Décryptage Crise frontalière entre la Pologne et la Biélorussie

Le pari politique de Varsovie sur la tragédie des exilés à la frontière biélorusse

Les émules polonais du Premier ministre hongrois Viktor Orbán ont beau essayer d'imiter ses tactiques xénophobes, cela s'avère toujours au mieux inefficace et souvent carrément contre-productif. Il en va de même lorsque Varsovie tente de reproduire les récits et stratégies hongrois en matière de protection des frontières dans la crise actuelle avec la Biélorussie, écrit Wojciech Przybylski depuis Varsovie.

Publié le 23 novembre 2021 à 14:09

On disait jadis que la Pologne sous le communisme était le camp le plus détendu du bloc pour la raison qu'elle a si mal appliqué les méthodes autoritaires de Moscou ou de Pékin.

De même, aujourd'hui, malgré l'imposition de l'état d'urgence prévu par la Constitution dans la zone frontalière avec la Biélorussie, le PiS (Droit et Justice, national-conservateur) semble avoir du mal à maîtriser une situation où un autocrate de l'autre côté de la frontière tient les rênes de la communication politique.

En effet, le parti au pouvoir en Pologne a manqué une occasion de tirer parti de la crise et d'accroître sa base électorale. Le sondage d'opinion de l'institut public CBOS de la mi-novembre montre que le PiS bénéficie d'un soutien d'à peine 30 % – le plus faible depuis 2015. Ce repli s'est produit alors que la majorité de l'opinion publique (70 %) soutenait une protection musclée des frontières, y compris par des refoulements, et que l'opposition n'a pas été capable de produire une réponse unifiée et s'est même parfois ridiculisée. 

Au tout début de la crise à la frontière polonaise, à la fin de l'été, le gouvernement et l'opposition se disputaient pour savoir qui allait donner la réponse la plus absurde à la crise. [...] Puis, le 2 septembre, le PiS a instauré l'état d'urgence, interdisant l'accès à la zone frontalière aux militants et aux journalistes, et il semblait que le gouvernement allait finalement triompher de l'opposition. Le contrôle gouvernemental a rapidement disparu lorsque Mariusz Kamiński, ministre de l'Intérieur, et Mariusz Błaszczak, ministre de la Défense, ont organisé une conférence de presse tristement célèbre le 27 septembre, devant un grand écran sur lequel étaient projetées des vidéos pornographiques zoophiles ainsi que d'autres contenus du même acabit supposément trouvés sur les smartphones de certains hommes ayant franchi illégalement la frontière biélorusso-polonaise.

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Rapidement, il s’est révélé que la vidéo était très probablement un vieil enregistrement VHS – l'un des nombreux que l'on trouve couramment sur le “dark web”. Lorsque cette nouvelle est tombée un jour plus tard, la crédibilité de la communication du gouvernement sur la crise s'est autosapée et le reste jusqu'à ce jour.

Le même jour que la conférence de presse, la Pologne a appris l'histoire tragique de plusieurs enfants et de leurs parents détenus à Michałowo, à quelque 15 km de la frontière. Les gardes-frontières et la police sont obligés par la nouvelle loi polonaise de repousser tous ceux qui traversent la frontière illégalement, y compris les enfants. La présence des enfants avait été documentée par la presse, qui est libre d'opérer en dehors des 3 km de la zone d'urgence, puis ils ont disparu, suscitant l'inquiétude de l'opinion publique qui craignait que la Pologne ne les ait renvoyés dans les bois et les marécages – qui marquent les 400 km de frontière polonaise avec la Biélorussie. Trois semaines plus tard, ils ont été retrouvés par des journalistes dans un camp au milieu de la forêt près de la frontière, confirmant ainsi les pires soupçons. 


Pour des raisons de sécurité également, le PiS ne peut pas prendre le risque d'un discours plus xénophobe. En raison de son histoire complexe, la frontière avec la Biélorussie est aujourd'hui l'une des plus diversifiées sur le plan ethnique et religieux de tout le pays


À l’époque, les services polonais avaient déjà signalé plusieurs décès de personnes ayant souffert d'hypothermie ou d'autres problèmes de santé alors qu'elles étaient coincées dans les bois.

Le conseil municipal de Michałowo est tombé sous le choc et, comme plusieurs autres collectivités locales, a préparé sa propre réponse. À l'heure actuelle, plusieurs villes et villages, ainsi que des habitants des campagnes frontalières, ont allumé des balises vertes près de leurs bâtiments – un symbole d'espoir – et fournissent des repas chauds et des vêtements aux nouveaux arrivants. Ils les signalent également aux autorités qui viennent les chercher et les reconduisent à la frontière après des contrôles dans les hôpitaux locaux. Pendant ce temps, les militants polonais des organisations caritatives recherchent et aident en permanence les personnes qui se cachent dans les forêts.

Une partie du problème que pose le copier-coller de la “méthode hongroise” sur les exilés qui arrivent en Pologne est que, d'une part, la migration est une expérience commune aux familles polonaises. Des expériences les plus récentes aux générations plus anciennes, les Polonais s'identifient comme des migrants depuis des années. Un film très connu de 1989, 300 Miles To Heaven ("À 300 milles du paradis") raconte l'histoire vraie de deux jeunes polonais qui échappent à leurs familles pauvres et se rendent en Suède sous un camion où leur famille, dans une scène déchirante, leur dit de garder l'espoir que leurs chances à l'étranger seront meilleures que chez eux. La société éprouve un profond sentiment de compassion pour les personnes qui se trouvent à la frontière et, contrairement à d'autres pays du groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), l'opinion publique polonaise ne nourrit pas un fort sentiment anti-migrants.

En outre, la Pologne est le pays qui accepte le mieux les exilés de toute l'UE. Les données d'Eurostat montrent qu'en 2020, la Pologne a délivré quelque 598 047 permis de séjour à des citoyens non européens ; à titre de comparaison, la Hongrie, qui est quatre fois moins peuplée, n'a délivré que 54 835 permis. Ils sont principalement liés au marché de l'emploi et aux possibilités offertes ici, 80 % étant délivrés à des nouveaux arrivants originaires d'Ukraine, le reste étant réparti globalement entre des personnes originaires de Chine, d'Inde et d'Asie du Sud-Est, etc. 

Pour des raisons de sécurité également, le PiS ne peut pas prendre le risque d'un discours plus xénophobe. En raison de son histoire complexe, la frontière avec la Biélorussie est aujourd'hui l'une des plus diversifiées sur le plan ethnique et religieux de tout le pays ; la population musulmane des Tatars y vit depuis plusieurs siècles, de même que les minorités orthodoxes polonaises, russes et biélorusses qui composent une région frontalière diverse et par ailleurs pacifique. Les récits anti-migrants risqueraient de faire monter les tensions dans cette région sensible qui est en même temps l'une des parties les plus fragiles du flanc oriental de l'OTAN. 

Les planificateurs militaires ont longtemps mis en garde contre le "corridor de Suwalki" et imaginé des scénarios d'opérations hybrides qui isoleraient une bande de terre relativement étroite entre la Pologne et la Lituanie par des forces venant de Biélorussie et de la région de Kaliningrad – une enclave russe hautement militarisée au nord de la Pologne. La violence ethnique est considérée comme l'un des prétextes souvent utilisés par Moscou pour justifier ses interventions. 

Par conséquent, le gouvernement et l'opposition polonais sont attentifs à tout signe de militarisation de l'impasse actuelle, y compris la déformation de la situation en une simple crise migratoire. 

Le 10 novembre, le président du Parti populaire européen (PPE) Donald Tusk a publié une lettre ouverte aux partenaires européens appelant à la reconnaissance de l'agression biélorusse à la frontière visant à déstabiliser la Pologne, la Lituanie et l'ensemble de l'UE. Dans un premier temps, plusieurs gouvernements de l'UE, puis la majorité du Parlement européen, lors d'un débat en séance plénière, ont reconnu ces arguments et la Pologne bénéficie désormais d'un soutien total dans le cadre d'un bras de fer avec la Biélorussie. 

Un jour plus tôt, le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a suggéré que l'UE devrait payer la Biélorussie pour mettre fin à l'afflux continu d'exilés, montrant ainsi clairement que la Russie faisait également partie du jeu. Moscou a rejeté ces allégations et a pourtant parachuté ses forces spéciales à la frontière avec les Biélorusses et fait voler ses bombardiers stratégiques près de la frontière. Du point de vue de Moscou, si la crise humanitaire devenait un conflit gelé permanent à la frontière de l'UE et de l'OTAN, cela lui donnerait une nouvelle occasion d'influencer son échiquier stratégique. 

L'opinion publique polonaise -– de gauche comme de droite – est désormais également très sensible à toute personne qui décrirait la situation en ignorant le contexte stratégique de sécurité. Le silence de Viktor Orbán sur le rôle de la Russie et de la Biélorussie dans la crise n’est pas passé inaperçu.

Ce moment de solidarité avec la Pologne pourrait être de courte durée si la Biélorussie gagne le cœur de l'opinion publique mondiale. Le président biélorusse Alexandre Loukachenko a déjà invité des journalistes de CNN et de la BBC à la frontière pour leur montrer l'ampleur de la crise humanitaire qu'il a délibérément créée. Cette crise est également un parfait exemple des méthodes de dissimulation employées pour camoufler sa répression continue de la société civile et des journalistes qui sont restés dans un pays contrôlé par ses forces spéciales, où les prisonniers politiques sont enfermés par centaines. Dans le même temps, Varsovie ne prévoit de rouvrir l'accès à la frontière pour la presse qu'à partir de décembre.


Ce moment de solidarité avec la Pologne pourrait être de courte durée si la Biélorussie gagne le cœur de l'opinion publique mondiale


Le gouvernement polonais sait également que l'arme ultime de la Pologne dans cette impasse est à double tranchant : 90 % du fret ferroviaire en provenance de Chine passe par la Biélorussie et le port de fret polonais de Małaszewicze. Le gouvernement met désormais en garde contre un éventuel blocage, qui devrait également alerter la Chine – un acteur silencieux majeur dans la région. Cela porterait aussi gravement atteinte aux recettes du régime de Minsk. Mais tout comme dans le cas de nouvelles sanctions économiques décidées par l'UE le 15 novembre, la Pologne n'agira pas seule et demandera la solidarité de ses partenaires européens. Elle ne peut tout simplement pas se permettre de diminuer la compétitivité économique et les revenus budgétaires. 

Sur le plan économique, le gouvernement de Varsovie se trouve aujourd'hui dans une position très délicate : il augmente les dépenses et graisse les rouages de l'économie qu'il ne peut se permettre de ralentir, mais cela aura inévitablement un impact sur la fiscalité. En outre, les fonds européens 2021-2027 sont jusqu'à présent bloqués par la Commission européenne en raison de la violation par le gouvernement polonais de l'indépendance de la justice et des pratiques discriminatoires à l'égard des minorités. 

Enfin et surtout, l'inflation atteint un niveau record dans le monde entier et également en Pologne, ce qui contribue largement au mécontentement de l'opinion publique. Un récent sondage réalisé par IBRIS pour Onet a indiqué que 42 % des personnes interrogées considéraient la hausse des prix comme le principal problème du gouvernement, tandis que 11 % seulement considéraient la crise frontalière comme une source potentielle de problèmes pour le PiS.

Cinq jours plus tard, le 15 novembre, le président de la Banque nationale de Pologne a annoncé l'impression de billets de banque spéciaux de collection illustrant les efforts de défense de la frontière orientale, tandis que les taux d'intérêt qu'il contrôle restent à l'un des niveaux les plus bas jamais enregistrés. 

Le PiS croit apparemment encore que la “crise migratoire” peut être une mine d’or politique. Ce n'est plus le cas de la majorité des Polonais. 

👉 L'article original sur Visegrad Insight


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