Le 19 mai, à 9 heures du matin, il pleuvait encore à Modigliana, un village situé à flanc de colline dans les Apennins, entre la Toscane et la Romagne (nord-est de l’Italie). Les jours précédents, de très fortes pluies avaient provoqué des dizaines de glissements de terrain, bloquant presque toutes les routes, isolant la ville et ses 4 300 habitants, interrompant tous les réseaux téléphoniques, fixes et mobiles, ainsi qu'internet, la télévision fonctionnant par bribes. Un grand nombre de personnes ont été privées d'eau pendant plus de 24 heures, certaines plus longtemps, en raison des dégâts subis par les réseaux de distribution. Dans la région, 17 personnes sont mortes des conséquences des inondations.
Le 15 mai, le maire, Jader Dardi, avait publié un communiqué informant les citoyens d'une alerte météorologique “rouge" – précaution maximale. C'était la deuxième fois en un mois : début mai déjà, de fortes pluies avaient provoqué des glissements de terrain et des affaissements de routes. Cette fois-ci, il a fermé les écoles, demandé à tous les citoyens de ne pas bouger de chez eux et informé les propriétaires d'animaux domestiques de leur prévoir de la nourriture et de l'eau pour les 48 heures à venir.
Vitaliano, radioamateur, a dû prendre une décision. À cette époque, en l'absence de lignes téléphoniques stables, il communiquait par radio avec d'autres personnes dans toute l'Italie et avait également pris des mesures pour récupérer à la caserne des pompiers et apporter au maire quelques combinés TETRA, un système radio utilisé par certaines forces de l'ordre en Europe et fourni pour les urgences par la région Emilie-Romagne.
Ce matin-là, Vitaliano demande par radio si quelqu'un veut se joindre à sa mission et parcourir à pied les 3 km qui le séparent de sa ferme pour sauver Leo. Son ami, le prêtre Don Stefano Rava, répond.
Tous deux, équipés de radios, se retrouvent face à une rivière de boue et doivent couper à travers les bois. Après une heure et demie de marche dans des conditions difficiles, Don Stefano décide de s'arrêter, Vitaliano continue sur un chemin de plus en plus impraticable mais se retrouve dans la boue jusqu'aux cuisses.
Vitaliano ne peut plus bouger. Heureusement, il a la radio et son ami prêtre, et ils parviennent ainsi à alerter les secours : un groupe de pompiers volontaires part du village, également à pied. Lorsqu'ils arrivent enfin sur place, grâce aux indications de Don Stefano aussi qui était resté sur le chemin, Vitaliano a tout juste réussi à sortir : il était dans la boue depuis une heure et demie, avalé puis recraché vivant, sans ses bottes. Les pompiers le ramènent au village, toujours à pied, mais cette fois avec Leo, qu'ils ont réussi à sauver en créant un chemin dans la boue avec du feuillage, pour ne pas s'enfoncer eux aussi, jusqu'à la ferme voisine.
Vitaliano me raconte son histoire autour d'un verre de sangiovese, le vin local : C'est l'une des innombrables péripéties survenues lors des violentes inondations du mois de mai ; Simona Carloni, responsable de la communication de la coopérative Kara Bobowski, qui accueille une vingtaine de personnes souffrant de divers handicaps, me parle des membres de la famille inquiets, incapables de communiquer avec leurs proches, et du personnel bloqué dans les communes voisines ; puis il y a aussi les histoires des personnes évacuées (environ 200) et de celles qui ne pouvaient plus atteindre leur maison, et celle de ceux qui se sont retrouvés à ouvrir la porte d'entrée de leur maison sur un précipice parce que leur cour et leur jardin ont disparu dans le glissement de terrain.
Les nuits blanches pendant et après l'inondation, le grondement des eaux là où les petits ruisseaux s'étaient transformés en torrents et les torrents en rivières, et celui des hélicoptères qui, dans les jours qui ont suivi, ont transporté non seulement des personnes, mais aussi des petits tracteurs, des bulldozers et du fourrage pour les animaux, sont autant de thèmes récurrents dans les discours de ceux qui ont vécu ces journées.
Les inondations en Emilie-Romagne ont touché à la fois les zones des Apennins et la plaine : cette dernière a été inondée, l'eau envahissant les caves, le rez-de-chaussée et jusqu'au premier étage. Dans certains cas, elle a atteint une hauteur de 6 mètres, recouvrant les maisons, les champs et les entreprises ; les collines et les montagnes, elles, se sont effondrées.
Au total, 48 communes ont été touchées ; les fortes pluies ont fait déborder 23 cours d'eau (rivières et ruisseaux), provoquant des dégâts matériels considérable. Plus de 23 000 personnes ont été déplacées. Le total des dégâts estimés à la baisse par la région s'élève à 8,9 milliards en euros, dont 1,8 milliard pour la seule réparation des routes.
Changement climatique et bétonnage
La catastrophe de Modigliana est impressionnante, mais elle n'est pas isolée. De nombreuses régions d'Europe ont connu un hiver doux, dont les habitants se sont réjouis en raison de factures réduites, malgré le prix élevé du gaz dû à la guerre en Ukraine et au chantage exercé par la Russie. Dans le nord de l'Italie, l'hiver a également été sec, avec très peu de pluie. Les années 2017, 2021 et 2022 ont fait partie des sept années les plus sèches des 50 dernières années en Emilie-Romagne, avec des précipitations annuelles inférieures à 700 mm.
Les zones où les problèmes ont été les plus importants sont également celles où les sécheresses ont été les plus prononcées, avec des déficits pluviométriques de plus de 380 mm dans la province de Forlì-Cesena en 2021, par rapport à la moyenne de la période 1991-2020. Ces sécheresses prolongées et de plus en plus fréquentes ont durci les sols, réduisant leur capacité à absorber l'eau. Malgré ces tendances alarmantes, les responsables politiques locaux et nationaux n'ont pas accordé suffisamment d'attention à la protection des sols.
Stefano Bonaccini, président de la région (Parti Démocrate) pendant près de dix ans, a été largement critiqué pour avoir poursuivi le bétonnage de la région. Le 30 mai, survolant en hélicoptère les collines dévastées de Modigliana, il s'est empressé de faire remarquer au Président de la République, Sergio Mattarella, à ses côtés, combien “l’urbanisation n’est pas arrivée ici, il n'y a pas de ciment, c'est de la terre. Ce sont des endroits où il n'y avait pas d'arbres après la Seconde Guerre mondiale, et on a fait de la reforestation".
En raison de pluies de plus en plus abondantes, l'érosion hydrique augmentera d'ici 2050 : on s'attend à ce que les régions du centre et du nord de l'Europe soient les plus touchées par le phénomène
Pourtant, bien que la région ait voté une loi sur le sujet en 2017, suite à diverses dérogations, la législation n'a pas été réellement appliquée et on a donc continué à bétonner, rendant les terres de plus en plus imperméables. En 2021, la région arrivait troisième en termes de quantité de terres consommées, et Ravenne, une autre ville de Romagne touchée par l'inondation, deuxième derrière Rome en termes de bétonnage des sols.
Les désastres causés par l'inondation sont la combinaison funeste de différents facteurs : le changement climatique qui provoque des sécheresses de plus en plus fréquentes qui ont altéré les sols ; dans le même temps, les précipitations qui, par le passé, pouvaient être réparties sur des mois, sont aujourd'hui concentrées sur quelques jours.
Ensuite, une situation météorologique exceptionnelle, avec de fortes précipitations dès le début du mois de mai, suivies de la tempête de la mi-mai Minerve, une dépression explosive qui a été qualifiée de "tempête parfaite".
Mais en toile de fond, il y a aussi les fautes et l'insouciance de politiques foncières à courte vue, même au niveau local, qui ont négligé la protection des sols, sans se préoccuper de préparer un territoire déjà fragile, parce qu'historiquement assaini, où les cours d'eau ont été canalisés, aux changements qui sont en quelque sorte attendus .
La situation en Europe
Au-delà de l'événement météorologique exceptionnel, il s'agit d'une situation commune à de nombreuses régions d'Italie, qui devrait servir d'avertissement pour toute l'Europe.
Le Centre de données sur les sols de la Commission européenne (ESDAC) prévoit qu'en raison des précipitations de plus en plus abondantes, l'érosion liée à l'eau augmentera de 13 à 22,5 % d'ici 2050, et les régions d'Europe centrale et du nord devraient être les plus touchées par ce phénomène, dont la cause principale est identifiée comme étant le changement climatique, mais où l'utilisation des terres et les politiques agro-environnementales jouent un rôle important.
L'Observatoire européen du climat et de la santé confirme la forte probabilité de précipitations extrêmes pour toutes les régions d'Europe, plus faible pour les régions méditerranéennes, qui ont pourtant été les plus touchées cette fois-ci. Les inondations, après tout, sont le type de catastrophe naturelle le plus fréquent en Europe : en 2021, par exemple, de fortes précipitations en juillet dans le nord et le centre de l'Europe ont fait déborder plusieurs rivières et causé la mort de 220 personnes, dont la plupart en Allemagne.
Dès 2012, la Commission européenne avait publié des lignes directrices visant à limiter, atténuer et compenser l'imperméabilisation des sols, avec l'objectif de zéro consommation nette de sol d'ici 2050, mais en laissant aux Etats membres le soin de définir les politiques à mettre en œuvre pour atteindre cet objectif. Entre-temps, de nombreux pays ont continué à bétonner et à imperméabiliser les sols : au cours de la période 2006-2015, en France et en Turquie, plus de 500 km2 ont été imperméabilisés, en Allemagne et en Espagne plus de 400, en Pologne plus de 300, et dans un petit pays comme les Pays-Bas près de 100. L'Allemagne est de loin le pays qui connaît la pire situation avec plus de 15 000 km2 de sols imperméabilisés en 2015, soit presque deux fois plus que l'Italie.
L'impact sur les communautés locales
Si Modigliana est aujourd'hui connue comme "le village aux mille glissements de terrain", c'était il y a encore quelques mois un village connu pour ses cultures viticoles et fruitières, mais aussi pour son industrie du bois et de l'électronique, et qui tentait de se relancer avec la randonnée. Autant de secteurs qui ont subi d'importants dégâts au printemps dernier.
Le maire me parle de préjudices constatés à hauteur de 150 millions d'euros, une somme énorme pour une petite commune, et de 1,8 million d'euros déjà affectés à des interventions d'urgence. Lors des deux inondations du mois de mai, près de 700 mm de pluie sont tombés sur la ville, soit plus que ce qui a été reçu pendant toute l'année 2021. Le cours des torrents a gonflé en s'écoulant vers l'aval, où les affluents ont apporté de grandes quantités d'eau et de débris qui ont fait déborder le fleuve Lamone, inondant de nombreux quartiers de Faenza, tandis que la boue a bouché les égouts.
Le maire évoque des montagnes qui se sont fendues, des châtaigniers centenaires glissant des bois sur la route, quatre glissements de terrain “XL" – un scénario sans précédent même pour les géologues – et un pont qui s'est effondré sous la poussée rageuse de tout ce que le torrent entraînait avec lui.
Il est certain, me dit-il, qu'il y a un problème à régler en termes d'étanchéité et de nettoyage des cours d'eau, et il ne nie pas que dans le passé, les gens ont construit dans des zones à risque, parfois près du lit des rivières, alors qu'ils n'auraient pas dû le faire.
Il évoque une autre inondation survenue en 1939 et me raconte comment le nombre d'habitants y est resté intact, ce qui est une autre façon d'être optimiste quant à l'avenir du village, où, comme dans tous les villages de montagne des Apennins, il y a aussi un risque de dépeuplement.
Plus d'un mois plus tard, il y a certes la douleur due aux 17 morts et aux pertes économiques, mais aussi le soulagement de voir arriver par tous les moyens des milliers et des milliers de bénévoles de toute l'Italie, certains restant sur place pendant plusieurs jours, voire des semaines entières, évacuant l'eau avec des pompes et la terre avec des pelles, accumulant les débris et les appareils électroménagers réduits à l'état de déchets.
En un peu plus d'une semaine, 45 000 tonnes de déchets indifférenciés ont été collectées dans les zones touchées, soit trois fois plus que pour toute l'année 2022.
Il y avait certainement aussi le cliché du Romagnol travailleur, sympathique et un peu gascon, qui retrousse ses manches et s'active sans s'apitoyer sur son sort, en chantant "Romagna mia", la chanson-symbole de ce coin d'Italie, chantée par les bénévoles pendant qu'ils ramassaient la boue à la pelle dans une vidéo devenue virale et qui a ensuite été diffusée par toutes les chaînes d'information nationales.
Il y avait aussi de la colère, celle des mêmes "anges de la boue" qui ont organisé une manifestation le 18 juin en déversant de la boue d'une remorque devant le siège de la Région Emilie-Romagne et en pointant du doigt, et des pelles, la gestion du territoire par les administrations locales.
En attendant, les problèmes restent nombreux et difficiles à résoudre, dans toute la Romagne, et encore plus dans les villages situés sur les collines, où la remise en état complète du réseau routier requiert des ressources qui n'existent tout simplement pas à l'heure actuelle.
Dans ce contexte, un bras de fer s'est engagé entre la Région et les Provinces (toutes dirigées par le Parti démocrate de centre-gauche) et le gouvernement de droite de Giorgia Meloni, qui a donné son feu vert à une provision d'environ 2 milliards pour les inondations, mais a retardé de plus d'un mois le choix d'un commissaire à la reconstruction. Un choix qui s'est porté début juillet sur le général de l'armée italienne Francesco Paolo Figliuolo, ancien commissaire extraordinaire pour l'urgence COVID-19, et avec lequel Bonaccini a de nouveau survolé les zones sinistrées en hélicoptère, mais qui reste pour l'instant sans "portefeuille".
Les retards et les revirements de la politique nationale restent difficiles à comprendre pour de nombreux maires et citoyens vivant dans ces zones.
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