thomas Bräutigam, spécialiste des médias en auteur d’un livre sur le phénomène explique quant à lui que ce n’est pas un hasard si les pays où le doublage est le plus présent – l’Allemagne, l’Italie et le Japon – ont connu la dictature. En particulier, les racines de la colossale industrie allemande du doublage remontent aux années 1930, lorsque le cinéma parlant à fait son apparition, en même temps que les nazis prenaient le pouvoir. Après la Seconde guerre mondiale, les Américains ont compris qu’en maintenant en place l’industrie allemande du doublage, ils offriraient aux films de Hollywood un débouché sur le vaste marché allemand. Côté allemand, note Bräutigam, le doublage a permis de résister à "l’impérialisme culturel américain", si bien qu’il était souvent cité comme "la vengeance allemande sur les alliés".

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