Les Ossis repassent à l’Est

Après avoir déménagé à l'Ouest pour trouver de meilleurs emplois, les habitants d’ex-RDA reviennent au pays pour profiter de la reprise économique des Länder de l’Est.

Publié le 9 mai 2012 à 11:16

A 30 ans, Sebastian Müller, ingénieur, n’avait aucune raison de se plaindre de son emploi, qui lui permettait de gagner 4 500 euros par mois, à l’usine Audi d’Ingolstadt, près de Munich. Pourtant, il est retourné en Lusace, sa région natale, en Allemagne de l’Est, pour travailler chez un petit fabricant de pièces détachées automobiles. "Je gagne moins, mais je suis plus heureux que je ne l’étais à l’Ouest", confie-t-il au Spiegel.

Sebastian Müller n’est pas une exception. Depuis le début de l’année déjà, des centaines de personnes ont quitté l’Allemagne de l’Ouest pour l’ex-RDA. Le prestigieux Institut de recherche sur le marché du travail (IAB) de Nuremberg évoque un renversement de tendance. Jusqu’à une période récente, c’est en effet l’Allemagne de l’Est qui se vidait de sa population. Aujourd’hui, le vent est en train de tourner.

Les "paysages florissants" se sont fait attendre

A l’été 1990, quelques semaines avant la réunification, le chancelier Helmut Kohl avait promis dans un discours fameux de transformer les Länder de l’Est en "paysages florissants". Or, malgré les quelque 1 500 milliards d’euros injectés dans la région au cours des dix années qui ont suivi, la floraison des paysages s’est fait attendre. Les industries locales, qui jusqu’alors étaient gérées par l’Etat, se sont avérées peu compétitives et, du jour au lendemain, les habitants ont fait l’amère expérience du chômage.

Quelque deux millions de personnes ont quitté ces Länder dits "nouveaux" pour l’Ouest, afin d’y trouver du travail : sur la seule année 1990, le Land de Saxe, à la frontière polonaise, a vu sa population chuter de 130 000 personnes. L’exode a eu des effets dévastateurs. Les travailleurs les plus qualifiés (près de 60% des émigrés de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, par exemple, étaient des diplômés de l’enseignement supérieur), dont un grand nombre de femmes, affluaient en masse vers Munich, Düsseldorf et Hambourg, tandis que l’Est continuait de voir partir sa main d’œuvre qualifiée. Les villes de l’ex-Allemagne de l’Est, aimaient à rappeler de nombreux Allemands, n’hébergeaient plus que "des vieux et les néo-nazis du NPD".

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La mutation de l’ex-RDA se résumait à la démolition des barres d’immeubles de style soviétique qui ne trouvaient plus de locataires (plus de 130 000 logements ont ainsi été rasés) et à la fermeture des écoles qui ne trouvaient plus d’élèves. Alimenté par la fuite des cerveaux en direction des Länder de l’Ouest, qui a contraint de nombreuses entreprises à mettre la clé sous la porte, le chômage a continué sa progression. Voilà seulement quelques années, la plupart des spécialistes prévoyaient que l’ex-Allemagne de l’Est serait frappée d’ici 2015 par une crise démographique majeure. Mais la catastrophe n’a pas eu lieu. D’après le Spiegel, le solde migratoire de la Saxe était excédentaire de 3 000 personnes l’année dernière. Le Brandebourg enregistrait également une croissance démographique positive, et le solde migratoire de la Thuringe était à l’équilibre.

Ostalgie

"Vous avez la nostalgie du pays ? Hissez les voiles et revenez-y. Vous ne le regretterez pas !", promet une vidéo publicitaire postée sur MV4You, un site Internet qui tire son nom de l’acronyme "Mecklenburg-Vorpommern For You" [la Mecklembourg-Poméranie-Occidentale est faite pour vous]. Le site diffuse par exemple des vidéos montrant une jeune fille de Rostock qui est allée chercher fortune à Düsseldorf avant de décider de rentrer chez elle, mais propose surtout, pour appâter les migrants, une liste très fournie d’offres d’emplois. La Saxe, quant à elle, a lancé une campagne similaire intitulée "Saxons, revenez à la maison !"

Voilà dix ans, de tels projets, qui parvenaient tout au plus à attirer quelques dizaines de personnes par an, étaient vus d’un œil sceptique. Aujourd’hui, la donne a changé et des élus locaux se joignent à ces initiatives. Début avril, Reiner Haseloff, ministre-président de Saxe-Anhalt, est ainsi parti en tournée en ex-Allemagne de l’Ouest avec pour objectif de faire revenir 5 000 expatriés.

Des maires ont lancé des initiatives comparables, et il semblerait qu’ils soient en passe de remporter leur pari. D’après le prestigieux IAB de Nuremberg, deux émigrés sur trois envisageraient désormais de rentrer au pays.

Si les Ossis [Allemands de l’Est] rentrent au pays, c’est parce qu’ils n’ont jamais été vraiment bien accueillis à l’Ouest. Considérés comme des citoyens de seconde zone, victimes de nombreuses plaisanteries sur leur éducation sous l’ère communiste et sur leur inaptitude à s’adapter aux coutumes occidentales, nombre d’entre eux se plaignaient de vivre dans des quasi-ghettos et de n’avoir que peu de contacts avec les Wessis [Allemands de l’Ouest] : gagnés par l’Ostalgie [la nostalgie de l’Est], ils faisaient leurs courses sur Internet, achetant des produits de RDA sur les sites de boutiques spécialisées qui se sont multipliées face à la demande.

Il arrive que la presse parle encore des nouveaux Länder comme s’il s’agissait d’un pays à part. En 2010, l’histoire d’une comptable de Berlin-Est qui avait postulé pour un emploi à Stuttgart a fait couler beaucoup d’encre. Sa candidature a été rejetée et quelqu’un a écrit DDR [RDA] sur son CV. La femme en question a engagé des poursuites contre l’entreprise, arguant qu’elle était victime de discrimination ethnique, mais a été déboutée pour des raisons formelles, la Cour ayant décrété qu’il n’existait pas d’ethnie Est-allemande à proprement parler.

Salaires inférieurs

En ex-RDA, les Ossis ne sont pas victimes de discriminations et – surtout – il y a du travail. Le taux de chômage y demeure élevé, souvent deux fois supérieur à celui de l’ex-Allemagne de l’Ouest – en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, il frise les 15% – mais les industries locales ont un besoin urgent d’ingénieurs et d’informaticiens. La vision que formulait Helmut Kohl voilà vingt ans commence à prendre forme et, d’ici la fin de la décennie en cours, les nouveaux Länder devraient avoir rattrapé leurs concurrents de l’ex-RFA en termes de niveau de vie.

Leurs quartiers rénovés et leur universités dynamiques font d’ores et déjà des envieux dans les villes d’Allemagne de l’Ouest. Dresde, par exemple, figure parmi les premières villes d’Allemagne en termes de croissance, et Iéna, en Thuringe, apparaît désormais comme un pôle majeur de la haute technologie.

Les salaires de l’ex-Allemagne de l’Est sont inférieurs de près d’un tiers à ceux de l’Ouest, mais les prix des loyers et de la nourriture y sont aussi moins élevés, si bien que les Ossis qui reviennent au pays n’auront pas le sentiment de subir une perte de revenus.

Les sociologues ajoutent que leur expérience de la mobilité, l’ardeur à la tâche et le courage dont ils ont fait preuve à l’Ouest constitueront une force en faveur du changement à l’Est, et bénéficieront à leur anciens-nouveaux voisins.

Les experts restent cependant prudents et font observer que la croissance de l’ex-RDA repose sur des fondements possiblement fragiles. Si les entreprises locales se portent bien aujourd’hui, c’est parce que l’ensemble du pays est prospère, mais cette prospérité ne durera pas éternellement. Et tôt ou tard, la vague des retours au pays se tassera.

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