Actualité Le Kremlin et l‘élection présidentielle française
La candidate du Front National à la présidentielle Marine Le Pen lors de sa rencontre avec le président russe Vladimir Poutine à Moscou, le 24 mars.

L’interférence russe

En inondant les réseaux sociaux français d'intox et en soutenant ouvertement la candidate du Front National Marine Le Pen, le Kremlin intervient en faveur du plus anti-européen des présidentiables.

Publié le 21 avril 2017 à 14:32
La candidate du Front National à la présidentielle Marine Le Pen lors de sa rencontre avec le président russe Vladimir Poutine à Moscou, le 24 mars.

Près d'un lien sur quatre partagé par les internautes français sur les réseaux sociaux au sujet de l’élection présidentielle fait référence à une intox, favorise un des candidats eurosceptiques et porte les traces de l’influence de la Russie, révèle une étude, de la société britannique Bakamo publiée le 19 avril et portant sur 8 millions de liens publiés par 800 sites entre le 1er novembre 2016 et le 4 avril 2017.

19,2 % des liens en question concerne des médias qu “ne sont pas conformes aux standards journalistiques” et qui expriment “des opinions extrémistes…visant à forger un récit perturbateur”, qui tombe sous la catégorie de “recadrage” selon l’étude. 5 % supplémentaires sont qualifiés de “récits souvent mythologiques, presque intrinsèquement théologiques”, voire “des théories du complot”, qui tombent, elles, sous la catégorie “alternative”.

Les sources partagées dans ces catégories ont présenté les candidats eurosceptiques et europhobes d’extrême droite et d’extrême gauche sous un jour favorable : Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, François Asselineau et Philippe Poutou. Elles ont également favorisé François Fillon, un candidat de centre-droite plutôt proche de la Russie.

La recherche de Bakamo révèle également qu’une source sur cinq au sein de la catégorie “recadrage” est exposée à l’influence des médias gouvernementaux russes connus pour diffuser de la désinformation anti-UE, comme RT ou Sputnik, et qu’une source sur deux dans la catégorie “alternative” a des origines en Russie. “L’analyse n’a identifié que l’influence liée à la Russie. Aucune autre source d’influence étrangère n’a été identifiée”, a affrimé Bakamo.

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L’étude affirme par ailleurs que “les sources d’information politique de référence continuent de mener le débat public” et qu’elles “sont davantage partagées que les sources d’information non traditionnelles.” Elle ajoute que, alors que l’équipe de campagne du candidat d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon partage souvent du matériel bidon, l’équipe de Marine Le Pen a pour l’essentiel diffusé ses propres contenus sur des plateformes comme Twitter ou Facebook.

Mais elle précise que les utilisateurs des réseaux sociaux de la catégorie “recadrage” étaient “très prolifiques” et “très engagés”, et qu’ils partagent des liens à une cadence presque double de celle de ceux qui suivent les médias traditionnels. Pierre Haski, un journaliste français qui a participé à l’étude, a noté qu’une autre “tendance inquiétante se profile au fur et à mesure que la date de l’élection approche” : “une fracture croissante entre les citoyens” basée sur “la fiabilité des informations et le respect des règles éthiques et professionnelles” plutôt que sur les convictions politiques.

Cette fracture signifie que les gens ont de plus en plus tendance à être en désaccord sur les faits plus que sur leurs opinions politiques, et que ceux qui ne se fient plus aux médias traditionnels sont insensibles aux services de désintox, tel que Les Décodeurs, un groupe de fact-checkers au sein de la rédaction du Monde.

L’étude de Bakamo affirme enfin que les sujets les plus fréquents au sein de la catégorie du “recadrage” sont ceux qui tiennent à l’identité française et qui attaquent l’islam. D’autres sujets concernant la mondialisation, les multinationales et l’”impérialisme” américain ou de l’UE sont présents en une moindre mesure. L’influence des sources russes est plus forte pour ce qui est de l’identité française, de l’hostilité à l’islam et à la mondialisation, de même que dans les sources liées à la “confusion” et aux “conspirationnisme” et à l’”anti-système” présentes au sein de la catégorie “alternatifs”.

La campagne de Marine Le Pen

La cassette russe

Les révélations selon lesquelles Marine Le Pen a tenté d'emprunter 3 millions d'euros supplémentaires à la Russie soulèvent des questions sur l'ingérence du Kremlin dans l'élection présidentielle française. Mediapart a révélé le 30 mars que la candidate anti-européenne et d'extrême droite a accepté d'emprunter des fonds russes pour financer sa campagne.

Le site a publié un document interne de son parti, le Front National (FN), démontrant qu’elle et d'autres responsables du parti ont décidé d'emprunter 3 millions d'euros à la Banque Strategy en Russie, le 15 juin de l'année dernière, à un taux d'intérêt de 6 % par an avec remboursement d’ici à 2018. Selon le document, "ce prêt est destiné à financer la campagne électorale présidentielle".

Mediapart a également publié un deuxième document du Front National, qui stipule que ces fonds allaient être utilisés pour les "dépenses de [la] campagne électorale" et devaient être rattachés à un compte bancaire ouvert au nom de Le Pen.

Marine Le Pen, dont la rencontre surprise avec le leader russe Vladimir Poutine à Moscou le 24 mars a fait sensation, s'est refusée à tout commentaire. Le trésorier du parti, Wallerand de Saint-Just, qui avait affirmé à la presse la semaine précédente que le FN ne demandait pas plus d’argent à la Russie, a affirmé à Mediapart que le prêt de 3 millions d'euros était "juste un projet sans suite" . Mediapart n'a pas précisé si le Front National avait effectivement reçu cet argent et n'a pas non plus donné d'informations à propos de la banque Strategy.

Ces révélations interviennent peu après que Marine Le Pen et son père aient admis l'an dernier avoir déjà emprunté 11 millions d'euros provenant de différentes sources russes.

Les craintes d’une manipulation électorale russe en Europe ont été accentuées après que Moscou ait été accusé d'avoir influencé le résultat du vote aux États-Unis par des piratages et de la désinformation. Marine Le Pen est au coude à coude dans les sondages avec le candidat centriste et pro-européen Emmanuel Macron pour le premier tour de l'élection présidentielle du 23 avril. Il a été la cible de nombreux piratages russes et a été accusé dans les médias russes francophones d'être secrètement gay, d’être un agent des banques américaines et d'être également un agent d’Arabie Saoudite.

Mikhaïl Khodorkovski, l'ancien patron d'une compagnie pétrolière russe emprisonné après avoir tenté d'entrer en politique, a confié à EUobserver lors d’une interview jeudi, que Poutine voyait Le Pen comme une "chance réelle de détruire l'UE". Même si l'UE pourrait politiquement survivre à une sortie de la France telle que la veut Le Pen, Khodorkovski ajoute que pour Poutine, cela signifierait que "l'UE n'aurait plus d'armes nucléaires". La France et le Royaume-Uni, qui va entamer ses négociations pour sortir de l'UE, sont les seuls pays de l'UE à être dotés d'armes nucléaires.

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