Idées Russie, Guerre et journalisme

Comment je suis devenu une cible pour le Kremlin

Les journalistes indépendants russes sont en train de gagner la guerre, mais en paient les conséquences, selon le journaliste d'investigation Andreï Soldatov, qui s’est lui-même retrouvé dans le collimateur des services de sécurité russes.

Publié le 13 juillet 2022 à 16:41
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Le matin du 6 juin, j’ai reçu une série d’étranges messages venant de ma banque à Moscou. Le contenu était à chaque fois le même : on m’informait que mes comptes avaient été bloqués pour cause de prélèvements excédant le solde ; chacun d’eux avait été suspendu.

Par la suite, j’ai reçu d’autres messages de ma deuxième banque russe m’informant que j’avais écopé d’une amende de 80 000 dollars, soit 77 000 euros, sur chacun de mes comptes. Je suis journaliste d’investigation et j’ai déjà eu affaire à ce genre de pratiques – ça ressemblait à du phishing, et mes soupçons ont été confirmés quand j'ai consulté le site du gouvernement pour obtenir des informations sur les amendes et que je n'ai rien trouvé. 

C’est seulement alors que j'ai reçu un autre message qui m’a été utile pour comprendre ce qui se passait. On m’annonçait que mes comptes n’avaient pas seulement été bloqués, mais gelés car je faisais l’objet d’une enquête criminelle. Sur les conseils de mon avocat à Moscou, j’ai consulté la liste des personnes recherchées en Russie sur le site du ministère de l’Intérieur. Mon nom y figurait bel et bien, agrémenté d’une photo et d’une notice biographique ne s’embarrassant même pas d’énoncer les chefs d’accusation ni de mentionner l'agence gouvernementale impliquée. 

L’étape suivante a nécessité du temps et un travail d’investigation, mais j’ai enfin compris ce qui se tramait. Il me fallait examiner les affaires montées contre ceux qui avaient été précédemment visés par de telles accusations – ces journalistes russes ciblés par les autorités depuis le début de la guerre. Et cela m'a été utile. 

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Il est très vite apparu que les accusations portées à mon encontre et contre d’autres confrères – toutes identiques et portant les mêmes numéros de série officiels – avaient toutes été lancées par le Comité d’enquête de la fédération de Russie, l’équivalent russe du FBI. Cet organe s’occupe habituellement des affaires portant gravement atteinte à la sécurité de l’Etat.

Plus je creusais, plus je découvrais l’étendue de la campagne du Kremlin contre les journalistes indépendants. Dans cette Russie orwellienne de 2022, ceux qui publient toute information contredisant le récit national du gouvernement sont ridiculement accusés de propager des “fake news” sur la guerre. Cette grave infraction vient tout juste d’être ajoutée au code pénal et constitue le premier levier de persécution à l’encontre des journalistes.

L’ampleur de cette nouvelle vague de répression est encore incertaine – j’ai appris la procédure à mon encontre uniquement parce que mes banques m’en ont informé, et bien d’autres journalistes ont découvert leur inculpation de la même façon, c’est-à-dire accidentellement. Les numéros de série affectés à nos dossiers donnent cependant un indice, même si les derniers nombres inscrits varient entre 50 et 500, ce qui voudrait dire que le Kremlin enquête sur des centaines d’affaires. 

Inscrire le nom des journalistes sur la liste des personnes recherchées et émettre des mandats d’arrêt par contumace à leur encontre est entré dans le nouvel arsenal du Kremlin destiné à la lutte contre la presse. C’est une campagne à p…

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