Poutine, Orbán, Assange : Le Truand, la Brute et le Bon

Alors que la démocratie s’enfonce chaque jour un peu plus en Russie – y a-t-elle seulement jamais existé ? – une lueur d’espoir vient de là où on l'attendait le moins : la Hongrie, tandis que le sort du cofondateur de Wikileaks Julian Assange se joue ces jours-ci à Londres.

Publié le 21 février 2024 à 11:19

Le Truand

La nouvelle de la mort du principal opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, a eu l’effet d’une bombe. D’autant plus qu’elle est survenue en pleine Conférence de Munich sur la sécurité, qui regroupe chaque année le gotha de la défense et de la politique pour discuter des questions liées notamment aux menaces actuelles et à venir.

Un décès, note Lev Kadikis dans le quotidien Letton Delfi, “inattendu, mais prévisible”. Dans son long portrait de l’opposant russe, Kadikis note que “Navalny était le candidat idéal de l'opposition pour la présidence de la Russie. Son image et son message plaisaient à toutes les couches de la société russe”, en raison notamment du fait qu’”il venait de la classe moyenne-inférieure […], cette vaste partie de la société russe qui a complètement été abandonnée à la fois par le pouvoir et par l’opposition. Ni Navalny ni ses parents n’ont jamais possédé de biens ostentatoires – voitures de luxe, maisons de campagne etc. […] Il n’a jamais fait partie de la classe dirigeante. N’a jamais occupé aucun poste dans le système de Poutine. […] Il s’adressait au public dans un langage simple, compréhensible dans tout le pays par des gens de tous les milieux sociaux. Et il parlait de ce qui préoccupait le plus son audience – les inégalités sociales, la richesse ostentatoire et impitoyable de l’élite au pouvoir, la corruption – les principaux fléaux de la société russe”. Dans le même journal, Āris Jansons souligne que la décision de Navalny de retourner en Russie après avoir été traité en Allemagne suite à son empoisonnement était la preuve qu’il n'avait “pas saisi le tour de vis qui a eu lieu dans le pays pendant ses six mois d'absence”

Si elle a ému la presse occidentale, qui voyait dans Navalny la seule alternative crédible à Vladimir Poutine, la mort de l’opposant est passée quasiment sous silence dans la presse généraliste russe, comme le note l’excellent correspondant de BBC à Moscou Steve Rosenberg. 

Pour la plupart des observateurs et des médias indépendants russes en exil, la responsabilité du décès de Navalny retombe toutefois directement sur l’homme fort du Kremlin : “Plus de 20 ans de règne de Poutine offrent désormais une assez bonne étude de cas pour démontrer que l'assassinat politique est parfaitement logique et que Poutine, qui est un homme très pragmatique, a adopté cette stratégie il y a des années. Toute une panoplie de méthodes d'assassinat fait partie de sa boîte à outils politique”, notent ainsi dans la révue du cercle de réflexion CEPA Andrei Soldatov et Irina Borogan. Pour les deux journalistes russes en exil, “dans cette sombre stratégie de marketing, où Poutine est le produit principal, le dirigeant est vendu à la Russie comme le seul leader possible de la nation et comme un homme qui doit avoir le pouvoir de vie et de mort. Personne n'en doute vraiment – et le Kremlin ne fait pas grand-chose pour le contester”.


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De même, le rédacteur en chef de The Insider, Roman Doborkhotov, écrit que “Poutine a tué Navalny, mais il n'a pas tué tous les Navalnys, car il a depuis longtemps dépassé son statut d'être humain et est devenu un phénomène. Navalny vivra tant que nous nous moquerons du dictateur, tant que nous dénoncerons les escrocs et les voleurs, tant que nous trouverons de nouvelles façons de protester, tant que nous croirons vraiment, sincèrement en une Russie meilleure et que nous ferons au moins quelque chose pour nous en rapprocher”. Son confrère de Novaïa Gazeta Europe, Kirill Martynov, estime quant à lui que “Le meurtre de Navalny signifie que les criminels du Kremlin ont les coudées franches pour faire ce qu'ils veulent de n'importe qui, que ce soit des Russes, des Ukrainiens ou n'importe qui d'autre. C'est un autre signe que nous avons franchi le point de non-retour. Les Russes qui ont prétendu jusqu'à présent que la guerre ne les concernait pas se voient à présent offrir une image claire de leur avenir. Poutine va maintenant exiger une allégeance totale à sa guerre et détruire ceux qui doutent”.

Vu d’Ukraine, la mort d’Alexeï Navalny revêt un autre aspect, note pour sa part Paulina Siegień dans Krytyka Polityczna: “il ne faisait pas partie de ceux que les Ukrainiens considèrent comme un allié dans leur combat”, notamment en raison de sa condamnation tardive de l’occupation de la Crimée et de l’invasion russe. “Les Ukrainiennes et les Ukrainiens ont tout à fait le droit de critiquer le caractère et les activités de Navalny et des organisations qui lui sont liées. Ils ont également le droit d'en vouloir à l'opposition russe de ne pas les soutenir suffisamment […], ou la plupart n'ont tout simplement pas envie d'avoir une quelconque relation avec les Russes, quelles que soient leurs opinions”, écrit-elle encore.

La Brute

Est-ce le coup fatal pour le gouvernement “illibéral” de Viktor Orbán en Hongrie ? Les manifestations-monstre dans plusieurs villes de Hongrie qui ont suivi la démission de la présidente de la République Katalin Novák et l’ancienne ministre de la Justice Judit Varga après les révélations du journal indépendant 444.hu quant à la décision de Katalin Novák de gracier un homme condamné pour avoir couvert une affaire pédocriminelle, pourraient le faire penser. Dans Visegrad Insight, Iván László Nagy reconstruit la suite des événements qui ont mené aux “semaines parmi les plus agitées de la politique hongroise contemporaine”, et rappelle qu’il s’agit de la deuxième fois qu’un chef de l’Etat soutenu par Orbán doit démissionner, après Pál Schmitt en 2012, suite à une affaire de plagiat. Pour leur part, Szabolcs Panyi (Direkt 36) et Sarkadi Zsolt (Telex) racontent dans VSquare le rôle crucial que le chef de l’Eglise réformée hongroise, Zoltán Balog, un proche de Katalin Novák et ancien ministre d’Orbán, a eu dans la concession de la grâce présidentielle. Enfin, dans HVG, Istvan Mudra Márton retrace l’histoire de l’affaire de pédophilie à l’origine du scandale, qui s’est trainée pendant 13 ans, et dans laquelle “l'ingérence politique brutale avec laquelle Viktor Orbán tente de rattraper les choses ne peut pas complètement empêcher les pièces du puzzle de s'emboîter”.

Le Bon

Julian Assange sera-t-il extradé aux Etats-Unis, où il risque jusqu’à 175 ans de prison ? La Haute Cour du Royaume-Uni devra se prononcer sur son appel contre la demande d’extradition de Washington, qui veut  juger le cofondateur de WikiLeaks pour espionnage pour avoir publié plus de 250 000 documents militaires et diplomatiques confidentiels en 2010. Christophe Deloire et Rebecca Vincent, respectivement secrétaire général et directrice des campagnes de Reporters sans Frontières (RSF), racontent dans The Guardian comment ils ont rencontré à plusieurs reprises depuis août 2023 Assange dans la prison de Belmarsh (Londres) où il est détenu depuis 2019. Ils dénoncent “les obstacles à répétition” auxquels ils ont été confrontés dans leur mission de soutien juridique à Assange, ainsi que les difficultés à suivre les audiences de son affaire et le fait qu’il n’ait pas été autorisé à y assister depuis janvier 2021, de même que “son inquiétant état de santé mentale et risque élevé de suicide”. 

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